Blackwater en eau trouble : « Des chiens de guerre enragés qui tuent des innocents dans la rue »

21 09 2007

Situation embarassante pour l’agence Blackwater : selon les Bagdadis, ses hommes en Irak sont des « des chiens de guerre enragés qui tuent des innocents dans la rue ». Situation ambarassante pour les États-Unis : une intervention musclée de cette agence a coûté la vie à 10 Irakiens et conduit Washington à exprimer des regrets.

La semaine dernière, l’ambassadeur américain Ryan Crocker avait loué devant le Congrès la société Blackwater en justifiant les centaines de millions de dollars qu’elle a coûtés aux contribuables américains. Sans ce type de firmes, jugeait-il, le gouvernement américain ne serait pas à même de mener ses opérations en Irak. Le Pentagone a même retenu les services de mercenaires pour assurer la sécurité du général David Petraeus, le commandant des forces américaines en Irak.

Blackwater assure la sécurité des personnels diplomatiques américains et aussi celle des convois de ravitaillement de l’armée américaine. La chose est connue : le fondateur de Blackwater, Eric Prince, est un généreux républicain qui a participé au financement des campagnes électorales de George Bush. Cette question a largement été débattue dans un article sur Agoravox. Depuis 1999, 17 des plus grandes compagnies privées de sécurité ont contribué à la hauteur de 12,4 millions de dollars dans les campagnes présidentielles et sénatoriales. En 2001 seulement, les sommes consacrées en lobbying par les 10 plus grandes CPS américaines ont dépassé, comme l’a démontrée une étude du magazine Mother Jones, les 32 millions de dollars.

Des gardes du corps de l’agence Blackwater, qui protégeaient un convoi de diplomates, sont accusés par des témoins, d’avoir ouvert le feu sur des civils dans l’ouest de Bagdad alors qu’ils s’étaient crus pris à partie par des insurgés. Selon le porte-parole du département d’état américain, Sean Mc Cormack, il y a eu effectivement « un échange de coups de feux ». « Il est possible qu’il y ait eu des victimes innocentes. Mais je ne peux pas dire avec certitude qui est responsable ». L’affaire renforce le sentiment anti-américain en Irak, comme le démontre la couverture médiatique locale, ces jours-ci.

Le premier ministre al-Maliki, après s’être réuni mardi avec son cabinet, a décidé que l’activité de ces entreprises qui emploient jusqu’à 50.000 gardes armés en Irak devait être « reconsidérée » et placée en « conformité avec la loi ». Il considère cette fusillade comme étant « la septième de ce type » impliquant Blackwater. Le ministre de l’Intérieur (Jawad Polani) a ordonné l’annulation du permis de Blackwater et la société ne peut plus travailler en Irak. Le juge Abdel Sattar Ghafour Bairakdar, de la Cour suprême de justice, est d’avis que la justice irakienne peut lancer des poursuites contre Blackwater, le crime ayant été commis par des employés de Blackwater sur le territoire irakien. Cette situation pourrait avoir pour conséquence d’obliger les États-Unis à trancher sur la question de la souveraineté du gouvernement irakien.

Blackwater, qui a bénéficié de 500 millions de dollars de contrat du Pentagone, a déclaré au quotidien américain The New York Times, que « ces civils » étaient en fait des insurgés armés qui ont tiré en direction du personnel de sécurité : « Les employés de Blackwater ont héroïquement défendu des vies américaines dans une zone de combat ». La version du gouvernement diffère quelque peu : ce dernier accuse les employés de Blackwater d’avoir ouvert le feu sans précaution et tué dix Irakiens dont neuf civils dimanche à Bagdad. Selon le New York Times, qui cite le rapport préliminaire du ministère irakien de l’Intérieur, des hélicoptères de Blackwater auraient aussi ouvert le feu.

Selon RFI, il existe environ 180 sociétés militaires privées en Irak. On peut les classer en trois catégories : les compagnies qui fournissent du soutien logistique et technique, les sociétés spécialisées dans l’analyse stratégique, les renseignements et l’entraînement des troupes et enfin, les actives sur le terrain pour protéger les intérêts américains et, dans certains cas, venir en aide aux forces régulières.

Blackwater est l’une des plus puissantes compagnies privées de sécurité en Irak. Dans un premier temps, le gouvernement avait, depuis, annoncé lui avoir retiré la licence d’agir dans le pays et assuré que les responsables de ce qu’il considère comme « un crime » devaient être déférés devant la justice irakienne : « Les victimes ont le droit de porter plainte auprès de la justice irakienne », et « la justice irakienne donnera suite à ces plaintes », a-t-il souligné. Blackwater serait protégée de poursuites juridiques puisqu’elle jouirait d’un statut d’immunité – l’Ordre numéro 17 promulgué en 2004 par l’Autorité provisoire de la coalition gérée par l’administrateur américain Paul Bremer – qui inclurait le personnel des firmes de sécurité, au même titre que les militaires. Dans un second temps, cette interdiction d’agir en sol irakien a été nuancée par un porte-parole du premier ministre Al-Maliki. En effet, Ali al-Dabbagh constate que la société Blackwater assure la sécurité au personnel de l’ambassade et il a laissé entendre que le gouvernement ne voulait pas révoquer leur licence de façon permanente, a-t-il dit. « Nous voulons qu’ils opèrent dans le cadre des lois irakiennes ».

À ce jour, aucun personnel de la société Blackwater, en Irak, n’a été formellement mis en examen, arrêté ou expulsé du pays. Le premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, invite les États-Unis à utiliser les services d’une autre compagnie que Blackwater pour assurer la sécurité de leurs diplomates à Bagdad en raison du fait que « ce crime a provoqué beaucoup de ressentiment au sein du gouvernement et dans la population contre cette société américaine ».

Les États-Unis ont exprimé leurs « regrets » pour cette fusillade, et, selon Bagdad, la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice n’a vraiment eu d’autre choix que de « s’excuser personnellement » par téléphone auprès de M. Maliki mais son porte-parole Sean McCormack refuse d’incriminer les salariés de Blackwater avant les conclusions des investigations. Le secrétaire à la Défense, Robert Gates, se pencherait sur le recours par l’armée américaine à ces entreprises privées de sécurité. Les États-Unis sont face à un problème de taille : le nombre de mercenaires employés en Irak pour protéger les ambassades, les convois, les pipelines, est placé autour de 40 000 à 50 000. Le Washington Post estime que « le chiffre est plus élevé » et Time le place à 100 000. Selon Peter Singer, de la Brookings Institution : « C’est devenu une industrie de plus de 100 milliards US par an, opérant dans une cinquantaine de pays » (Cyberpresse).

Selon le quotidien Le Monde, la population est exaspérée : « Ces sont les maîtres et nous sommes devenus des étrangers dans notre propre pays », accuse Abou Ahmed, un fonctionnaire de 37 ans. « Des chiens de guerre enragés qui tuent des innocents dans la rue », s’emporte Hamid Hussein, un retraité de 60 ans, assis devant sa maison. « Allez voir sur Internet ! Vous verrez plein d’images des forfaits de ces chiens d’Américains », souligne Ahmad, en référence à la multitude de vidéos mises en ligne qui montrent des gardes de ces sociétés ouvrant le feu en pleine rue pour stopper des véhicules civils. « Mais nous ne pouvons rien faire face à eux, même le gouvernement irakien ne peut les empêcher d’agir comme des barbares », enrage un soldat, kalachnikov en bandoulière.

A l’automne dernier, Jeffrey Addicott, chercheur à l’université Sainte-Marie de San Antonio, déclarait que : « Compte tenu de sa taille actuelle, l’armée américaine ne pourrait fonctionner sans sous-traitants civils. Le problème, c’est que ces civils agissent dans une zone d’ombre juridique. On a fait peu d’efforts pour réguler, superviser et uniformiser leur entraînement et leurs procédures. C’est le Far West dans ce domaine », alors que le statut de ces firmes de sécurité était au centre de débats judiciaires aux États-Unis.

Quelle décision prendront les États-Unis : respecter la souveraineté du gouvernement irakien et choisir une autre agence de sécurité, ou faire fi de la demande du premier ministre Al-Maliki et maintenir en poste l’agence Blackwater ?

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5 responses

21 09 2007
Gilles

« Situation embarrassante pour les États-Unis […] »
 
En principe, oui (je veux dire pour ceux qui ont conservé le sentiment de l’honneur). Mais dans les faits rien n’embarrasse les États-Unis, disons depuis la IIᵉ Guerre Mondiale. Peut-être les amis des États-Unis se sentent-ils embarrassés ; je ne pense pas que ce soit le cas du régime actuel, car la junte qui est au pouvoir à Washington vit dans un monde imaginaire où tout est ré-interprété dans le sens de la non-culpabilité permanente.

21 09 2007
Françoise

La guerre a trop de « bons côtés » pour les entreprises qui se « remplissent les poches » et en reversent une partie dans celles des politiques.

La guerre n’est pas près de finir.

21 09 2007
pierrechantelois

Gilles

Nous sommes d’accord. Les États-Unis ont créé eux-mêmes cette zone de non-responsabilité en Irak pour leurs militaires et para-militaires. C’est leur vision de l’imputabilité qui est remarquable. Imposer la démocratie mais s’en soustraire quand vient le temps d’être jugé pour des crimes graves.

Françoise

Ah les retours d’ascenseurs. Que cela dans le pays de la morale chrétienne.

Pierre R. Chantelois

21 09 2007
pierrechantelois

Aux dernières nouvelles, l’entreprise privée de sécurité Blackwater, dont le gouvernement irakien a interdit les activités, a repris vendredi des missions de protection des diplomates américains à Bagdad, a indiqué à l’AFP l’ambassade des États-Unis. « Nous avons repris des déplacements limités aujourd’hui (vendredi) », a déclaré la porte-parole de l’ambassade, Mirembe Nantango. « Tous les convois seront escortés », a-t-elle ajouté. Interrogée sur l’entreprise qui assure la protection des déplacements, elle a répondu : « oui, il s’agit de Blackwater ».

La reprise par l’ambassade américaine en Irak de son contrat avec Blackwater sonne donc comme un camouflet infligé au gouvernement de Nouri al-Maliki, qui avait en outre estimé que la loi irakienne s’appliquait à ces sociétés de sécurité et que les responsables de la fusillade pourraient être poursuivis en justice.

Comme l’indique le New York Times, cité par Courrier International : « La question est d’ores et déjà source de vives tensions entre les deux capitales. Si les Etats-Unis contraignaient Bagdad à accepter malgré tout la présence de Blackwater, ils risqueraient de faire passer le gouvernement irakien pour un pantin impuissant. Si tout le personnel de Blackwater devait quitter le pays, il n’y aurait plus personne pour gérer la sécurité de la mission diplomatique à Bagdad, à part l’armée américaine. Blackwater serait désormais le principal maître d’œuvre de la sécurité diplomatique pour le compte du département d’Etat en Irak, si bien qu’il est pratiquement impossible à ce dernier de fonctionner sans la société, du moins à court terme. En outre, Blackwater vient de se voir attribuer un nouveau contrat important par les Affaires étrangères américaines, preuve des relations étroites qui lient le département et l’entreprise ».

Qui en aurait douté ?

Pierre R. Chantelois

21 09 2007
Françoise

Pierre,

Le gros problème du gouvernement américain, je pense, est qu’il ne peut recourir à la conscription. Sinon ce serait peut-être bien sa fin prématurée. Et comme il ne veut pas (ni les démocrates) finir cette guerre, il ne peut se passer des mercenaires.

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