Al Gore, prix Nobel de la paix – « Je suis tombé en désamour avec la politique ». Pour combien de temps encore ?

13 10 2007

Le comité Nobel norvégien a élu Al Gore pour recevoir le prix Nobel de la paix. Le prix entend souligner ses efforts de collecte et de diffusion des connaissances sur les changements climatiques provoqués par l’homme. Conjointement le prix Nobel est attribué, cette année, au panel de l’ONU sur le climat, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec). Pour son président, le comité souhaite contribuer à focaliser davantage l’attention sur les processus et les décisions qui semblent nécessaires pour protéger à l’avenir le climat de la planète, et pour réduire ainsi la menace pesant sur l’humanité.

Un flot de félicitations arrive de partout dans le monde. La chancelière allemande, Angela Merkel, se félicite du choix d’Al Gore tout en soulignant son engagement personnel pour éveiller, comme aucun autre, la conscience mondiale. Après avoir reçu également les félicitations de Bill et Hillary Clinton, Al Gore a reçu l’assurance de la Maison blanche que, non, cette attribution n’allait pas accroître la pression sur l’administration Bush pour modifier sa politique en matière d’environnement.

Greenpeace, comme l’explique Karine Gavand, voit dans cette attribution « un message envoyé au gouvernement américain, qui refuse encore aujourd’hui de signer le protocole de Kyoto et qui tente par tous les moyens de torpiller le seul instrument juridique international contraignant existant à ce jour pour répondre à l’échelle mondiale aux enjeux climatiques ». Il est malheureux que le Canada n’ait pas de Nobel pour faire entendre raison à son premier ministre minoritaire, Stephen Harper. John Bennett de ClimateforChange.ca espère maintenant : « que George Bush et Stephen Harper saisissent maintenant toute l’urgence de la situation ».

Le hasard est parfois un vecteur de surprises inattendues. D’un côté, Al Gore reçoit le prix Nobel de la paix, de l’autre, il fait l’objet d’un jugement d’une Haute Cour de Londres : des informations, tirées du film « Une Vérité qui dérange », ne sont pas étayées par des preuves scientifiques, vient de conclure un juge britannique. Déjà des voix s’élèvent pour remettre en cause le prix Nobel décerné à Al Gore.

Le bon juge Michael Burton impose, pour chaque représentation du film « Une Vérité qui dérange » dans les collèges et lycées anglais, la diffusion d’un document écrit aux enseignants afin de minimiser l’impact du « contexte d’alarmisme et d’exagération » que soulève le documentaire. Le juge Burton, dans son flegme tout britannique, note que le film se fonde sur une recherche et sur des faits scientifiques qu’il qualifie de pratiquement exacts. Tout va bien jusque là. Sauf que la science est, dans ce cas, utilisée par un homme politique et un communicateur pour soutenir un programme politique. Voilà ce qui choque.

Al Gore se dit satisfait de jugement de la Haute Cour de Londres du fait que le juge Burton n’a recensé en fait que neuf (9) erreurs scientifiques sur l’ensemble des données proposées par « Une Vérité qui dérange ». Le lauréat du prix Nobel n’a pas, non plus, réagi à l’idée que, selon le juge Burton, le projet du gouvernement britannique de projeter le film, dans les établissements scolaires, enfreint les lois interdisant la promotion d’opinions politiques partisanes dans les classes.

D’une durée de 94 minutes, le documentaire « Une Vérité qui dérange » est la suite d’une présentation multimédia d’Al Gore, dans le cadre de sa campagne de sensibilisation sur le réchauffement climatique. Selon Wikipedia, « An Inconvenient Truth » serait le troisième plus gros succès jusqu’à présent pour un documentaire aux États-Unis. Un livre a été publié en même temps que la sortie du documentaire en salle. Les recettes auraient servi à la tournée mondiale du communicateur.

Qu’a bien pu faire Al Gore pour la paix dans le monde, s’interroge Damian Thompson dans le Telegraph de Londres (What has Al Gore done for world peace) ? Le chroniqueur britannique n’a pas lu la déclaration du président français, Nicolas Sarkozy, qui se fait fort d’associer environnement et paix : « la lutte d’aujourd’hui contre le changement climatique est un facteur déterminant de la paix de demain ». Pour le journaliste, l’objection de fond est la suivante : en quoi le documentaire « Une Vérité qui dérange » a-t-il fait avancer la paix dans le monde ? Le chroniqueur britannique n’est pas seul à poser la question.

Le réchauffement climatique – ou plutôt le non-réchauffement climatique – est devenu depuis quelques mois l’un des sujets préférés du président tchèque, Vaclav Klaus. Au grand dam de son équipe ministérielle. À New York, le chef de l’État tchèque s’était, en septembre dernier, distingué du reste du monde. Alors que tous les intervenants à la tribune tiraient la sonnette d’alarme, Vaclav Klaus mettait en doute l’existence même du phénomène de réchauffement du climat : « la hausse des températures mondiales ces dernières années, décennies et siècles, a été minime par comparaison historique et pratiquement négligeable en terme d’impact sur les humains et leurs activités ». Riposte immédiate en Tchéquie : « Discours qui ne représentait que lui-même », a répliqué le ministre tchèque de l’Environnement, Martin Bursik, furieux de cette initiative. Rien de très surprenant, donc, d’apprendre, que de Prague, Vaclav Klaus s’est dit étonné de l’attribution du Prix Nobel de la Paix 2007 au communicateur mondial, Al Gore : « le fait qu’Al Gore mette en doute les piliers de la civilisation actuelle n’apporte pas trop à la paix ».

Parmi les autres voix discordantes qui manifestent un certain scepticisme, le Danois Bjoern Lomborg, auteur du livre « L’écologiste sceptique » et professeur à la Copenhagen Business School, aurait préféré que « le comité du Prix Nobel se focalise sur d’autres grands problèmes oubliés comme la sous-alimentation, la malaria et le manque de libre échange agricole dans le monde au lieu du réchauffement climatique ». Lomborg ajoute sur un ton amusé : « il est aussi ironique qu’il (le prix Nobel) soit partagé entre le Giec et Al Gore, celui-là même qui a ignoré les recherches de ce panel ». Le scientifique et ancien ministre français, Claude Allègre, s’est dit « complètement indifférent » à la décision du jury du Nobel tout en ajoutant cependant : « C’est de la politique, c’est pour intervenir dans la politique américaine, c’est scandaleux ! » (AFP)

La question est sur toutes les lèvres. Les rumeurs vont bon train. Celui qui peut maintenant se présenter comme le prix Nobel de la paix 2007 aura-t-il des velléités d’entrer dans la course à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 2008 ? Certains observateurs spéculent déjà : se pourrait-il que le prix Nobel ravive les anciennes ambitions d’Al Gore à un an de la présidentielle ? Le comité Nobel norvégien a paré le coup, vous vous en doutez bien : « Cela ne nous intéresse pas de savoir ce que le lauréat fait par la suite », a déclaré sèchement le président du comité Nobel, Ole Danbolt Mjoes, interrogé sur les chances pour que la carrière politique de M. Gore soit subitement relancée.

Pour le site Draft Gore, Al Gore est vu comme la « conscience du parti démocrate » des États-Unis. C’est peu dire. Dans une lettre ouverte, parue dans le New-York Times, l’équipe de Draft Gore constate que : « de nombreux candidats de valeur briguent l’investiture démocrate. Mais personne d’autre que lui n’a l’expérience, la vision, la place dans le monde et le courage politique qui conduisent à la victoire » (Reuters). Mais voilà : la porte-parole de Gore, Kalee Kreider, est très catégorique : « Il n’a vraiment pas l’intention de se présenter à la présidentielle en 2008 » (Le Monde). Ce propos est confirmé par le principal intéressé lui-même : « Je suis tombé en désamour avec la politique, où les candidats doivent limiter leur message à une phrase pour les journaux télévisés du soir. Si je fais bien mon travail, tous les candidats vont parler de la crise climatique. Et je ne suis pas convaincu que la présidence soit le meilleur rôle que je puisse jouer ». Avec 70 millions de dollars en caisse pour la campagne présidentielle de 2008, la candidate démocrate Hillary Clinton peut constituer un sérieux frein aux aspirations – fussent-elles secrètes – d’un Al Gore nobélisé. Tant s’en faut.

Bien évidemment, au cœur du bureau ovale de la Maison Blanche, Al Gore, en tant que président des États-Unis d’Amérique, pourrait ratifier cet accord de Kyoto tant décrié par Georges W. Bush et satisfaire ainsi de bas instincts de vengeance. Un baume pour celui qui a été défait de manière si peu élégante en 2000. Le jeu en vaut-il la chandelle ? « Je suis un politicien en cure de désintoxication. Mais il faut toujours se méfier d’une possible rechute. Je n’ai pas exclu de me présenter, mais je ne pense pas que cela ait des chances de se produire », déclarait l’ancien vice-président de Bill Clinton à l’hebdomadaire Time qui a, de nouveau, traité de cette question dans son édition du 12 octobre.

Par la même occasion, Al Gore a profité de cette entrevue, dans le Time, pour dresser son bilan de la démocratie américaine : « Notre démocratie a eu ses ratées – c’est mon avis. Nous avons commis un certain nombre d’erreurs politiques sérieuses. Mais il serait simpliste et trop partisan de blâmer l’administration de Bush-Cheney. Nous avons les contrôles et les freins, un ordre judiciaire indépendant, une presse libre, un Congrès – ont-ils tous échoué ? Avons-nous tous échoué ? » (We’ve got checks and balances, an independent judiciary, a free press, a Congress-have they all failed us ? Have we failed ourselves ?)

Que fera donc Al Gore ? Se présentera-t-il à la candidature présidentielle de 2008 pour corriger les erreurs de parcours de l’administration Bush-Cheney ? Poursuivra-t-il, au contraire, sa route pour protéger davantage l’environnement dans le monde, en se voyant maintenant investi d’un prestigieux prix ? Nul ne saurait le prédire pour l’instant. Ironie du sort, depuis l’accession du républicain Georges W. Bush à la présidence américaine, en 2000, deux démocrates ont reçu le prix Nobel de la Paix : Jimmy Carter en 2002 et Al Gore, en 2007.

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4 responses

13 10 2007
Françoise

Bonjour Pierre,

J’avoue que je n’arrive pas à me faire une opinion « pour « ou « contre » cette attribution du Nobel. Al Gore œuvre-t-il pour la paix ? Peut-être si mettre en lumière les conséquences du réchauffement climatique permet d’éviter des guerres auxquelles semblent vouloir se préparer les États-Unis ; après la guerre contre la terreur, la guerre contre « l’exploitation terroriste » du changement de climat :

« L’amiral Joseph Lopez, qui fut commandant en chef des forces navales en Europe et de Southern Command (le commandement Sud de l’OTAN):

«Climate change can provide the conditions that will extend the war on terror. Rising ocean water levels, droughts, violent weather, ruined national economies-those are the kinds of stresses we’ll see more of under climate change.
»In the long term, we want to address the underlying conditions that terrorists seek to exploit. But climate change will prolong those conditions. It makes them worse.» » (De defensa)

Dans un article sur « Government Executive » (signalé par De defensa également), « Lawmakers to Pentagon: Plan for climate change » de Katherine McIntire Peter, on peut lire :

« The Defense authorization bill approved by the Senate this week would require the Pentagon to consider the effects of climate change on military capabilities, facilities and missions.
The House version of the bill (H.R. 1585) contains similar language, which means the provision likely will become law. The measure requires military planners to assess the risks of projected climate change on current and future missions, update defense plans based on those assessments and develop the capabilities needed to reduce future impacts. In addition, the provision specifically directs military planners to consider the effects of climate change when developing the next quadrennial defense review, national security strategy and national defense strategy. The Defense secretary is to use the mid-range projections of the fourth assessment report of the Intergovernmental Panel on Climate Change or more recent « mid-range consensus climate projections » if they are available. […] »

Je suis un peu hors-sujet sans doute, mais Mr Al Gore dans son « combat » écologique, parle-t-il de cela ? Parle-t-il de la « folie » des bio-carburants ? Parle-t-il du fait que de grandes entreprises « imposent » d’une certaine façon des mono-cultures pour la production de bio-carburants dans nombre de pays (et notamment des pays pauvres) au détriment des cultures vivrières et de l’élevage ? Ce qui fait déjà grimper les prix de produits alimentaires dans le monde :

«  »Le prix du lait, du beurre et des pâtes a déjà augmenté en moyenne de 20% à 25%. A présent l’impact va se faire sentir sur les produits dérivés, comme les yaourts, le fromage ou les céréales de petit déjeuner avec une hausse attendue d’ici la fin de l’année de jusqu’à 10% », explique à l’AFP le directeur commercial de la chaîne belge de supermarchés Colruyipt, Jean-Pierre Roelands. « Pour les huiles végétales, arachide ou tournesol, c’est encore plus prononcé. Là on s’attend entre novembre et décembre à une progression allant jusqu’à 30% », ajoute-t-il. En cause: l’explosion des prix des matières premières agricoles qui se poursuit dans le monde. Elle est provoquée par une envolée de la demande dans les pays émergents, de mauvaises récoltes dues aux aléas climatiques et l’essor des bio-carburants qui « pompe » une partie des récoltes. » (AFP)

Le docteur Miguel Altieri, un des plus grands spécialistes de l’agro-écologie, professeur à l’Université de Berkeley, en Californie s’inquiète :

« Les biocombustibles sont une tragédie écologique et sociale. Avec leur production on va créer un très grand problème de souveraineté alimentaire, puisqu’il y a des milliers d’hectares de soja, de canne à sucre et de palmier africain qui vont se développer, ce qui va produire une déforestation massive. Ceci est déjà le cas en Colombie et en Amazonie au Brésil. Cela va en outre augmenter l’échelle de production de monocultures mécanisées, avec de hautes doses d’engrais , spécifiquement de l’Atrazine, qui est un herbicide très nuisible avec un effet endocrinien. Disons que les problèmes de l’agriculture industrielle seront renforcés de façon énorme. D’autre part, le développement des biocombustibles n’a aucun sens d’un point de vue énergétique, puisque toutes les études qui ont été faites démontrent qu’on a besoin de davantage de pétrole pour fabriquer du biocombustible. Par exemple, dans le cas de l’éthanol de maïs on a besoin de 1.3 kilocalories de pétrole pour produire une kilocalorie de bioéthanol. Ceci n’a aucun sens. Ce qui arrive, principalement, c’est la conception d’une nouvelle stratégie de reproduction pour le capitalisme, qui prend le contrôle des systèmes alimentaires. Se produit ici l’alliance inconnue des multinationales pétrolières biotechnologiques, des fabricants de voitures, des grands négociants de grains et de quelques institutions conservatrices. Alors, il y a un conglomérat qui va décider avec la Chine, étant donné sa demande de soja, quels vont être les grandes orientations des paysages ruraux de l’Amérique Latine. Je crois qu’en ce sens nous devons faire très attention à ce que nos gouvernements, bien qu’ils veuillent utiliser cette opportunité, donnent la priorité à la souveraineté alimentaire comme un élément de développement stratégique. »
(El Corriere de la diaspora argentine – 22 mars 2007)

13 10 2007
chantal Serriere

C’est vrai, le prix Nobel ne récompense que des hommes et non des êtres d’essence divine. Le grand mérite est surtout dans l’éclairage des thèmes qu’ils sont censés incarner, en dépit de leurs faiblesses. Et déjà le lendemain, la lumière s’estompe dans la consommation frénétique des événements quotidiens.

14 10 2007
Vince

Je suis d’accord avec Chantal (pour le début), le but de la fondation nobel est simplement d’enfoncer le clou, en particulier aux Etats-Unis, d’essayer de continuer à faire passer le message. Kyoto est un faux problème : l’Europe a signé mais ne respecte pas pour autant ses engagements (c’est même le contraire). Al Gore gagne en prestige, et alors ? Peut-on sérieusement dire que la fondation Nobel oeuvre secrètement pour l’élection d’Al Gore ? Restons sérieux. Le citoyen a bien plus de pouvoir qu’il ne le pense, en réduisant sa consommation électrique, sa consommation d’essence et sa consommation de produits d’origine industrielle en général. Je pense donc que la fondation a utilisé l’aspect médiatique de l »‘opération Gore », quelque part ils ont agi avec pragmatisme.
Les nobels de la paix précédents ont-il empêché les conflits dans le monde que nous connaissons actuellement ?

14 10 2007
pierrechantelois

@ Françoise

S’agissant des Nobels de la paix, je dirais que le cas le plus intéressant a été celui, au cours des plus récentes années, de Jimmy Carter. Au cours de sa présidence, il n’avait pas acquis une réputation enviable. Depuis, il est reconnu pour son humanisme et sa quête à travers le monde. Pour le reste, vos observations sont très justes et judicieuses. Désolé de n’avoir pu répondre avant maintenant, je reviens d’un voyage et je m’empresse de vous remercier de vos commentaires.

Chantal

Effectivement, le Nobel crée un évènement de quelques jours et, par la suite, s’estompe des premiers de l’actualité. Il faudra patienter un peu pour vraiment évaluer les retombées de ce Nobel de la paix à l’égard des grandes causes comme celles de l’environnement.

Vince

Votre question est la plus juste : les Nobel ont-ils freiné les conflits dans le monde ? Je pense au de d’Aung San Su Ki, la birmane, que le Prix Nobel de la paix a pu sauver d’une disparition certaine. Il suffit également de penser au cas de Taslima Nasreen qui craint pour sa vie. Les Nobels peuvent diffuser un aura de prestige au-dessus de ces grandes têtes d’affiche… mais malheureusement pour combien de temps ?

Pierre R. Chantelois

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