Début juin. Sentant de si près la victoire sur sa rivale, Hillary Clinton, le candidat démocrate et sénateur de l’Illinois, Barack Obama, se veut l’agent du changement aux États-Unis. « Amérique, ceci est notre moment, ceci est notre heure, le temps de tourner la page sur les politiques du passé ».

Quelques jours à peine avant cette victoire, le Boston Globe avait publié une liste des erreurs de parcours et des déceptions que chaque champ dressait l’un à l’encontre de l’autre. Une telle liste ne faisait pas le poids et n’était pas sérieuse tant les remarques nettement partisanes se démarquaient des faits réels.

La campagne présidentielle passionne les américains. Selon une étude du Pew Research Center, 72% des 2.004 Américains interrogés assurent qu’ils suivent de près l’élection présidentielle. Et selon ce même sondage, Obama serait en tête avec 48% d’intentions de vote contre 40% pour son rival John McCain. La répartition des intentions de vote est significative : 81% des Noirs, et près d’une majorité de Blancs (49%) estiment qu’une présidence McCain favoriserait les riches. Cela explique peut-être la raison qui fait que Barack Obama bénéficie d’une opinion favorable chez 83% des Noirs mais seulement 31% des Blancs. Un blanc sur cinq (22%) met en doute le patriotisme d’Obama, alors que 62% de Noirs le trouvent « très patriote ».

Malgré l’intérêt de ces sondages, Barack Obama éprouve beaucoup de difficultés à se défaire d’une image que ses adversaires souhaiteraient bien lui accoler de manière permanente, celle d’un islamiste « qui nie en être un ». Ce n’est pas faute d’essayer de corriger cette fâcheuse image. Accusé d’élitisme par ses détracteurs et boudé par l’électorat ouvrier pendant les primaires, le sénateur sorti de Harvard met en avant son enfance modeste dans la classe moyenne.

Autant Obama souhaite « tourner la page » avec les rumeurs sur son appartenance à l’Islam reviennent le hanter. En janvier 2008, Daniel Pipes traitait cette question sur son blogue éponyme. Et la conclusion, qu’il tirait, était la suivante : « Obama is now what Islamic law calls a murtadd (apostate), an ex-Muslim converted to another religion who must be executed ». Faut-il se surprendre que, pour pour 10 % des Américains, Barack Obama serait un « musulman caché », chiffre qui atteint 16 % chez les évangéliques et 19 % chez les électeurs ruraux Pew Research Center)? Selon Newsweek, 26 % des Américains sont convaincus que le sénateur de l’Illinois a été élevé comme un musulman, 39 % croient qu’il a étudié dans une école islamique et 12 % qu’il a prêté serment au Sénat sur le Coran.

Faut-il croire que cette rumeur est tenace ? Il faut voir la page couverture de l’hebdo The New Yorker pour s’en convaincre. Qualifiée du « plus mauvais goût et nettement offendante » par le clan Obama, cette page couverture véhicule pour la énième fois les stéréotypes sur un sénateur illinois qui cache son appartenance à l’Islam. Barack Obama en militant islamiste, et son épouse Michelle avec une Kalachnikov en bandoulière, échangent un « fist bump ». Sur le mur, une photo d’Oussama ben Laden. Pour comprendre ce qu’est un « fist bump » échangé entre le couple, ce que le très sérieux New York Times a préféré qualifier de « closed-fisted high-five », il faut voir la vidéo qui est à l’origine d’une polémique toute américaine. Ce geste, si simple, est un signe d’encouragement et de partage dans le monde sportif ou dans le monde musical. De voir ainsi un couple en démarche de candidature présidentielle s’échanger un signe aussi familier a fait sortir les rumeurs et analyses de toutes sortes des chaumières. Certaines âmes bien pensantes n’y ont vu qu’un « Terrorist fist jab », rien de moins. Notamment Fox News qui s’est interrogé sur la signification de ce « body language ». Le réseau a, par la suite, dû présenter ses excuses pour avoir associé ce geste à un « acte terroriste ».

Et c’est toujours le même Fox News qui interprète ainsi la page couverture de l’hebdo The New Yorker : « Mrs. Obama is portrayed as a militant radical, while Obama appears foreign. The image reflects, some might say mocks, the rumors that have plagued the couple over the last 18 months ». Pour le caricaturiste Barry Blitt, l’intention était toute autre. Il s’agissait en fait de dénoncer, sous forme caricaturale, la campagne de désinformation qui sévit contre le sénateur de l’Illinois. Et l’excellent reportage de Ryan Lizza risque d’être relégué au second rang en raison même de l’attention démesurée accordée à cette caricature.

Cette nouvelle a généré plus de 340 commentaires sur le site de Fox News. Deux commentaires, parmi ces derniers, traduisent les réactions des Américains face à ces communications à répétition d’une image que d’aucuns jugent fausse et que d’autres jugent fondée. Premier commentaire, bref et concis : « Best cover page we have seen to date. It is what we will get if we put this man in the White House (8h36) ». Deuxième commentaire, plus dénonciateur de cette operation : « The New Yorker Magazine’s July cover of Barack Obama and Michelle Obama must be causing the McCain camp to not only fist bump but to roll on the floor with glee. In a shocking effort at cleverness you have reinforced the caustic rumors of those who would never vote for anyone of a different hue than they are, pink and white. Shame on you New Yorker! »

Parallèlement à ces campagnes médiatiques sur le candidat Obama, une certaine presse d’analyse s’interroge de plus en plus sérieusement sur les nombreux revirements du sénateur de l’illinois. Bob Herbert, du New York Times, reconnaît à Barack Obama des qualités inhabituelles chez un politicien : « plus honnête, moins cynique et moins calculateur que la plupart d’entre eux ». Mais le journaliste constate également que les partisans du sénateur s’expliquent mal l’appui de ce dernier au « Electronic Surveillance Bill ». George W. Bush a promulgué la semaine dernière une nouvelle loi codifiant les écoutes antiterroristes, après son adoption définitive par le Congrès. Le texte accorde une immunité aux compagnies de télécommunications qui ont, dans le passé, participé aux écoutes. Sans cette immunité, Bush menaçait la loi de veto présidentiel. Si Obama a voté contre cette immunité, il s’est rangé en faveur du texte. Aussi incroyable que cela puisse paraître, John McCain n’a pas pris part au vote.

Grande déception des défenseurs des droits de l’Homme qui voit dans cette volte-face d’Obama un virage dangereux et risqué à droite. Le sénateur de l’Illinois, l’homme qui annonce le changement, s’aligne, à la première occasion, avec beaucoup de témérité derrière une politique maintes fois dénoncée de Georges W. Bush : un Américain peut toujours être écouté si la communication est entre l’étranger et les États-Unis. L’attitude de Barack Obama a été vertement critiquée par le Wall Street Journal.

Au début du mois, Linda Feldman, du Christian Science Monitor, qualifiait Barack Obama de risque « pour tous ces jeunes électeurs, qui se sont rangés derrière Obama et qui pourraient être désillusionnés par sa politique de style traditionnelle ». Plusieurs observateurs inclinent de plus en plus à croire que le « troisième mandat de Georges W. Bush » que Barack Obama attribue à John McCain, s’il était élu, pourrait également au sénateur démocrate. Le Wall Street Journal donne pour exemple le fait que Barack Obama a appuyé le financement par l’État de programmes sociaux « basés sur la foi ».

Un jour, Obama, au cours des primaires, dénonce le libre échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Récemment, dans une entrevue qu’il accordait au magazine Fortune, le sénateur démocrate revient sur sa parole. « J’ai toujours été un défenseur du libre échange », déclare-t-il tout en reconnaissant le fait que le débat sur cette question était allé trop loin.

Barack Obama avait annoncé, voire même claironné, qu’il préférait un financement public à celui, plus occulte, du secteur privé. Cette option est maintenant chose du passé. Il préfère maintenant revenir et recourir à la générosité de ses nombreux donateurs. La raison ? Le dysfonctionnement du financement public. Bien voyons. « Ce n’est pas une décision facile, parce que j’ai toujours défendu un système robuste de financement public des élections. Mais le système […] ne fonctionne pas et nous faisons face à des concurrents qui sont passés maîtres dans l’art de le déjouer ». Fin avril, il avait levé plus de 265 millions de dollars, dont près de 10 pour l’élection générale, destinés aux dépenses d’après la convention d’août. L’incomparable Karl Rove, ancien conseiller du président Bush, s’interroge, dans le Wall Street Journal, à savoir si le sénateur de l’Illinois peut acheter la démocratie, relativement à ce dernier revirement.

Plus tôt, dans un discours fort controversé devant le lobby pro-israélien de l’AIPAC, Barack Obama avait déclaré que Jérusalem était indivisible et que la ville sainte « resterait la capitale de l’Etat d’Israël ». Par la suite, le sénateur de l’Illinois a multiplié les démarches pour minimiser les impacts de ses déclarations et se montrer, soudainement, ouvert au dialogue (mot à la mode) sur la création d’un État palestinien. L’embarras est que si l’Etat juif présente Jérusalem comme sa capitale éternelle et indivisible, ce statut n’a jamais été reconnu sur le plan international. D’où le faux pas de Barack Obama. Tentant de corriger le tir, le candidat démocrate a déclaré : « Nous voulions simplement indiquer que nous ne souhaitons pas voir des barbelés à travers Jérusalem, un peu comme avant la guerre de 1967, qu’il est possible à notre sens de créer une Jérusalem qui ait de la cohésion et de la cohérence ».

Selon le politologue Costas Panagopoulos, de la Fordham University (New York, nord-est), interrogé par l’agence France-Presse : « C’est typique dans les campagnes présidentielles, de mener la bataille des primaires avec des positions extrêmes et puis de dériver doucement vers le centre afin d’attirer le plus grand nombre d’électeurs à l’élection générale ». Ce à quoi répond le Wall Street Journal : « La plupart des candidats à la présidentielle adaptent leur message une fois obtenue l’investiture de leur parti, mais M. Obama n’est pas simplement en train d’orienter son discours vers le centre (…) il veut un troisième mandat Bush ». La question est également posée sur le Huffington Post : « Is Barack Obama an extension of George W. Bush’s foreign policy? ».

____________________________