Lorsque le capital demande au travail de dire oui, le travail, comme un seul homme, répond non (Gandhi)

18 11 2007

Sept fédérations de cheminots ont demandé aux AG de vendredi de reconduire le mouvement samedi. Le gouvernement, de son côté, pose comme préalable à toute négociation « la reprise du travail ». Les négociations sont dans l’impasse (Le Monde ).

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Je cède la place à un auteur, plus ancien, qui nous propose quelques réflexions sur la place des travailleurs.

Comment les travailleurs pourront-ils obtenir leur justice sans violence ? Si les capitalistes emploient la force pour supprimer leur mouvement, pourquoi ne s’efforceraient-ils pas de détruire leurs oppresseurs ?

 

Réponse: Cela, c’est la vieille loi, la loi de la jungle : oeil pour oeil, dent pour dent. Comme je vous l’ai déjà expliqué, tout mon effort tend précisément à nous débarrasser de cette loi de la jungle qui ne convient pas aux hommes.

 

Vous ne savez peut-être pas que je suis conseiller d’un syndicat ouvrier d’une ville appelée Ahmedabad, syndicat qui a obtenu des témoignages favorables d’experts en ces matières. Nous nous sommes efforcés de toujours employer la méthode de la non-violence pour régler les conflits qui ont pu s’élever entre le capital et le travail, au cours de ces quinze dernières années. Ce que je vais vous dire est donc basé sur une expérience qui est dans la ligne même du sujet auquel se rapporte cette question.

 

À mon humble avis, le mouvement ouvrier peut toujours être victorieux s’il est parfaitement uni et décidé à tous les sacrifices, quelle que soit la force des oppresseurs. Mais ceux qui guident le mouvement ouvrier ne se rendent pas compte de la valeur du moyen qui est à leur disposition et que le capitalisme ne possédera jamais. Si les travailleurs arrivent à faire la démonstration facile à comprendre que le capital est absolument impuissant sans leur collaboration, ils ont déjà gagné la partie. Mais nous sommes tellement sous l’hypnotisme du capitalisme, que nous finissons par croire qu’il représente toutes choses en ce monde.

 

Les travailleurs disposent d’un capital que le capitalisme lui-même n’aura jamais. Déjà à son époque, Ruskin a déclaré que le mouvement ouvrier a des chances inouïes; il a malheureusement parlé par-dessus nos têtes. À l’heure actuelle, un Anglais qui est à la fois un économiste et un capitaliste, est arrivé par son expérience économique aux conclusions formulées intuitivement par Ruskin. Il a apporté au travail un message vital. Il est faux, dit-il, de croire qu’un morceau de métal constitue du capital; il est également faux de croire que même telle quantité de produits représente un capital. Si nous allons à la vraie source, nous verrons que c’est le travail qui est le seul capital, un capital vivant qui ne peut être réduit à des termes de métal.

 

C’est sur cette loi que nous avons travaillé dans notre syndicat. C’est en nous basant sur elle que nous avons lutté contre le gouvernement et libéré 1.070.000 personnes d’une tyrannie séculaire. Je ne puis entrer dans les détails et vous expliquer en quoi consistait cette tyrannie, mais ceux qui veulent étudier le problème à fond pourront facilement le faire.

 

Je veux cependant vous dire simplement comment nous avons obtenu la victoire. Il existe en anglais, comme d’ailleurs en français et dans toutes les langues, un mot très important, quoique très bref. En anglais il n’a que deux lettres, c’est le mot « no », en français « non ». Le secret de toute l’affaire est simplement le suivant : lorsque le capital demande au travail de dire oui, le travail, comme un seul homme, répond non.

 

A la minute même où les travailleurs comprennent que le choix leur est offert de dire oui quand ils pensent oui, et non quand ils pensent non, le travail devient le maître et le capital l’esclave. Et il n’importe absolument pas que le capital ait à sa disposition des fusils, des mitrailleuses et,des gaz empoisonnés, car il restera parfaitement impuissant si le travailleur affirme sa dignité d’homme en restant absolument fidèle à son non. Le travail n’a pas besoin de se venger, il n’a qu’à rester ferme et à présenter la poitrine aux balles et aux gaz empoissonnés, s’il reste fidèle à son « non », celui-ci finira par triompher.

 

Mais je vais vous dire pourquoi le mouvement ouvrier, si souvent capitule. Au lieu de stériliser le capital, comme je l’ai suggéré en tant qu’ouvrier moi-même, il cherche à prendre possession du capital pour devenir capitaliste à son tour. Par conséquent, le capitalisme, soigneusement retranché dans ses positions et bien organisé, n’a pas besoin de s’inquiéter: il trouve dans le mouvement ouvrier les éléments qui soutiendront sa cause et seront prêts à le remplacer.

 

Si nous n’étions fascinés par le capital, chaque homme et chaque femme comprendrait cette vérité essentielle. Ayant moi-même participé à l’organisation ou organisé des expériences de ce genre dans toutes sortes de cas, et pendant longtemps, je puis dire que j’ai le droit de parler de cette question, et que je possède quelque autorité en la matière. Il ne s’agit pas là de quelque chose de surhumain, mais au contraire de quelque chose qui est possible à chaque travailleur, homme ou femme. En effet, ce qu’on demande à l’ouvrier ne diffère pas de ce qu’accomplit en certain sens le soldat qui est chargé de détruire l’ennemi, mais porte sa propre destruction dans sa poche.
Je désire que le mouvement ouvrier imite le courage du soldat mais sans copier cette forme brutale de sa tâche qui consiste à apporter la mort et les souffrances à son adversaire, je me permets de vous affirmer d’ailleurs que celui qui est prêt à donner sa vie sans hésitation et en même temps ne prend aucune espèce d’arme pour faire du mal à son adversaire, montre un courage d’une valeur infiniment supérieure à l’autre.

Mohandas Gandhi, avocat et homme politique indien. Discours prononcé à Genève le 30 décembre 1931

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9 responses

18 11 2007
gballand

Merci pour le rappel de ce discours de Gandhi. Je l’afficherai dans la salle des professeurs dès demain. Sans doute permettra-t-il à certains de participer au mouvement de grève du 20, ou tout au moins, d’y réfléchir.

18 11 2007
vince

Un texte d’une vérité implacable.

« Mais je vais vous dire pourquoi le mouvement ouvrier, si souvent capitule. Au lieu de stériliser le capital, comme je l’ai suggéré en tant qu’ouvrier moi-même, il cherche à prendre possession du capital pour devenir capitaliste à son tour. »

76 ans plus tard, la remarque est toujours aussi pertinente.
Le « non » est pourtant bel est bien la seule solution : sans ouvriers, pas de production, et sans production pas de chiffre d’affaire, cours en bourse qui chute, les ouvriers ont effectivement un pouvoir (au moins théorique) énorme.
Il est vrai aussi qu’à une époque où les gens ne pensent qu’à leur « pouvoir d’achat » et leur petit confort personnel, la solidarité est en voie de disparition. On peut dire que le capital n’a jamais été aussi puissant qu’aujourd’hui.
Plus dure sera la chute ?

18 11 2007
Posuto

Bravo et merci pour ce billet, Pierre !
Hervé

18 11 2007
pierrechantelois

GBalland, Vince et Hervé

Merci de votre visite et de vos bons commentaires. Difficile en effet d’être en désaccord avec Gandhi en ces heures de grand bouleversement.

Pierre R. Chantelois

19 11 2007
Yves

Bravo

Que dire de plus

19 11 2007
pierrechantelois

Yves

Merci de votre visite et de votre commentaire, bref, mais révélateur.

Pierre R. Chantelois

20 11 2007
krishna

violence ?détruire leurs oppresseurs ?quelle que soit la force des oppresseurs
Si les travailleurs arrivent à faire la démonstration facile à comprendre que le capital est absolument impuissant sans leur collaboration, ils ont déjà gagné la partieLe travail n’a pas besoin de se venger, il n’a qu’à rester ferme et à présenter la poitrine aux balles et aux gaz empoissonnés, s’il reste fidèle à son “non”, celui-ci finira par triompher.En effet, ce qu’on demande à l’ouvrier ne diffère pas de ce qu’accomplit en certain sens le soldat qui est chargé de détruire l’ennemi, mais porte sa propre destruction dans sa poche.
Et bien voila des éxtraits édifiants….Hallucinants
D’un autre age je pense …sincerement
De quels ouvriers est il question en ce moment ???Ah oui les conducteurs de trains;la fonction publique;qui défend son pré carré avec les magistrats les pauvres…Franchement c’est grotesque ce document.Pas du tout en relation avec l’employeur principal qui est …l’état.
La négation de la réalité négociée ….voilà ce dont il est question M.pierrechantelois

21 11 2007
pierrechantelois

Krishna

Vous écrivez : « Franchement c’est grotesque ce document. Pas du tout en relation avec l’employeur principal qui est …l’état ».

C’est votre avis. Pas le mien. Il se trouve des gens, comme moi, pour croire que Gandhi a marqué son siècle et que sa pensée ne s’inscrit nullement dans une démarche grotesque. Merci de votre visite et de votre commentaire.

Pierre R. Chantelois

21 11 2007
Krishna

@pierrechantelois
J’insiste meme si je sais bien que Gandi à marqué une page de l’histoire de la non violence il ne l’a pas inventée.
Précisions ce sont « les éxtraits du texte « qui me poussent à l’adjectif grotesque.
Ils me paraissent en effet extremement décallés à l’inverse d’une phrase de Gandi : ‘C’est mon amour absolu de la vérité qui m’a appris la beauté du compromis « . Parfois la notion de la vérité nous pousse à être fermes sur des positions… « L’art du compromis », comme disait Gandhi, consiste à nous affirmer tout en laissant ouverte des portes de négociation » je cite :
http://membres.lycos.fr/manco/gandhi/gandhi.html
Celà me semble bien plus dans le ton actuel du conflit à la fonction publique ou 20% de fonctionnaires sur 5 millions défendent leur pré carré mais surtout leur régime de retraite en faillite.
Voilà ! aucune provocation sans interret
Juste un regard différent sur un texte .

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