Jihad Al-Shaer, 19 ans, meurt, battu à mort, sur la route de l’université ouverte de Bethléem

20 08 2007

Quel genre d’adéquation y a-t-il à ce que des soldats battent un adolescent à mort et que l’armée israélienne les blanchisse diligemment sans aucune enquête sérieuse ? Et quelle est cette monstruosité qui consiste à menotter le père en face du corps de son fils battu et agonisant, et de le laisser ainsi une heure durant comme un animal attaché ?

 

(Gideon Lévy, Haaretz Daily Newspaper, Israël)

 

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Pour le lecteur qui pourrait être incrédule par l’histoire qui va lui être racontée, je précise qu’elle a été rédigée par Gideon Lévy et traduite de l’hébreu par Michel Ghys. Le lecteur peut également lire la version française ou la version anglaise. L’histoire tragique d’un fait divers.

Le présent article s’inspire des faits mis à jour par Gideon Lévy Haaretz. Jihad Al-Shaer, un jeune homme de 19 ans, se rendait à l’université ouverte de Bethléem, afin de s’inscrire pour la prochaine année académique. Le taxi qui dessert Bethléem tardait et Jihad Al-Shaer attendait, debout, dans la poussière de la station de taxis, près de son village, Teqoa. Son père dit qu’il n’avait pas encore décidé quelles études il souhaitait entreprendre. C’est peut-être à cela qu’il pensait, debout à la station de taxis, cherchant à s’abriter du soleil torride du désert.

Jihad Al-Shaer n’a jamais pu prendre son taxi pour se rendre à l’université. Il est mort. Plutôt, il a été battu à mort. Selon l’armée israélienne, Jihad Al-Shaer a tenté d’attaquer les soldats avec un couteau. Un témoin dit qu’ils ont continué à le frapper alors qu’il était étendu par terre, menotté et inconscient.

Le jeudi 26 juillet 2007, Jihad quitte la maison et se rend à pied à la station de taxis située sur le côté de la route menant à Bethléem, à quelques centaines de mètres de chez lui. Son père, qui était à la maison, dit que Jihad n’avait rien emmené. Une jeep blindée Hummer se trouve au bord de la route, à quelques dizaines de mètres de la station de taxis. C’est une sorte de barrage impromptu destiné aux habitants de ce village plutôt paisible – contrôle des identités, brimades et humiliations : on veille au bon ordre de l’occupation.

Apparemment, les soldats l’ont appelé, lui ont demandé d’approcher. Un policier palestinien, Moussa Suleiman, lui aussi du village, était à ce moment-là dans le taxi faisant le service de Bethléem et qui approchait de la station. Suleiman a vu Jihad marchant « normalement, d’une manière nullement suspecte » en direction des soldats. D’après lui, Jihad n’avait rien dans les mains, aucun objet.

Lorsque Jihad arrive à la jeep, Suleiman voit le soldat le saisir par la chemise et l’entraîner de force derrière le véhicule. Suleiman qui est alors à une vingtaine de mètres du Hummer, dit qu’apparemment une dispute aurait éclaté entre Jihad et le soldat qui le tenait fermement par sa chemise, une dispute qui a tourné à la rixe. Quelques secondes plus tard, il les a vus tous les deux, Jihad et le soldat, rouler par terre.

Trois soldats de la jeep sortent pour venir en aide à leur camarade. Suleiman entend deux coups de feu. Les quatre soldats, selon le témoignage de Suleiman, commencent à frapper Jihad étendu par terre. Il voit les soldats frappant Jihad à l’aide de gourdins en bois, avec la crosse de leurs fusils, et Jihad essayant de se protéger la tête avec ses mains. Dès lors, Suleiman ne voit plus rien parce que le taxi qui roule lentement passe à hauteur de la jeep lui cachant ce qui se déroule derrière elle. Suleiman court jusqu’à la maison de Jihad, pour alerter son père.

Tout agité, le père demande à la grand-mère de Jihad de venir elle aussi jusqu’à la station de taxi, « peut-être les soldats allaient-ils avoir pitié d’elle et allaient-ils l’écouter ». Khalil n’attend pas la grand-mère et accourt vers la station de taxi, accompagné de Suleiman.

Quand ils s’approchent de la scène, les soldats pointent leurs fusils vers eux en leur ordonnant de s’en aller. Un habitant du village, parlant l’hébreu, explique aux soldats que Khalil est le père du jeune homme et qu’il veut simplement savoir ce qui est arrivé à son fils. Le soldat dit alors : « Dis-lui que son fils est déjà mort ». Puis, les soldats se saisissent du père qui vient de perdre son fils et lui attachent les mains derrière le dos, le plantant sur la route, le Hummer le séparant du corps de son fils.

Après une quarantaine de minutes pendant lesquelles Khalil est resté assis, menotté, en plein soleil, un officier de l’Administration civile arrive et donne ordre aux soldats de le détacher. L’officier dit au père que son fils a été emmené à l’hôpital de Beit Jala, tout proche.

L’officier de l’Administration civile dit à Khalil : « Pourquoi votre fils a-t-il fait ça ? » Le père : « Mon fils était sur le chemin de l’université ». L’officier : « Votre fils a fait des problèmes aux soldats et a brandi un couteau de cuisine ». Khalil : « Mon fils n’est pas sorti de la maison avec un couteau. Montrez-moi ce couteau, je connais les couteaux de notre cuisine ». « Vous voulez voir le couteau ? », a demandé l’officier pour revenir tout de suite sur sa proposition : « La police militaire a déjà emporté le couteau ». Khalil n’a pas vu le couteau.

Les médecins ont établi plus tard que Jihad n’avait pas été tué par balles mais battu à mort. Ils ont découvert les trois trous superficiels à la tête ainsi que plusieurs blessures sur les autres parties du corps, surtout à la taille. Le corps a été envoyé à Abou Dis pour autopsie puis transporté pour être inhumé dans le village, accompagné d’une assistance très nombreuse. Plusieurs habitants du village racontent que, lorsqu’on a commencé à creuser la tombe, une jeep des gardes-frontière est arrivée dans le village et que ses occupants ont crié en arabe, dans le haut-parleur : « Jihad est mort, Allah aura pitié de lui et du c** de votre mère à tous ».

Version officielle de l’armée : « A la date du 26 juillet, au cours d’une opération de patrouille de l’armée israélienne à proximité du village de Hirbet a-Dir, à l’est de Bethléem, un Palestinien armé d’un couteau s’est approché de la patrouille et a tenté d’attaquer un des soldats. En réaction, le soldat agressé a ouvert le feu en direction du terroriste, le blessant dans la partie inférieure du corps. Comme le Palestinien continuait à essayer de poignarder le soldat, un autre soldat présent sur les lieux a été contraint d’utiliser un gourdin afin de neutraliser le terroriste. Grièvement blessé, le terroriste palestinien a reçu sur place des soins qui lui ont été prodigués par une équipe de l’armée israélienne. Finalement, il a été déclaré mort ».

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En reportage dans le camp de Jenine, Gideon Levy n’hésite pas à s’interroger sur la situation qu’il vit : « Mes pensées vagabondent à l’intérieur des jeeps Hummer : les jeunes soldats qui sont dans ces engins d’acier, que savent-ils de la frayeur qu’ils sèment, nuit après nuit, parmi des milliers d’habitants, dont des enfants et des bébés ? Jeunes et soumis au lavage de cerveau, y pensent-ils même seulement ? Et la majorité des Israéliens, que sait-elle de ces raids de la terreur et de la vie sous ceux-ci ? A quelle fin faut-il pénétrer chaque nuit dans le camp et susciter tout cet émoi ? Simplement pour rappeler qui est le seigneur et maître du pays ? ». À son arrivée au camp Jénine, le journaliste reçoit l’invitation suivante : « Cette nuit, vous n’avez pas besoin d’être journaliste, cette nuit il vous faut être poète », lui dit son hôte, Jamal Zubeidi (Gideon Levy, « Jenin by Night », Haaretz, Tel-Aviv, 9 août 2007).

C’est ce journaliste israélien hors du commun, Gideon Levy, qui décrit en ces termes le legs de quarante années d’occupation : « Ces jeunes gens que nous avons vus s’entretuer si cruellement sont les enfants de l’hiver 1987, les enfants de la première Intifada. La plupart n’ont jamais quitté Gaza. Ils ont vu, des années durant, leurs frères aînés battus et injuriés, leurs parents emprisonnés dans leur propre maison, sans travail et sans espoir. Ils ont vécu toute leur vie à l’ombre de la violence israélienne »(Gideon Levy, « Flight from Gaza. Last to leave did turn out the lights », Haaretz, Tel-Aviv, 17 juin 2007).

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5 responses

20 08 2007
Gilles

De peur que les soldats adultes finissent par se poser des questions politiques, après tout, c’est possible, l’Armée britannique recrute des enfants [moins de 18 ans]. Leur « formation » aux saines valeurs est plus facile. À propos, un jeune soldat du 22ᵉ Régiment (dit « Van Doo » par nos amis anglophones) presque un enfant lui aussi (il avait 23 ans), est mort cette nuit, et selon la télé, ses parents « éprouvent de la fierté ». Fierté à propos de quoi ?

Mondialisation : La Grande-Bretagne recrute des enfants pour tuer

J’ai porté l’uniforme, je ne suis pas contre l’Armée en principe, mais il n’existait aucun « clear and present danger » pour justifier l’invasion d’états du Proche-Orient ; conjugué au fait que les décisions prises à Montebello le seront vraisemblablement en secret, je pense que nous ne sommes pas très éloignés de vivre sous la tyrannie. Bien sûr, on imagine que les tyrans sévissaient dans l’Antiquité, ou que c’est le cas dans d’exotiques pays lointains, mais 70% des Québécois étant opposés à la mission en Afghanistan, comment justifier la présence de nos soldats là-bas ? C’est simple, la volonté des citoyens n’a plus aucun poids dans la détermination de la politique.

Alors, quand des soldats tuent des enfants, que ce soit en Palestine ou ailleurs, et que tant de soldats sont presque des enfants eux-mêmes, et pour un très grand nombre issus de milieux « défavorisés », on peut se poser la question du libre arbitre. Car on ne me fera pas croire qu’à cet âge idéaliste, on est en mesure de peser le pour et le contre, de connaître les vrais raisons de la guerre. Les dirigeants utilisent cet idéalisme, justement, pour garnir les rouages de la machine à broyer.

20 08 2007
pierrechantelois

Gilles

Je ne savais pas que l’Angleterre était « le seul pays de l’Union européenne où c’est légal pour l’armée de recruter des jeunes de moins de 18 ans. De plus, les recruteurs arrivent à l’école, sans s’annoncer aux élèves, pour des campagnes de recrutements lors d’assemblées, ou la présence des élèves est obligatoire et que des sanctions peuvent être prises à leur encontre pour être partis en signe de protestation, puisqu’ils peuvent être accusés d’absentéisme, de « s’éclipser » (Mondialisation).

Vous avez entièrement raison de le souligner : « on imagine que les tyrans sévissaient dans l’Antiquité, ou que c’est le cas dans d’exotiques pays lointains, mais 70% des Québécois étant opposés à la mission en Afghanistan, comment justifier la présence de nos soldats là-bas ? C’est simple, la volonté des citoyens n’a plus aucun poids dans la détermination de la politique ».

Pierre R. Chantelois

20 08 2007
Françoise

Il faut dénoncer, et encore dénoncer, et encore dénoncer toutes ces pratiques.

Il faut dénoncer ces guerres inutiles, ces gouvernements despotiques.

Encore et encore et encore, jusqu’à ce que les femmes et les hommes de bonne volonté l’emportent sur cette folie qui devient planétaire.

20 08 2007
Cowboy

Voilà bien cinq minutes que je suis devant ce petit carré vide de commentaire sans avoir rien écrit (enfin plus maintenant). Parce que forcément, quand on vous raconte une histoire terrible, atroce (quoique tout autant terriblement et atrocement banale), on sent bien qu’on doit dire qq chose. Mais quoi ? Manifester son indignation, sa colère serait la moindre des choses. Maintenant, les miennes se sont manifestées très jeune, elles sont sorties de moi très vite et n’ont pas, depuis, trouvé dehors le calme et la paix qui leur donnaraient une raison de rentrer en moi. Donc, indignation, colère, bien sûr. Mais sentiment aussi qu’il n’y a là -quoique à des niveaux différents bien sûr- que des victimes. Un garçon de 19 ans et des soldats probablement du même âge, tous nés avec la haine que leur ont léguée leurs pères et les pères de leurs pères. Qu’attendre d’autre d’un tel patrimoine ? Et j’ai le sentiment que tant que chaque horreur commise sera la justification et la promesse de l’horreur suivante, on n’en sortira pas. Oui, bon, c’est peut-être pas la peine que je prenne ce ton et ce temps pour dire qq chose d’aussi banal. Tant pis.

21 08 2007
pierrechantelois

Merci pour ces mots simples qui disent tout. Voilà.

Pierre R.

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