La Cour suprême de Colombie vient de porter un dur coup au gouvernement d’Alvaro Uribe en demandant à la Cour constitutionnelle d’invalider l’amendement législatif qui modifiait la constitution pour permettre la réélection, en 2006, d’Alvaro Uribe, après la condamnation de la députée Yidis Medina. La réforme constitutionnelle a été obtenue de manière illégale.
Le candidat républicain à la présidentielle américaine et sénateur de l’Arizona (sud), John McCain, visitera cette semaine la Colombie, pour un séjour de deux jours, au cours duquel il rencontrera les dirigeants colombiens, dont le président Alvaro Uribe. La Colombie, c’est connu, est un pays éminemment fréquentable. Le président George W. Bush et son administration ont appelé à plusieurs reprises à l’approbation d’un projet d’accord de libre-échange, bloqué au Congrès par l’opposition des démocrates qui dominent la législature américaine.
« En Colombie, la manière forte ne sert à rien pour juguler l’augmentation des champs de coca », a constaté le 18 juin dernier l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (Unodc). En termes clairs, malgré une répression accrue financée par les Etats-Unis, la Colombie, premier producteur mondial de cocaïne, avec au moins 60% de l’offre mondiale, ne parvient pas à endiguer la culture de la cocaïne. « En Colombie, tout comme en Afghanistan, les régions où la plupart de la coca est cultivée sont sous le contrôle des insurgés », a signalé Antonio Maria Costa, directeur exécutif de l’ONUDC. Ces cultures ont augmenté de 27% en Colombie, de 5% en Bolivie et de 4% au Pérou. Près de la moitié de la production en cocaïne de la Colombie est imputable à seulement dix municipalités.
De l’ordre de 450 millions d’Euros en aide américaine, le gouvernement d’Alvaro Uribe ne parvient pas, selon le rapport de l’UNODC, à mettre en déroute la guérilla marxiste ou les milices d’extrême droite qui truffent de mines les nombreux champs de culture. A Washington, le Plan Colombie semble surtout apprécié pour ses résultats militaires contre la guérilla.
Les défis d’Alvaro Uribe sont légion. Au plan constitutionnel, la Cour suprême invalide la réforme qui avait permis au chef de l’Etat d’être élu pour un second mandat en 2006. La Constitution ne permet pas à un chef d’Etat d’assumer deux mandats successifs. Or il s’avère que cette réforme s’est exercée sur fond de scandale. Alvaro Uribe aurait corrompu une ancienne congressiste, Yidis Medina, pour qu’elle vote en faveur de la réforme. En 2005, le texte est approuvé de justesse, grâce au vote de l’ex-parlementaire, Yidis Medina, et à l’absence inexpliquée, au moment du scrutin, de l’un de ses collègues, Teodolindo Avendano. Tous deux avaient préalablement annoncé qu’ils s’opposeraient à la réforme constitutionnelle. Après avoir nié toute ingérence ou tentative de corruption par le gouvernement d’Alvaro Uribe, le dossier est classé.
En avril 2008, Yidis Medina fait volte-face. Madame Medina, elle-même soupçonnée d’être liée à certains secteurs mafieux, est furieuse du fait que le président Uribe n’ait pas tenu ses promesses ! Elle accuse donc le président Uribe de lui avoir promis des postes et des contrats pour s’assurer son vote. Elle met donc en cause plusieurs fonctionnaires gouvernementaux, dont un actuel ministre et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Sabas Pretelt de la Vega, aujourd’hui ambassadeur en Italie.
Madame Medina, coupable de corruption passive, est condamnée à quarante-trois mois de prison. L’ex-parlementaire se dit menacée de mort. La Commission d’accusation du Parlement a ouvert en mai une enquête préliminaire pour corruption contre le président Alvaro Uribe, où il dispose d’une solide majorité. La Cour suprême considère que la condamnation de madame Medina entache d’illégalité la réforme constitutionnelle de 2004 et donc la réélection du président. La Cour suprême de Colombie décide d’intervenir et demande à la Cour constitutionnelle la révision du processus législatif qui a permis au président Uribe de se porter candidat pour un second mandat : « L’approbation de la réforme constitutionnelle fut l’expression d’une claire déviation de pouvoir, dans la mesure où l’appui d’une parlementaire à l’initiative d’amendement constitutionnel a été obtenu par des actions délictueuses ». Or les actions délictueuses en question « ne peuvent générer aucune sorte de légitimation constitutionnelle ou légale, raison pour laquelle la Cour ordonne de remettre copie de cette sentence au Tribunal constitutionnel et au parquet général ».
Demande qui a provoqué une virulente réaction du chef de l’Etat. D’autant plus qu’Uribe n’excluait pas une nouvelle modification de la constitution pour lui permettre de se présenter à un troisième mandat présidentiel. Les partisans du président recueillent depuis plusieurs semaines des dizaines de milliers de signatures pour forcer un nouvel amendement constitutionnel.
Alvaro Uribe contre-attaque. Il accuse les juges de la Cour suprême d’abus de pouvoir et demande au Congrès de donner son accord pour l’organisation d’un référendum pour déterminer s’il y a lieu ou non d’organiser à nouveau l’élection de 2006. Sur le ton de la colère, Uribe a déclaré : « si la Cour suprême de justice a des doutes sur mon élection, consultons le peuple pour voir ce qu’il en dit ». Et Alvaro Uribe, annonce en direct sur les radio et télévision nationales, aux alentours de minuit, jeudi dernier : « Je convoquerai le Congrès de la République pour qu’il engage avec la plus grande célérité un projet de loi pour un référendum ».
Sauf que, comme l’indique El Tiempo, la question est de savoir si le référendum permettra au président d’achever son mandat (mai 2010) ou ouvrira la voie à une troisième réélection. Alvaro Uribe a également porté jusqu’au paroxysme le conflit entre l’exécutif et un pouvoir judiciaire devenu protagoniste politique, accusant la Cour suprême de « s’être prêtée au piège tendu par le terrorisme agonisant ».
Uribe n’a pas hésité à accuser, à son tour, la Cour suprême colombienne d’infiltration par les milices d’extrême-droite tout en dénonçant son manque de « vigilance » à l’encontre des Farc. Déclaration reprise par le Haut commissaire pour la paix, Luis Carlos Restrepo, selon qui certains des magistrats de la Cour suprême avaient eu des liens avec des trafiquants de drogue. Ce que tait Luis Carlos Restrepo est le fait que ces mêmes juges de la Cour suprême ont déjà ordonné l’arrestation de quatorze députés et sénateurs, des proches d’Uribe. Ce qui fait dire à Carlo Gaviria, président du Pôle démocratique alternatif, parti d’opposition de gauche, que le chef de l’État oppose une réponse politique à une question judiciaire. Et monsieur Gaviria va plus loin : « Uribe utilise le peuple comme un dictateur utiliserait l’armée ou la police. Il inaugure une dictature populiste ». Et selon Carlo Gaviria : « Le président est irascible devant les critiques. Il pense, en s’appuyant sur sa popularité, que ses actes sont justifiables ».
En situation de crise, sur fond constitutionnel, chacun y va de son interprétation : le sénateur Gustavo Petro, du Pôle démocratique (opposition de gauche), déclare que cette crise « signifie que le président a acheté des congressistes pour servir ses propres intérêts (sa réelection) ». Et le sénateur poursuit : « Ce détournement du pouvoir se nomme en d’autres termes l’édification de la tyrannie. Généralement les tyrans recherchent des plébiscites pour légitimer leurs actes (…) ce que le président tente de faire avec ce référendum ».
François Hauter, du Figaro, dresse un excellent portrait d’Alvaro Uribe : « Alvaro Uribe est un homme froid, intelligent, un regard perçant, fin stratège, jouant un coup ou deux en avance sur ses adversaires. Un type à fleur de peau, tendu, colérique, dur. Un lutteur acharné, qui aime les risques. Une lame. Un combattant ». La force d’Uribe, poursuit François Hauter, aura été de redonner confiance aux Colombiens dans leur pays. Et de ce point de vue, ses 80 % de popularité ne sont pas volés. Et par ce référendum, Alvaro Uribe, lui, entend faire des Colombiens les arbitres de son bras de fer avec la Cour suprême.
(Sources : AFP, Cyberpresse, El Païs, Latin Reporters, Le Figaro, Le Monde, Presse canadienne)
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