Pourquoi éprouvons-nous un malaise chaque fois qu’il est question de l’Islam dans ces pays où sont appliquées les règles de « justice islamique »? Pourquoi éprouvons-nous un manque de sympathie et de compréhension à l’égard de l’Islam? Pourquoi cette incompréhension et ce manque de sympathie se traduisent-ils, plus souvent qu’autrement, en une certaine forme d’intolérance? Voici un exemple de dilemme que vit le Canada.

Les frères Kohail ont obtenu leur citoyenneté canadienne en 2005. Ils sont depuis retournés, avec leurs parents, en Arabie saoudite, où ils ont grandi. Mohammed Kohail, 23 ans, est condamné à la peine de mort par décapitation à la suite du décès d’un jeune homme de 18 ans, Munzer Haraki. Par suite d’une altercation, dans une cour d’école mettant en cause le jeune frère du condamné, Sultan Kohail, qui aura 17 ans cette semaine, Mohammed Kohail est intervenu, accompagné d’un ami saoudien, Muhanna Ezzat. Une altercation s’en est suivie. La bagarre a fait plusieurs blessés et s’est terminée par le décès du jeune Haraki. L’ami de Mohamed Kohail, Muhanna Ezzat, est lui aussi condamné à la décapitation. Sultan, le jeune frère, fait aussi face à une accusation de meurtre relativement à la même affaire et pourrait recevoir la même peine. Il a été libéré en attente de son procès. D’après la section canadienne francophone d’Amnistie Internationale, le jeune Kohail a été condamné au terme d’un « processus judiciaire qui est complètement en deçà de toutes les normes internationales de présomption d’innocence, de recours à un avocat, de processus d’appel ». Anne Sainte-Marie, porte-parole de l’organisme, rappelle que « en Arabie Saoudite, rien de tout ça n’est garanti ».

Et comment. Dans une entrevue téléphonique avec le Globe and Mail en mai dernier, Mohammed Kohail avait affirmé avoir été victime de mauvais traitements. Il avait également déclaré qu’un policier l’avait poussé à signer des aveux, affirmant que c’était la seule façon pour lui de sortir de prison et qu’il ne risquait pas grand-chose puisque la victime présumée était encore vivante. Une fois les aveux signés, il avait été informé que la victime était morte et qu’il était accusé de meurtre. L’avocat du jeune homme a eu accès à la cour une seule fois, alors que son client est apparu devant les juges neuf fois. Deux des trois témoins de la défense n’ont pas été entendus. En contrepartie, le consul honoraire aurait assisté à tout le procès. Selon Human Rights Watch, le royaume wahabbite a exécuté 147 personnes entre janvier et novembre 2007.

Le plus terrifiant, dans cette histoire, est la décision du Canada de ne plus demander la clémence de manière systématique pour les Canadiens condamnés à mort à l’étranger. Depuis l’abolition de la peine de mort au Canada, en 1976, le Canada demandait aux pays, où cette dernière est encore en vigueur, de commuer celle-ci en emprisonnement à vie. « Nous ne nous emploierons pas à demander la clémence dans les pays démocratiques, et en particulier aux États-Unis, où s’est tenu un procès équitable », avait expliqué un porte-parole du ministre des Affaires étrangères canadiennes à l’occasion de la condamnation à mort de l’Albertain Ronald Allen Smith, menacé d’exécution pour un double meurtre, aux États-Unis. Cette décision mettait fin à une longue tradition canadienne d’intervention et de compassion. Ce n’est plus la compassion qui étouffe le gouvernement minoritaire conservateur de Stephen Harper, assuré d’un long règne grâce aux libéraux de Stéphane Dion.

Malgré cette inaction des libéraux, centrés sur des problèmes de leadership, il s’est pourtant trouvé des voix pour s’élever contre le silence du gouvernement canadien. Irwin Cotler, ancien ministre de la justice sous les libéraux et avocat défenseur des droits de l’homme, croit que le gouvernement Harper doit protester contre tout projet d’exécution. « Nous avons la responsabilité d’intervenir pour protéger nos citoyens dans d’autres pays où ils font face à la peine de mort », a-t-il déclaré à The Gazette. Une amie de la famille Kohail, Mayada Jabri, avait affirmé avoir essuyé plusieurs refus d’aide de la part du gouvernement fédéral.

Dans le cas du jeune Mohammed Kohail, le gouvernement veut bien faire exception, sur la pointe des pieds. « Nous sommes très déçus de la décision des autorités saoudiennes. Alors, nous ferons de notre mieux pour obtenir une autre décision. Nous voulons avoir une décision qui respecte nos valeurs », a commenté Maxime Bernier, le ministre des Affaires étrangères. Une condamnation à mort aux États-Unis ne heurte en rien les valeurs traditionnelles du Canada, selon le ministre Bernier. En quoi une décapitation en Arabie Saoudite est-elle plus condamnable? Les autorités saoudiennes pourront juger à bon escient de cette règle de deux poids deux mesures appliquée par le Canada et de cette déclaration des plus « diplomatiques » du ministre Bernier. « Le gouvernement ferme maintenant les yeux lorsque des amis du Canada sont impliqués », rappelle Amnistie Internationale, section canadienne.

Le quotidien La Presse rappelle le déroulement d’une décapitation. « La procédure est toujours la même. Le détenu est amené sur la place publique. La famille de la victime lui fait face. Selon la loi du pays, les proches du défunt sont les seuls à pouvoir gracier le condamné à mort à la dernière minute. Si le pardon ne vient pas, le bourreau donne un coup dans le dos du condamné afin que sa tête se relève. Il tranche ensuite la tête de l’individu avec un sabre ». Pourquoi serions-nous sympathique à l’Arabie Saoudite?

Il y a cette autre histoire terrifiante que rapporte le Figaro : « Un homme a décapité son neveu âgé de quinze mois en plein supermarché en Arabie saoudite, apparemment à la suite d’une dispute familiale, a rapporté lundi un quotidien du royaume, selon le quotidien en anglais Arab News. Il a tranché la tête du garçon devant la mère pour se venger d’elle”, a rapporté un policier cité. La mère a perdu connaissance et a été hospitalisée ». Le meurtre, comme nous venons de le voir, est passible de la peine de mort en Arabie saoudite, généralement par décapitation.

Hossain Salahuddin, 24 ans, d’origine Bengladeshi, est poète, essayiste et ex-musulman. Il a accordé une entrevue à Front Page Magazine, entrevue traduite par Point de Bascule. Salahuddin explique pourquoi il a quitté l’Islam. « Les livres m’ont appris à penser et à juger les choses logiquement, à échapper au monde des préjugés et des croyances irrationnelles. Les livres ont été mon vrai libérateur, c’est le meilleur compagnon que j’ai jamais eu. […] La plupart de mes professeurs étaient des musulmans très orthodoxes et ils n’aimaient pas mes écrits. Ils ont même interdit mes écrits du magazine de l’école, ce qui m’a vraiment bouleversé. […] Ils me rappelaient sans cesse que l’Islam n’approuve pas la poésie, la musique, la peinture, le mélange avec des non-musulmans ou la lecture des textes d’autres religions et ça m’a rendu réellement confus. […] J’ai lu le Coran encore et encore et je ne pouvais pas croire ce que je lisais. J’ai commencé à marquer les versets douteux et à écrire des commentaires à côté d’eux. Je me suis demandé, ces versets pleins de haine sont-ils propagés et prêchés tous les jours dans tous les coins de ma ville ? J’étais complètement sidéré. Au départ, je pensais que c’était la traduction qui était à blâmer. Mais j’ai recueilli de nombreuses traductions du Coran et des érudits musulmans très réputés ont traduit certains d’entre eux. Vous pouvez dire que j’ai été vraiment choqué ». Hossain Salahuddin n’hésite pas à poser la question que nous sommes en droit de nous poser : « Combien de pays musulmans pratiquent la démocratie ? Le libéralisme, le respect de la vie privée et de la liberté individuelle, la liberté d’expression et la liberté de conscience - tout ceci, et tout autre élément de la modernité auquel vous pouvez penser est en contradiction directe avec la croyance islamique ».

Pouvons-nous, nous aussi, être choqués? Dans l’attente du sort qui attend trois jeunes hommes, de moins de 25 ans, nous ne pouvons que dénoncer cette nouvelle prise de position du gouvernement canadien de ne plus défendre à l’étranger ses ressortissants condamnés à des peines de mort, que ce soit aux États-Unis ou en Arabie Saoudite.

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