Après Paul Wolfowitz, la dérive de la Banque mondiale

24 05 2007

Les administrateurs prennent acte de la décision de M. Wolfowitz de démissionner de la présidence du groupe Banque mondiale, à compter de la fin de l’année fiscale (30 juin 2007).

 

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Une institution mise à mal. Un personnel démotivé. Un président américain incapable de franchir les frontières et ses préjugés. Quel héritage Paul Wolfowitz laissera-t-il à son successeur ?

Le prédécesseur de Paul Wolfowitz, James Wolfensohn, avait affirmé que l’arrivée de ce dernier à la Banque mondiale était une nouvelle terrifiante. « Je comprends que je suis, pour le dire avec des gants, une personnalité controversée. Mais quand on me connaîtra mieux, on comprendra que je crois avec conviction et sincérité à la mission de la Banque mondiale », déclarait Paul Wolfowitz le 31 mars 2005. Quand il prend ses fonctions à la présidence de l’institution financière internationale, il sait que la partie sera difficile (Reuters – 18/05/07).

Selon le Journal du dimanche : « Désormais, à chaque fois qu’il traverse le patio, certains fonctionnaires crachent par terre devant lui ! ». Le personnel de la Banque s’est réjoui de cette démission. « Tout le monde courait dans les allées, applaudissait et s’embrassait », raconte un employé. L’affaire a soulevé une vague d’indignation parmi les 10 000 salariés de l’institution, dont les représentants sont allés jusqu’à écrire au conseil d’administration pour se plaindre des conséquences sur leur travail, notamment dans la lutte contre la corruption. Si Paul Wolfowitz pensait sincèrement faire triompher la démocratie et les droits de l’homme, il n’aura su finalement, en idéologue agité, que déclencher des guerres destructrices, poursuit JDD. « Plus que six semaines, et Paul Wolfowitz sera relégué dans les poubelles de l’histoire de la Banque mondiale », écrit le site web Lefaso.net.

Rejeté par l’association des employés, condamné par ses actionnaires européens, il ne tenait plus que grâce à George Bush. En début de semaine, lors d’une dernière conférence téléphonique entre ministres des Finances du G8, même le Canada a dû lâcher les États-Unis : les employés canadiens de la Banque mondiale avaient menacé de se mettre en grève.

Alison Cave, qui dirige l’association du personnel, accuse Wolfowitz d’avoir porté atteinte à la réputation de la Banque mondiale : « Comment pouvons-nous dire à des gouvernements ce qu’il faut faire en faisant nous même le contraire? » L’animosité envers Wolfowitz au sein du personnel de l’institution financière est plus ancienne. Plusieurs lui reprochent d’avoir amené avec lui ses ex-collaborateurs du Pentagone et de la Maison blanche, reléguant au passage nombre de hauts fonctionnaires de la banque (Reuters – 18/05/07).

C’est en ces termes que le dépeignent les journalistes Gilles DELAFON et Guillemette FAURE du Journal du dimanche : « La chute de ce fils d’immigré juif polonais doit beaucoup plus à sa personnalité complexe, à ses obsessions, ses errements et ses dérives. De petite taille, coiffé d’une tignasse poivre et sel et le visage torturé, à 63 ans l’homme est d’abord un intello. Une « tête », qui a enseigné à Yale et dirigé la John Hopkins University. Puis oeuvré trente ans dans l’administration, servant six présidents. Un engagé surtout. D’abord trotskyste, puis démocrate, il finit républicain, néo-conservateur ».

Ce diplômé de l’université de Chicago, né en 1943 et repéré par Richard Nixon au début des années 1970, est aussi l’un des penseurs du mouvement néo-conservateur qui, sous le mandat du démocrate Jimmy Carter, rejette l’isolationnisme et prône une diplomatie américaine plus agressive. Wolfowitz est une figure récurrente des administrations républicaines. Sous Reagan, il occupe différentes fonctions au département d’État. George Bush Sr le nomme au Pentagone, où il assiste l’actuel vice-président Dick Cheney et joue un rôle clef dans le financement de la guerre du Golfe, en 1991. La présidence Clinton marque son éclipse politique. Mais l’élection de George W. Bush le voit revenir au premier plan. De 2001 à 2005, il retrouve le Pentagone, dont il est le numéro deux (Reuters – 18/05/07).

Des voix, comme celle du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (Cadtm), s’élèvent de par le monde pour demander l’abolition pure et simple de la Banque mondiale pour violation régulière de ses propres statuts et de textes internationaux comme la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le débat est lancé.

Joseph E. Stiglitz, ex-économiste en chef sous la présidence de Wolfensohn et ancien Vice-président de la Banque mondiale (voir Agoravox), est certes moins radical mais il tire les leçons de cette expérience : « Dans ses efforts pour soutenir la démocratie et la bonne gouvernance, la Banque mondiale doit insister sur la qualité des systèmes : il importe de ne pas traiter les accusations de corruption à la légère et d’utiliser les preuves transmises aux autorités dans le cadre de procédures ouvertes, transparentes et indépendantes. Il est indispensable que le successeur de Wolfowitz garde cela à l’esprit. Pour être efficaces, les campagnes anticorruption doivent être justes et limpides. Il en va de même pour le choix du président de la Banque mondiale. Cette triste et navrante histoire connaîtrait un heureux dénouement si le successeur de Wolfowitz était choisi par le biais d’un processus ouvert et transparent. A quelque chose malheur est bon : espérons que ce soit le cas pour celui qui plane sur la Banque mondiale ».

Les réactions et les remises en question

Le Point fait état des réactions de l’Afrique face au népotisme de Paul Wolfowitz : « Comment peut-on faire la leçon à l’Afrique quand on utilise l’argent de la Banque mondiale pour donner une augmentation à sa petite amie? », a interrogé Dick Musisi Mpiima, président de l’Association des exportateurs, importateurs et commerçants d’Ouganda. Pour beaucoup d’Africains, cette affaire illustre la nécessité d’élargir la gestion de la Banque pour refléter la diversité de ses membres. Il se trouve également des Africains pour regretter son départ. Pour Alphonse Muzito, ministre du Budget de la République démocratique du Congo, Wolfowitz est la victime de ses ennemis au sein de la Banque. Mais tous s’accordent cependant sur le fait que le scandale envoie précisément le mauvais message aux dirigeants africains, très courtisés par les entreprises occidentales et par l’ambitieuse diplomatie chinoise.

Pour les Africains : « Le tohu-bohu soulevé par l’affaire Wolfowitz sonne plus tôt que prévu l’heure d’une remise à plat de l’accord de Bretton Woods (États-Unis), qui structure l’économie et la finance mondiales depuis 1944. Trois institutions étaient alors nées : le Fonds monétaire international (FMI), chargé de la surveillance des grands équilibres financiers ; la Banque mondiale, qui s’est imposée comme l’outil de financement du développement et de la lutte contre la pauvreté ; le GATT, transformé en Organisation mondiale du commerce (OMC), s’est vu confier la mission de libéraliser les échanges internationaux ».

Il convient de rappeler que la Banque mondiale est l’institution sœur du Fonds monétaire international (FMI) et toutes deux sont issues des accords de Bretton Woods en 1944 qui visaient à stabiliser le système financier international et éviter une répétition de la crise de 1929. En vertu d’une règle non écrite, les pays européens désignent le directeur-général du FMI, qui est donc un Européen, et les États-Unis le président de la Banque mondiale, qui est donc un Américain. Les États-Unis possèdent 16,38% des droits de vote au sein de la Banque, devant le Japon (7,86%), l’Allemagne (4,49%), la France et la Grande-Bretagne (4,30% chacun).

Plusieurs observateurs et acteurs du développement remettent en cause cette règle non écrite de désignation du président de la Banque mondiale. « Est-ce qu’il ne serait pas intéressant que la sélection d’un président se fasse sur le critère du mérite et pas forcément de la nationalité? » s’interroge Alexandre Polack, responsable de l’ONG de développement ActionAid. Les ONG qui en appellent à un processus plus transparent. «Il faut faire en sorte que le prochain dirigeant soit nommé sur la base du mérite et lors d’un processus transparent. Plus globalement, il faut une réforme globale. Car le fonctionnement actuel ne laisse aucune voix au chapitre des pays en développement, les plus concernés par la banque», a résumé Sébastien Fourmy, membre de l’ONG britannique Oxfam. Même constat à la direction de Greenpeace International. Jean de Matons, un ancien conseiller principal de la Banque mondiale, abonde dans le même sens. « Il est temps d’élargir le choix du candidat, surtout que le gouvernement des États-Unis n’est plus l’actionnaire principal de la Banque puisqu’il n’a plus que 16% du capital, alors qu’à l’origine, il avait 40% », a-t-il expliqué dans un entretien avec Camille Grosdidier.

165 spécialistes mondiaux du développement et représentants d’organisations non gouvernementales ont affirmé, dans une lettre ouverte, que la crise de la Banque mondiale témoignait de la nécessité de réformer ce processus de désignation. D’après eux, « les problèmes de Paul Wolfowitz à la Banque mondiale viennent en partie de l’impression générale qu’il défend surtout les intérêts américains plutôt que des objectifs devant faire l’objet d’un consensus général ».

Écartant a priori l’hypothèse Tony Blair, le président des États-Unis, George Bush, souhaite qu’un Américain succède à Paul Wolfowitz à la présidence de la Banque mondiale. « Nous aimerions beaucoup que ce soit un Américain », a dit George Bush à Reuters en réponse à une question sur la succession de l’ex-numéro deux du Pentagone.

Une occasion que n’aura pas, une fois nouvelle fois, su saisir au vol le président américain, aveuglé par sa bulle. Interrogé sur l’éventualité d’une candidature du futur ex-Premier ministre britannique, Bush a répondu: « Je n’en ai pas parlé à Tony Blair, mais je pense qu’il serait bon qu’un Américain dirige la banque ».

Pour le Japon, « il est approprié que les Etats-Unis nomment un nouveau président (de la Banque mondiale) car ce pays joue un rôle vraiment majeur dans le développement de l’économie mondiale dans son ensemble, et des pays pauvres en particulier », a déclaré le ministre nippon des Finances, M. Koji Omi, précisant qu’il avait communiqué cette opinion la semaine dernière à son homologue américain Henry Paulson.

Une nouvelle banque : « Banco del Sur »

L’expert en développement, Alexandre Polack, responsable de l’ONG de développement ActionAid, fait remarquer que, au sein de la Banque mondiale, cinq pays concentrent l’essentiel des pouvoirs entre leurs mains alors que les 178 autres pays n’ont droit qu’à neuf sièges. Pendant la crise de la Banque mondiale sur la valse hésitation de Paul Wolfowitz, les représentants de l’Équateur, du Venezuela, de l’Argentine, du Paraguay, de la Bolivie et du Brésil en tant qu’observateur, se sont réunis pour discuter de la création d’une Banque du sud en Amérique latine.

Le Venezuela a annoncé son intention de se retirer du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. D’autres pays pourraient suivre : le président équatorien, Rafael Correa, a demandé au représentant de la Banque mondiale de quitter le pays, geste sans précédent. Le 13 décembre 2005, le Brésil décide de rembourser le montant total de 15,5 milliards de dollars qu’il devait au FMI. Deux jours plus tard, l’Argentine rembourse 9,8 milliards de dollars, s’économisant ainsi… 900 millions de dollars sur les intérêts. Le manque à gagner est considérable pour le FMI. Le 31 mars 2006, c’était au tour de la Bolivie de prendre ses distances vis-à-vis du FMI. Après 20 ans de collaboration quasiment ininterrompue, le pays ne cherche pas à renouveler l’accord qui vient à terme.

Pour Alain Faujas, la montée des économies émergentes a, dans le même temps, souligné le manque de représentativité de la Banque et du Fonds, traditionnellement dirigés par des Américains et des Européens qui y contrôlent la majorité des voix, alors que 185 pays en sont membres. […] L’afflux de devises en provenance des exportations de pétrole et de matières premières a permis, à partir de 2001, aux pays endettés de rembourser le FMI par anticipation : ce fut le cas du Brésil (15,5 milliards de dollars) et de l’Argentine (9,6 milliards), par exemple. Moins de prêts ont signifié pour le Fonds moins de remboursements et donc moins de recettes, menant à un déficit de 105 millions de dollars pour l’exercice 2006-2007. L’encours de ses prêts est tombé au niveau du dixième de celui d’une grande banque européenne, en moyenne ! (Le Monde Économie, 22.05.07)

Denise Mendez, commission internationale d’Attac France, écrit : « La décision de rompre avec le FMI et la Banque mondiale prisele 30 avril, par Hugo Chavez, Evo Morales et Daniel Ortega lors du Sommet de l’ALBA ( Alternativa Bolivariana para las Americas)est un acte iconoclaste, car le système de relations financières internationales créé en 1944 à Bretton Woods destiné à assurer la stabilité monétaire et la reconstruction puis le développement économique, paraissait intouchable et la centralité attribuée au dollar restait au dessus de tout soupçon. Le système financier issu de Bretton Woods avec sa dérive néolibérale, assurait l’hégémonie du dollar, la suprématie des pays du Nord par le mécanisme de l’endettement forcé des pays du Sud et le renforcement des corporations transnationales par les traités de libre-échange et les traités de protection de l’investissement […]. Les pays membres de l’ALBA opposent une autre logique qui inverse les priorités et place la solidarité et la complémentarité au cœur des échanges. En annonçant leur rupture avec le FMI et la Banque mondiale , ces pays ne tombent dans le vide car ils amorcent la création d’une autre architecture financière avec le BANCO del SUR ».

Avec plus de « 110 milliards d’euros de réserves internationales », Hugo Chávez se dit persuadé que la Banco del Sur dispose d’une marge de manœuvre appréciable. « Avec cette mesure, Chavez cherche une plus grande autonomie dans ses politiques macroéconomiques et dans les programmes sociaux. Il essaie de consolider aussi les marchés financiers alternatifs, comme celui qu’il vient de former en Amérique du Sud et ses relations avec des pays comme la Chine », a expliqué l’économiste Manuel Lopez.

Pour Mark Weisbrot, codirecteur du Center for Economic and Policy Research : « La Banque du Sud sera d’une grande utilité, parce que l’une de ses missions sera de garantir la stabilité dans la région en venant en aide financièrement aux pays en cas de coup dur. La Banque mondiale ne fait pas cela ». Selon toujours Mark Weisbrot : « La création de cette institution est très positive, parce que la Banque mondiale et le FMI font partie d’un cartel contrôlé par le département du Trésor américain, qui ne prend pas en compte les intérêts des autres pays lorsqu’il prend ses décisions ».

Comme l’indique Renaud Lambert, du Réseau d’Information et de Solidarité avec l’Amérique Latine (RISAL) : « La première conséquence de l’émancipation économique des pays latino-américains est la possibilité, pour eux, d’expérimenter d’autres politiques macro-économiques que celles imposées par Washington. Rien ne dit qu’ils réussiront et l’émancipation économique n’est pas une fin en soi. Toutefois, tout laisse à penser qu’elle permettra de remettre en cause la vulgate libérale, martelée depuis 25 ans « qu’il n’y a pas d’alternative ».

Il semble que Georges W. Bush et les Européens ignorent ces nouvelles donnes et qu’ils préfèrent se cantonner dans leurs nominations partisanes, sans aucune vision des réalités en Amérique latine : « D’Evo Morales en Bolivie à Daniel Ortega au Nicaragua, des dirigeants semblent vouloir s’aligner sur l’exemple du Vénézuela. Un tel réalignement politique en Amérique latine permet à des initiatives régionales de coopération de voir le jour. L’ALBA (l’Alternative bolivarienne pour les Amériques), une alternative à la ZLEA, plaide pour une organisation commerciale à vocation sociale plutôt que fondée sur la maximisation incontrôlée des profits ».

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