« Assassinat de Benazir Bhutto » – Vers le chaos ou la démocratie ?

28 12 2007

A quelques jours des élections législatives, qui devaient se tenir le 8 janvier au Pakistan, et à quelques minutes avant sa mort, Benazir Bhutto déclarait, devant ses partisans : « J’ai mis ma vie en danger, je suis rentrée parce que je sentais que ce pays était en danger. Les gens sont inquiets mais nous sortirons ce pays de la crise ». L’attentat s’est produit à Rawalpindi, près d’Islamabad, à l’issue d’un meeting électoral de Benazir Bhutto, leader du Parti du peuple pakistanais (PPP) et chef de file de l’opposition au président Pervez Musharraf.

Selon des analystes, l’assassinat de Benazir Bhutto plonge le Pakistan dans l’une des plus graves crises de ses soixante années d’existence. Loin d’apaiser la situation, Nawaz Sharif, l’autre chef de l’opposition et ancien Premier ministre, réclame la démission de M. Musharraf et en appelle à une grève générale dans tout le pays. Benazir Bhutto et Nawaz Sharif avaient récemment décidé d’unir leurs forces pour s’opposer à Pervez Moucharraf. « Si quelque chose m’arrive au Pakistan, j’en rendrai Musharraf responsable », avait averti madame Bhutto. Les craintes de madame Bhutto ont été confirmées par la chaîne américaine CNN. Elle avait demandé, le 26 octobre dernier, à Mark Siegel, son porte-parole américain, de rendre son message public si elle était assassinée. C’est fait.

Le président Pervez Musharraf a appelé à la paix après la mort de Benazir Bhutto. Il a aussi invité ses concitoyens à rester calmes pour « que les desseins diaboliques des terroristes soient mis en échec ». Le président pakistanais a, de plus, annoncé jeudi un deuil de trois jours. Et c’est ce même Musharraf qui, selon Benazir Bhutto, est accusé aujourd’hui de lui avoir refusé une protection adéquate dans les mois précédant son assassinat. Madame Bhutto faisait face à l’interdiction d’utiliser des voitures privées ou avec des vitres teintées. Même chose en ce qui concerne une escorte de quatre voitures de police afin d’être protégée de tous les côtés.

Le Pakistan, dans une certaine frange, est en colère. La douleur s’est vite muée en colère contre le président Pervez Musharraf. « Musharraf est un chien », scandaient des centaines de gens en colère. « Nous avons perdu notre soeur! ». Des émeutes ont éclaté dans une dizaine de villes, faisant au moins 10 morts, selon les autorités. Le meurtre de Benazir Bhutto s’inscrit dans une série d’attentats suicides qui ont fait près de 800 morts en 2007. Le 18 octobre dernier, un attentat contre madame Bhutto s’était soldé par 139 morts. Un journaliste de Karachi témoignait hier : « La réponse dans la rue est très violente, les gens sont dehors, furieux, ils brûlent des voitures, des bâtiments, il y a des fusillades, c’est le chaos » (Libération). Des troubles ont aussi éclaté à Lahore et, dans une moindre mesure, dans d’autres grandes villes. Au moins quatre personnes ont été tuées dans ces incidents.

Madame Bhutto, depuis quelques mois, avait décidé d’affronter sans équivoque possible le mouvement islamiste radical du Pakistan. Elle avait mené une campagne contre les fondamentalistes musulmans, en promettant d’« éliminer la menace islamiste » du pays. Il semblerait que les taliban ainsi que des groupes djihadistes pakistanais avaient recruté des kamikazes pour mettre fin à ses jours.

Nicolas Sarkozy, dans une lettre adressée au président Musharraff, juge « plus que jamais indispensable » la tenue des élections législatives après « l’acte odieux » qui a couté la vie à l’ancien Premier ministre.

Robert Birsel et Kamran Haider, de Reuters, rappellent les faits saillants de la carrière de madame Bhutto : « Née le 21 juin 1953, dans une riche famille de propriétaires terriens, Benazir Bhutto a été formée à Harvard et à Oxford. Son père, Zulfikar Ali Bhutto, président puis Premier ministre du Pakistan, avant d’être renversé en juillet 1977 par Zia-Ul-Haq, fut exécuté deux ans plus tard. Madame Bhutto devient, dès lors, le chef de file de tous les opposants au régime militaire de Zia ».

« Arrêtée, assignée à résidence, elle s’exilait une première fois à Londres où elle réorganisait le PPP, fondé par son père. Elle prend l’engagement de rétablir la démocratie et se veut le symbole de la lutte contre le pouvoir militaire. À 35 ans, le 2 décembre 1988, après la victoire du PPP, elle est nommée à la tête du gouvernement et devient la première femme à diriger un pays musulman. En 1990, cible d’accusations de corruption, elle était limogée. Son retour au pouvoir, en octobre 1993, n’allait guère être plus heureux. Le 5 novembre 1996, de nouvelles accusations de corruption lui coûtaient une nouvelle fois sa place » (Reuters – Le Monde).

Mais comme l’indique Libération : « Benazir Bhutto était rentrée au pays grâce au soutien de Washington, dans la perspective d’un partage du pouvoir avec le président Musharraf. Un retour sous les vivats de ses partisans, mais qui dérangeait beaucoup de monde au Pakistan, en particulier au sein de l’establishment, peu enclin à céder du terrain à l’héritière de la dynastie Bhutto ».

Les États-Unis pour lesquels Islamabad est un allié clé dans leur « guerre mondiale contre le terrorisme » ont assuré les Pakistanais de leur soutien tout en insistant pour que les élections législatives et provinciales aient bien lieu le 8 janvier comme prévu. La secrétaire d’État américaine, Condoleezza Rice, a téléphoné au successeur de Benazir Bhutto à la tête du PPP, Amin Fahim, pour l’appeler à participer aux élections, pendant que Georges W. Bush s’entretenait avec Pervez Musharraf. Le président George W. Bush a condamné un « acte lâche perpétré par des intégristes meurtriers qui cherchent à saper la démocratie pakistanaise ».

Selon Pervez Musharraf, l’assassinat de Mme Bhutto est « l’œuvre de ces terroristes contre lesquels nous sommes en guerre». Il a exprimé sa «détermination» à les «éliminer ». France Presse informe que, jeudi, des responsables du FBI et du département de la Sécurité intérieure avaient diffusé une note à l’attention des différentes agences américaines relayant des sites Web islamistes selon lesquels Al-Qaïda a revendiqué l’attentat qui a coûté la vie à l’opposante pakistanaise Benazir Bhutto. Ross Feinstein, porte-parole du directeur des Renseignement nationaux, prévient que « nous ne sommes pas en mesure actuellement de confirmer qui aurait pu être responsable de l’attaque ». Le ministère de l’Intérieur du gouvernement pakistanais a déclaré à l’agence France Presse ne « pas être au courant d’un lien avec Al-Qaïda » dans cet assassinat de l’ex-Premier ministre Benazir Bhutto.

Les rumeurs circulent que Oussama ben Laden diffuserait prochainement une nouvelle déclaration sur Internet dans laquelle il évoquerait surtout la question de l’Irak, selon un groupe privé de renseignement. Selon SITE, qui fournit des renseignements sur les questions de terrorisme à des gouvernements et des acteurs privés, l’annonce de la diffusion de ce message a été faite jeudi sur des forums de discussion islamistes. Selon les entrées sur ces sites Web, le message durera 56 minutes.

Alain Lallemant, du quotidien Le Soir (Belgique), dit craindre le scénario du pire, soit le report des élections : « L’absence de Benazir Bhutto dans le jeu politique du 8 janvier n’est pas déterminante. La présidente à vie du PPP était déjà absente du scrutin présidentiel du 6 octobre dernier, et ses prises de positions, tant avant son retour d’exil (soutien aux Américains, lâchage du père de la bombe atomique pakistanaise) qu’après (rapprochement avec les religieux, positionnement opportuniste face au président Musharraf) ont affaibli sa position. Dans la presse pakistanaise, des fonctionnaires ont fait ouvertement état de déceptions face au comportement cynique de « B.B. ». Et pour les électeurs du PPP, la première de toutes les dames sera peut-être plus grande morte que vivante ».

Pour François Sergent, de Libération : « Au nom de la lutte contre le terrorisme que Musharraf est censé mener, les États-Unis s’appuient sur cet homme double qui laisse son pays aux inégalités odieuses s’enfoncer dans le sous-développement et la violence. Ils l’ont soutenu, bien que son régime ait systématiquement violé la démocratie et les droits de l’homme – et encore plus ceux de la femme. Ils l’ont soutenu malgré la prolifération nucléaire organisée au cœur de l’État. Ils le soutiennent malgré les complicités coupables de son armée avec les islamistes les plus fanatiques. Que le meurtre de Benazir serve au moins de mise en garde à un Occident qui devrait apprendre à mieux choisir ses amis ».

Aux États-Unis, les réactions vont de la consternation au scepticisme. « A bad day for Pakistan ; a bad day for the United State », rapporte Le Los Angeles Times. Pour sa part, le New York Times met l’accent sur l’échec de la politique et de la stratégie de Georges W. Bush. « Foreign policy analysts and diplomats said that if there were one thing that Ms. Bhutto’s assassination has made clear, it was the inability of the United States to manipulate the internal political affairs of Pakistan ». Notons enfin que le Wall Street Journal considère que l’assassinat de Benazir Bhutto pourrait avoir un impact sur le choix des électeurs américains, lors des prochaines présidentielles de 2008, qui pourraient favoriser des candidats plus expérimentés. « It has very little to do with national security issues », a déclaré, un peu mal à l’aise, le sénateur républicain McCain. Notons enfin que le correspondant du Huffington Post, l’un des blogs les plus lus aux États-Unis, Matthew Pennington, craint que la seule issue qui s’offre au président Musharraf ne soit de déclarer, pour une deuxième fois, l’état d’urgence : « It is possible they could declare an emergency again ».

 

 

 

Je serai de retour le 2 janvier 2008.





« Je sais que je suis un symbole » – Benazir Bhutto

27 12 2007

Benazir Bhutto fut chargée d’assumer le lourd héritage politique de son père, Zulfikar Ali Bhutto, renversé par un coup d’État militaire en 1977 et exécuté. Elle n’avait pas peur d’affronter la mort, disait-elle. La mort n’avait pas peur de cette femme qui l’affrontait ainsi, impunément. Jusqu’à ce jour. Elle est revenue au pays. Elle croyait dans un idéal. Elle l’a défendu. Une première fois, la mort est passée à côté. Cette fois-ci, la mort a gagné. Deux fois Premier ministre de la République Islamique du Pakistan, de 1988 à 1990 et de 1993 à 1996, elle fut aussi par deux fois, démise de ses fonctions pour « corruption » et « mauvais usage » du pouvoir. Âgée de 54 ans, elle est décédée dans un hôpital de Rawalpindi. « Elle est morte en martyre », a déclaré Rehman Malik, un responsable de sa formation.

Beaucoup de choses se diront sur cette femme unique, volontaire, décidée, moderne dans un pays anachronique. Huit années d’exil auront séparé Benazir Bhutto de son pays. Jusqu’à cet été, Benazir Bhutto était accusée par le pouvoir Pakistanais de diverses charges, dont la corruption. Elle revenait avec l’engagement d’un partage du pouvoir. Elle a exigé la démission de ce pouvoir, incarné par Pervez Musharaf. Au moment de son retour, elle fait l’objet d’une première tentative d’assassinat. Elle quitte pour revenir aussitôt. Résolument tournée vers le progrès de son pays et son accession vers la démocratie, Benazir Bhutto se sait en danger. Qu’importe. « Je sais que je suis un symbole de ce que les soi-disant djihadistes, talibans et Al-Qaïda craignent le plus », avait écrit Benazir Bhutto dans son autobiographie : « Je suis une femme, dirigeante politique, qui lutte pour apporter la modernité, la communication, l’éducation et la technologie au Pakistan ».

Il est trop tôt pour jeter les bases d’une analyse conjoncturelle, comme a tenté maladroitement de le faire Bernard-Henri Lévis. Et surtout pour distribuer les blâmes sans discernement.

Réfléchissons sur ces images.

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Cette fois, ce n’est plus un conte urbain

27 12 2007

Une femme âgée de 86 ans, vivant seule, a été retrouvée, un samedi, en état d’hypothermie dans sa maison de Marly, près de Valenciennes. Les secours l’ont retrouvée allongée sur le sol, alors que le chauffage de la maison, un poêle à charbon, ne fonctionnait apparemment plus.

L’octogénaire, transportée à l’hôpital de Valenciennes, était toujours en service de réanimation mais n’était plus en état d’hypothermie, selon une porte-parole de l’hôpital. « Tant qu’elle est en réanimation, il est difficile de dire si elle est sortie d’affaire », a-t-elle ajouté.

Chaque jour, du lundi au samedi, une personne de la mairie lui portait un repas froid et une aide ménagère passait à son domicile, notamment pour lui réchauffer son repas, selon le maire de la commune Philippe Duée. « Vendredi, le porteur de repas, qui n’était pas la personne habituelle, a trouvé la porte de l’arrière de la maison, d’habitude ouverte, fermée, et n’a pas poussé plus loin ses investigations, laissant le repas devant la porte, ce que je lui ai reproché », a déclaré Philippe Duée.

Le lendemain, trouvant toujours porte close et voyant que le repas n’avait pas été touché, l’aide ménagère de la vieille femme a donné l’alerte. « On aurait pu avoir la même réaction vendredi », a regretté le maire.

Libération

La rue tue. Au bout d’une nuit glacée, les services de la Ville de Paris ont retrouvé, un matin, un cadavre sur la plus belle place du monde, place de la Concorde. Mort symbolique ! Le Collectif Les morts de la rue, qui réunit un grand nombre d’associations s’occupant des personnes vivant ou ayant vécu à la rue, qui a recensé plus de 200 morts depuis un an en toutes saisons, met en garde l’opinion publique contre l’argument climatique. Nous ne sommes pas responsables de la cause immédiate, le froid.

Nous ne savons d’ailleurs rien de cet homme qui dormait sur une palette, sans couverture ni papiers sur lui. Mais une chose est sûre, il est mort dans la solitude et l’abandon.

Collectif SDF Alsace

Un jeune homme de 21 ans a été retrouvé, un samedi soir, sans vie dans l’est de Montréal probablement mort de froid. L’homme, connu pour ses problèmes de santé mentale, avait été admis à l’Hôpital Louis-Hyppolite-Lafontaine, puis redirigé vers un centre de crise, qui a signalé sa disparition au Service de police de la Ville de Montréal en début de soirée. Il devait prendre des médicaments à heure régulière. Le jeune homme a été retrouvé près du centre de crise vers 22 heures, puis transporté à l’hôpital où son décès a été constaté. Une autopsie sera pratiquée pour déterminer les causes exactes du décès, mais tout porte à croire qu’il serait mort d’hypothermie.

La Presse canadienne

Si on allait voir ailleurs …

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En 2008, l’Islam permet encore le mariage des fillettes de dix ans et plus

26 12 2007

L’IRIN (Integrated Regional Information Networks) est un organisme lié à l’Organisation des Nations Unies. Selon cet organisme, toutes les deux heures, une femme meurt au Niger, pendant sa grossesse ou pendant l’accouchement – une réalité qui traduit le sous-financement des services de santé, l’abandon des infrastructures en matière de transport et d’éducation et l’absence de sensibilisation des femmes à leurs droits. L’organisme d’information vient de publier un rapport dévastateur dans lequel il affirme : « Pour accoucher, le Niger est un des endroits les plus dangereux du monde ».

Deux millions de filles et de femmes dans le monde souffrent, selon l’Organisation mondiale de la santé, de fistules, déchirure des tissus qui survient lorsque la circulation du sang vers les tissus du vagin et de la vessie et/ou du rectum est bloquée au cours d’un travail avec obstruction prolongée. Presque toutes ces femmes vivent dans des pays en voie de développement. Selon les estimations de l’ONG, Fistula Foundation, 100 000 nouveaux cas se produisent chaque année dans le monde, mais seules 6 500 femmes sont traitées tous les ans, en raison d’un manque de fonds et de médecins. Bon nombre de femmes sont rejetées par leurs familles et leurs communautés, et se voient même interdire l’accès aux transports publics, en raison de leur odeur nauséabonde. Lorsque les tissus se nécrosent, un orifice se forme, qui laisse inévitablement échapper l’urine et les fèces. La fistule est le symbole par excellence des accouchements ratés, conséquences d’un accès insuffisant aux soins de santé et de la fréquence élevée des mariages entre hommes mûrs et fillettes mineures, au Niger.

Le Niger fait partie des pays les plus pauvres du monde, 85 pour cent des Nigériens vivent péniblement d’une agriculture de subsistance dépendant de la pluie. Avec une population de 13,5 millions d’habitants, disséminés sur un territoire désertique grand comme l’Europe de l’Ouest, le Niger n’a pas connu un développement comparable à celui de la plupart des autres pays africains du continent. Force est de constater que, dans ce pays, bon nombre de familles – dirigées généralement par les hommes – consultent encore des charlatans, ou encore des chefs religieux et des guérisseurs traditionnels en cas de complications, lors des accouchements, avant de faire appel à un médecin.

Lorsque des femmes, qui se rendent d’elles-mêmes vers un centre de santé, ont payé le transport et les autres frais, bien souvent il ne leur reste plus rien pour payer le traitement au dispensaire ou à l’hôpital. Et comme le déplore Amoul Kinni Ghaichatou, responsable médical au Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) à Niamey : « Des femmes meurent à cinq mètres de ces centres de santé parce qu’elles n’ont pas les moyens de s’y faire soigner ». Dans tout le pays, il n’y a que 17 médecins capables de réaliser des césariennes ; sept à Niamey et 10 autres dans les régions. Dans certaines capitales régionales comme Diffa et Tillaberi, il n’y a aucun personnel médical pour réaliser des actes de chirurgie obstétricale.

L’histoire de la nigériane Hadjo Garbo

Hadjo Garbo a 15 ans. Fillette menue, elle rêvait autrefois de devenir femme au foyer. Elle a été mariée, il y a deux ans, à un des hommes mûrs de son village de la région de Dosso, dans le sud-ouest du Niger. Elle avait à peine 13 ans. Hadjo Garbo tombe enceinte à 14 ans de son premier enfant. Avant même de fêter son 15e anniversaire, Hadjo perd son bébé. Le corps d’Hadjo n’étant pas prêt-à-porter une grossesse, au terme de trois jours d’efforts insoutenables, le fœtus à naître, mort-né, a été extrait chirurgicalement. La fillette souffre aujourd’hui d’une fistule obstétricale. Depuis, Hadjo est repoussée par son mari et sa belle-famille, et elle est contrainte de se soustraire aux regards curieux et aux ricanements de ses anciennes amies de classe.

Selon Idrissa Djibrilla, qui dirige les bureaux nigériens de Défense des enfants International (DEI), une organisation non-gouvernementale, ce qui est arrivé à Hadjo serait qualifié, ailleurs, de pédophilie et l’agresseur serait appréhendé et mis en prison. Au Niger, ce mot ne s’applique qu’aux hommes qui ont des rapports sexuels avec des fillettes hors mariage. « Si l’on envisage la question d’un point de vue biologique, physiologique, il est clair qu’à neuf, 10, 11 ou 12 ans, une fillette n’est tout simplement pas prête à avoir des rapports sexuels et à porter un enfant. La réalité est telle, mais il est difficile de le faire comprendre à nos communautés », soutient Idrissa Djibrilla. Selon une étude confidentielle, réalisée par une ONG et portée à la connaissance d’IRIN, les rapports sexuels forcés, la privation de liberté et la violence domestique sont « fréquents » dans les cas de mariages précoces dont les conséquences à long terme sont mal comprises.

Au Niger, des fillettes sont fréquemment mariées à l’âge de 13 ans, et certaines ont à peine neuf ou 10 ans le jour de leur mariage. Elles seront forcées d’avoir des rapports sexuels avant même leurs premières menstruations. C’est ce même pays qui a rejeté l’adoption, en 2006, d’un Code de la personne et de la famille – une législation nationale qui aurait défini la relation légale entre maris et femmes, et enfants et parents, et aurait fixé un âge minimum légal pour le mariage et les rapports sexuels. Le Code de la famille a été « diabolisé et abandonné » après que les principales associations islamistes s’y furent opposées, comme l’a indiqué Alice Kang, chercheuse à l’université du Wisconsin. Mais selon Mme Kang, les hommes ne seraient pas les seuls à devoir être convaincus de la nécessité d’un changement. « J’ai été […] surprise d’apprendre que certaines femmes s’étaient opposées au Code de la famille et qu’elles avaient manifesté publiquement pour y faire obstacle, et les experts juridiques avec qui je me suis entretenue ont insisté pour que j’étudie ce phénomène », a-t-elle noté.

Pour monsieur Diadié Boureima, représentant adjoint de l’UNFPA, au Niger, le gouvernement est « un peu réticent » à s’attaquer à la question des mariages précoces « en raison de la réaction religieuse ». Monsieur Boureima affirme que « s’il y avait une loi contre la pédophilie, elle serait appliquée, ici ». « Mais l’Islam a préféré légaliser [cette pratique] en déclarant que le prophète avait eu une épouse âgée de neuf ans, bien que ce mariage-là n’ait pas été consommé ».

L’histoire de l’indonésienne Heldina Irayanti

Cela faisait, en 2002, cinq ans que l’indonésienne Heldina Irayanti, aujourd’hui âgée de 28 ans, se droguait. Elle consommait des drogues injectables. Elle a fait tellement de séjours dans des cliniques de désintoxication qu’elle en a perdu le compte. Et c’est en 2002 qu’elle apprend sa séropositivité. Une fois remise de ses émotions, Heldina Irayanti décide de se révéler publiquement. Elle en parle à sa famille, ses amis et son fiancé de l’époque, Yulius Adam, aujourd’hui son mari, qui est lui aussi ex-consommateur de drogues injectables et séropositif, diagnostiqué avant elle. Mme Irayanti réalise qu’il lui faudra affronter, en tant que femme, musulmane et séropositive, beaucoup de préjugés. La discrimination a commencé dans sa propre famille. Selon madame Irayanti, les femmes musulmanes séropositives souffrent davantage de préjugés que les hommes dans la même situation. Ce que confirme Zahra-Tul Fatima, conseillère de l’AMAN Pakistan Foundation. Dans l’histoire de l’Islam, les femmes étaient des leaders, déclare Mme Zahra-Tul. « Aujourd’hui, il est difficile de trouver une femme qui interprète le Coran en raison de la domination masculine chez les dirigeants islamiques. Mais le Coran respecte les genres ».

Pour Hany El-Banna, président de l’IRW, c’est la frontière ténue entre la culture et la religion qui alimente ce système de « deux poids, deux mesures ». « Le Coran prêche l’égalité dans la récompense et le pardon des péchés », a-t-il dit. « La mentalité de la différence n’est pas correcte, mais dans certains pays, la culture est plus forte que la religion ». M. El-Banna a cité l’exemple des « crimes d’honneur » pratiqués dans certains pays du Moyen-Orient : une jeune femme qui entretient – ou qui est soupçonnée d’entretenir – des relations sexuelles avant le mariage est assassinée afin de préserver l’honneur de la famille. « Pourquoi ne tuent-ils pas aussi le garçon ? Il faut qu’il y ait un équilibre et une justice », a-t-il affirmé.

Selon Mme Lina Al-Homri, docteur en Sharia, la loi musulmane, à la Faculté de Dawa (enseignement musulman) à Damas, en Syrie, la prévention du VIH parmi les femmes musulmanes est directement liée aux droits de la femme, tels que le choix du mari, le droit de demander le divorce, de solliciter que son partenaire fasse le test de dépistage du VIH, de refuser les relations sexuelles avec son mari, d’exiger l’usage du préservatif et de se séparer d’un mari séropositif. « Il faut accorder aux femmes le droit qu’Allah leur a donné de s’éduquer et de s’exprimer ».

L’histoire de la zambienne Maria T

Selon des experts, il est particulièrement difficile pour les Zambiennes d’obtenir des conseils, de l’information ou d’effectuer des tests de dépistage « en raison du contrôle perçu ou réel qu’exercent les hommes [en particulier leurs compagnons] sur leurs vies ». Selon l’ONUSIDA, environ 1,6 million de personnes sont, en Zambie, séropositives sur une population de 11,7 millions, et 57 pour cent d’entre elles sont des femmes ; pourtant, seules 100 000 personnes reçoivent des médicaments antirétroviraux (ARV) par le biais du programme de traitement gratuit mis en place par le gouvernement.

Dans son rapport, intitulé Hidden In The Mealie Meal : Gender-Based Abuses and Women’s HIV Treatment in Zambia [Cachés dans la farine de maïs – Maltraitances sexistes et traitement du VIH chez les femmes de Zambie], le groupe de pression new-yorkais, l’association internationale de défense des droits humains Human Rights Watch, dit avoir découvert que de nombreuses femmes prenaient des médicaments antirétroviraux (ARV), susceptibles de prolonger leur espérance de vie, sans en informer leurs maris, et qu’elles étaient forcées de recourir à des moyens extrêmes pour cacher leurs médicaments. Maria T raconte : « Je ne veux pas dire à mon mari [mon statut sérologique] de peur qu’il me crie [après] et demande le divorce. Il me dit de vilains mots ». Et pour se protéger, Maria T. révèle : « Je cache les médicaments, je les mets dans une assiette et je verse de la farine de maïs [semoule de maïs], pour que quand il ôte le couvercle, il ne les trouve pas [les médicaments]. Quand je prends mes médicaments, je dois m’assurer qu’il est dehors. C’est pour cela que j’ai oublié de les prendre quatre fois depuis que j’ai commencé le traitement. L’année dernière, il m’a frappé à coups de poing dans le dos ».

Conformément à la loi coutumière en vigueur dans une majorité des 72 groupes ethniques zambiens, les femmes ont des droits de propriété limités par rapport aux hommes, et choisissent généralement de rester auprès d’un mari qui les maltraite de crainte de perdre leurs domiciles, leurs terres et le reste de leurs biens. « La violence domestique est indiscutablement un des principaux facteurs de la propagation du VIH/SIDA dans ce pays, et au cœur de ce problème, il y a la question du statut économique et de l’émancipation insuffisante des femmes », estime Elizabeth Mataka, envoyée spéciale des Nations Unies sur le VIH/SIDA en Afrique.

Selon Nelson Mwape, de la branche zambienne de la Young Women’s Christian Association [YWCA], sur les 874 victimes de violence domestique inscrites sur les registres de l’organisme depuis 2006, 427 ont été déclarées séropositives. « Dans environ 75 pour cent des cas, les femmes sont maltraitées par leur époux ou les membres de leur famille, c’est pourquoi nous disons qu’aujourd’hui plus aucun foyer n’est sans danger, ni pour les femmes, ni pour les enfants ». Les groupes de femmes ont accusé le gouvernement zambien de n’avoir pas pris assez de mesures en vue de garantir le respect du droit des femmes : aucune loi n’a été spécifiquement adoptée pour criminaliser la violence sexiste, et le code pénal n’aborde par les maltraitances et les viols conjugaux.

Pour madame Elizabeth Mataka, envoyée spéciale des Nations Unies, il n’y a pas trente-six solutions : « Le temps est venu de prendre des mesures concrètes, qui auront un impact direct sur la vie des femmes sur le terrain. Il n’y a pas mille façons de s’y prendre : nous devons tout simplement donner aux femmes de notre pays assez de ressources pour leur permettre de devenir indépendantes de tous ces hommes violents ».

Pour un complément d’information, une image valant mille mots, je vous recommande cette exposition de photographies de Stéphanie Sinclair qui nous raconte en images la vie de la petite afghane, Ghulam Haider, 11 ans. Madame Sinclair vient de remporter le premier prix de la photo de l’Unicef.

Ce sujet a été abordé sur le site des Questions et réponses de Yahoo.

Enfin, si votre coeur est solide, à lire : « Ventes aux enchères, location, cession. Face à la misère, des parents n’hésitent pas à brader leurs petits. Un véritable trafic s’installe, faisant rappeler les marchés d’esclaves d’antan », sur Al-Ahram Hebdo.

(Source : ONU – Bureau pour la coordination des affaires humanitaires)

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Paix et sérénité vous accompagnent

25 12 2007

Que ce moment de grâce

vous accompagne

en cette période exceptionnelle

 

 

 

 

 

Pierre R. Chantelois





Le secret de Théodore

24 12 2007

Théodore n’a pas l’âge de son prénom. À douze ans, il se demande qui a bien pu l’affubler d’un prénom pareil. Personne n’est là pour lui donner la réponse. Théodore a vécu une grande partie de sa vie, sinon la totalité, dans un orphelinat. S’en plaint-il ? Sûrement pas. Débrouillard, l’œil pétillant, le verbe haut, il commande. Il est écouté. À douze ans, Théodore est un chef. Gare à quiconque oserait se moquer de son prénom. Malgré ses airs bourrus, il n’y pas une once de méchanceté dans ce gamin haut comme trois pommes.

Théodore n’a pas eu la vie facile. Une caresse ? Une petite tape sur la joue pour lui rappeler qu’il a bien joué, bien étudié, bien agi, il ne connaît pas. Seuls les mots – bons ou mauvais – venaient de ses potes. Dans la collégialité ou dans l’adversité. Théodore est d’abord un gamin de bande. Sa famille est hétéroclite et obéit aux lois du milieu. Rapports de force obligent. Pas gavroche pour un sou, il est à la fois tendre – pas trop, en raison de son orgueil – et rude – être chef, cela s’assume. Dans ses contacts humains, Théodore préfère jouer les durs. Cela épate les filles et énerve les garçons. Il n’a d’autre choix que de se faire obéir. La jungle est ainsi faite. Le roi Lion domine et montre ses muscles.

Théodore ne partagerait en rien le secret qui commence à le hanter à cette époque-ci de l’année. Comme à chaque année. Il le garde enfoui en lui. Un chef a des secrets qu’il doit protéger. Surtout pour l’image. Surtout pour le prestige. Rien ne devrait venir compromettre cette image de petit adulte précoce qu’il s’est forgée. Que quiconque vienne à découvrir ce secret l’anéantirait – à ses yeux – ainsi que son monde de gamin adulte nanti de lourdes responsabilités.

19 heures approche. Théodore doit trouver le moyen de s’extirper du groupe. La belle Julia – qui n’a d’yeux que pour lui – le talonne pas à pas. « Vraiment, elle n’a que onze ans », se dit Théodore. « Faut pas exagérer ». Le secret se fait pressant. Il doit s’éloigner du groupe et de Julia. Quel motif pourrait-il invoquer pour justifier une absence sans être poursuivi par le groupe ? Prétexter un rendez-vous paraîtrait suspect. Avec qui ? Pourquoi ? Pourquoi y aller seul ? Cela pourrait être dangereux pour sa sécurité, non ? Trop de questions. Théodore n’aime pas les questions. Il n’a jamais aimé, en fait, les questions. Il faut dire que peu de personnes ne s’intéressaient à lui.

Théodore réunit le groupe. Autant prendre ses responsabilités de chef. Il informe gamines et gamins qu’il s’absente. Il ne veut voir personne le suivre. C’est un ordre. Il a des responsabilités pressantes auxquelles il ne peut se soustraire. S’est-il bien fait comprendre ? Chacun répond oui, avec une moue mêlée de dépit. Il répète son ordre. « Personne ne doit le suivre ». L’insistance de Théodore suscite davantage de curiosité et de méfiance. Que cache-t-il ? Après les instructions, la menace. Si Théodore aperçoit quiconque du groupe, il aura affaire à lui. Il sera impitoyable. L’affaire se corse. Le chef n’a jamais paru aussi sérieux. Et sa détermination est sans appel.

Le groupe se résigne à laisser partir le chef. Sans le suivre. Sans poser de questions. Il a donné ses instructions. Le groupe doit s’y soumettre. Bien sûr, sans le dire ouvertement, chacun s’interroge. Quel peut-être ce secret pour écarter ainsi les amis et la belle Julia ? Le groupe regarde partir Théodore qui se retourne et leur dit qu’il sera de retour dans moins de deux heures. Il leur recommande de l’attendre tout en étant patient. Tout cela est bien mystérieux.

Théodore quitte le groupe. Il se retourne à quelques reprises pour s’assurer de ne pas être suivi. Tout indique que les membres du groupe ont bien suivi ses instructions. Théodore hâte le pas. Il ne veut pas rater le rendez-vous qu’il s’est fixé. Le voici maintenant au centre d’un grand boulevard. Quelle foule. De grand qu’il était, Théodore se sent maintenant si petit parmi tous ces adultes au pas alerte. Il ne peut s’interdire d’être tout de même un peu craintif. Il réalise bien la limite de ses douze ans. Mais le but recherché de sa démarche est plus important que des craintes qu’il tient pour purs enfantillages. Il se ramène lui-même à l’ordre.

Théodore se retourne une dernière fois. Il approche du but. Il n’a pas été suivi. La voie est libre. Voilà l’édifice qu’il recherchait. Théodore se fraie un chemin. Théodore s’adapte au mouvement ondulatoire des adultes qui s’engouffrent dans ce prestigieux bâtiment, tout en hauteur, tout en largeur, scintillant de lumières, tonitruant de musiques de Noël. Théodore regarde une dernière fois, avant d’entrer dans cet univers surnaturel, les mille feux qui scintillent en façade. Il sait qu’il est très près du but. Il est face aux Galeries Lafayette. Ne lui reste plus maintenant qu’à se rapprocher davantage. Dernier regard circulaire. Théodore fait le saut.

Théodore entre. Que c’est beau. Que c’est lumineux. Ses yeux ne sont pas assez grands pour tout absorber. Pour tout enregistrer. Pour tout conserver. Ses oreilles sont trop petites pour tout entendre. Il se fait davantage petit. Davantage discret. Mal fringué pour frayer parmi ce grand monde, ce n’est pas le temps d’être repéré comme voyou. Il fonce vers son but. Son ultime but. Il se faufile. Lorsqu’il pointe, au loin, un quelconque garde de sécurité, il roucoule autour d’une vieille dame qui ploie sous une avalanche de sacs. Il sait faire puisque, toute sa vie, Théodore a dû franchir ou contourner les obstacles. Question de survie.

Théodore évite les ascenseurs. Il n’aime pas. Il préfère les escaliers. Qu’il attaque à grande vitesse. Aucune témérité cependant chez lui. Il doit rester prudent. Il n’est qu’un enfant et se sait plus vulnérable dans ce monde d’adultes. Il évite de croiser les regards des gamins de son âge qui le toisent comme un être étrange sorti d’on ne sait où. Ses fringues pourraient le trahir. Tout découle d’une stratégie longuement mise en apprentissage. L’art de se rendre invisible aux yeux des grands.

Il y est. Enfin. Théodore est parvenu à son but. Le royaume des jouets. Il ralentit le pas. Il souffle un peu. Ouvre davantage les yeux. Il se sent un être privilégié de pouvoir ainsi, comme les adultes, circuler dans ce merveilleux monde des jouets. Il retrouve son cœur d’enfant qui bat la chamade. Il s’interdit de manipuler les boîtes, lire les étiquettes, regarder de plus près les emballages. Qu’importe. Il circule maintenant dans le merveilleux Royaume des jouets. Que peut-il rêver de plus beau ?

Théodore, douze ans, est robuste. Il résiste aux envies de tout posséder. Il est conscient de ses limites. Si les poches sont vides, son cœur est immense et se remplit d’images et de rêves. Il n’ose manifester une préférence. Il faut tout voir. Il circule, les mains dans le dos – pour ne pas avoir la tentation de saisir une boîte ou un emballage – tel un philosophe, en silence, dans un monastère. Il regarde. Deux fois plutôt qu’une. Il évite les débordements de sentiments. Dans ce monde, il ne peut pas agir comme un autre enfant. Il le sait. Il garde son calme, reste froid, reste même étranger à toutes ces beautés auxquelles il n’aura jamais accès. Tout cela pourrait sembler cruel à un enfant de douze ans. Théodore ne s’en fait pas plus qu’il ne le faut. Déjà que tantôt, il lui faudra, en sortant du royaume des jouets, redevenir le petit adulte, le chef de groupe avec de bien lourdes responsabilités. Vaut mieux alors profiter de chaque instant pour faire le plein d’émotions contenues.

Théodore – pour quiconque l’observerait en retrait – apparaîtrait comme un fin renard. Il sait se mouvoir et développer, avec une maestria exceptionnelle, l’art de la dissimulation. Rien ne lui échappe au royaume des jouets mais il parvient à échapper aux tentations du royaume. Il se rend invisible. Il fait une courte halte. Un jouet a attiré – plus qu’à l’ordinaire – son attention. Un autre enfant de son âge aurait piaffé d’impatience pour posséder l’objet convoité. Théodore n’en a pas le droit. Il recule. Comme s’il avait vu un spectre surgir devant lui. Il ne veut en rien céder à son plan de match. Il doit tout voir. Un moment de faiblesse compromettrait sa présence dans le royaume. Et cela ne doit pas arriver à aucun prix.

Théodore n’a d’attention que pour les images qui se déroulent sous ses yeux. Il circule, comme dans un état second, parmi ces sons, ces odeurs, ces lutins et ces fées qui rendent encore plus attrayantes ces « belles tentations de la vie ». Extraordinairement, Théodore n’est pas envieux. Il se suffit de regarder. Il sent que cela lui est un privilège, mais pas un droit. Il doit consentir des efforts qu’aucun autre enfant ne soupçonnerait pour protéger ce privilège. Pourquoi serait-il envieux ? Lorsque sa visite sera terminée, dans la profondeur de ses rêves, il aura concrétisé son secret. Qu’il gardera pour lui. Qu’il refusera de partager. Non par égoïsme. Mais pour se garder un canton d’intimité ensoleillé qu’il revisitera, au cours des prochains mois, autant de fois que des nuages viendront obscurcir sa vie.

Théodore n’a plus la notion du temps. Trop préoccupé par le royaume. Mais comme toute chose a une fin, il est tiré de son rêve par des voix percutées ici et là dans le Royaume. « Dans quelques minutes, le magasin fermera ses portes. Veuillez vous diriger vers la porte de sortie ». Lentement, plus lentement que ne s’est faite l’entrée, Théodore se dirige à l’invitation vers la sortie. Est-il triste ? Non. Comment être triste lorsque la tête est pleine de beaux rêves. Soudain, Théodore se voit parachuté sur le grand boulevard.

Il doit maintenant retrouver la bande. Il aurait bien prolongé de quelques heures sa visite du Royaume. Tout a une fin. Théodore se secoue un peu, analyse la géographie des lieux, s’oriente, et se remet en marche. Et pour la première fois, Théodore ressent un picotement. Il repart les mains vides qu’il enfouit dans ses poches. Le froid, sans doute.

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Deux jours avant Noël

23 12 2007

Son sourire édenté se fait malgré tout triste. Toute flamme, que distille la joie dans les yeux de l’homme, est disparue chez mon voisin. Son visage buriné suggère un long chemin parcouru. A travers chacune des rides de son front, de ses joues, de son cou, de ses mains transparaît l’âge de cet homme voûté. Un âge lourd d’événements insoupçonnés.

Lui et moi habitons une maison de chambres. Ces maisons où des locataires ont été expulsés pour faire place à la location de chambres aux dimensions d’un mouchoir de poche. Plus rentable. Le loyer grève environ 60 pour cent de notre allocation mensuelle. À défaut de ce toit, c’est la rue. Il convient donc de ne pas trop nous plaindre.

solitude_1061.jpgNos chambres sont contiguës. Mon voisin est un maniaque de la routine. Je sais cela car il faut bien comprendre que l’absence d’étanchéité de notre mur mitoyen ne nous épargne aucune promiscuité. Je vis chez lui. Il vit chez moi. Pourtant, nous ne nous connaissons pas. Tous les matins, à 7 heures pile, une voix se fait entendre chez mon voisin. C’est sa radio. Le son est particulièrement horrible. Pour deux raisons : le volume et l’enveloppe du bidule : tout de plastique. Le volume ? Mon voisin tend vers une surdité certaine.

Mais au fait, me suis-je déjà posé la question ? Quel âge peut-il bien avoir ? Suis-je moi-même plus vieux ? Si je me fie aux quelques indices de son physique, particulièrement ingrat, je dirais qu’il approche les soixante-dix ans. Ses cheveux secs jaunissent. Comme le bout de ses doigts, signe d’un ex-fumeur. Il ne fume plus. Depuis son retour d’hôpital, il a arrêté. Pour mon plus grand plaisir. Son petit séjour à l’hôpital, m’a fait réaliser à quel point je ne pouvais me passer de ses gestes routiniers. Aussi détestables, fussent-ils. L’ennui m’avait gagné et j’en étais désemparé. Je guettais le moindre son, le moindre signe, le moindre reflet de lumière sous la porte. Cette torture a duré une semaine.

Ce maniaque de la routine est, depuis presque un an, maintenant, une bouée de sauvetage qui me rappelle qu’il y a une terre, en bas, sur laquelle la vie existe. Mon raccordement au monde tient à cette radio matinale tonitruante, à ces bruits détestables, à ces manies de petit vieux. Les meubles qu’il déplace (pourquoi, au fait ?). Les pas qui martèlent le sol dès qu’il a chaussé ses souliers ressemelés tant ils étaient troués. Puis, l’odeur. Comme tous les matins. La même odeur. Odeur de café. Il est moderne, le p’tit vieux. Il sait faire son café tout seul. Ce qui n’est pas mon cas. Tous ses petits gestes, je les analyse, je les mémorise, je les inscris dans un petit cahier noirci. Par désennui, je les compare, ensuite, tous les jours. Est-il en retard un matin sur son horaire ? Je m’en inquiète. Ou je maugrée. Il bouscule ma vie. Il bouscule ma propre routine, collée sur la sienne.

D’aucuns pourraient me qualifier d’espionner mon voisin. Cela est en partie vrai. Je ne suis pas un voyeur. J’espionne la présence de mon voisin, plus que mon voisin lui-même. Je ne le vois pas mais j’imagine, un à un, les gestes qu’il pose dans sa chambre, de dimension égale à la mienne. Un mouchoir de poche, vous disais-je. Je l’entends ouvrir le pot de café. Je l’entends verser l’eau. Et j’entends l’eau bouillir jusqu’au sifflet qui avertit qu’il faut maintenant la verser dans la tasse. J’entends cette tasse sur laquelle mon voisin frappe avec une petite cuiller pour dissoudre le sucre. Ce rituel, je l’ai fait mien dans ma tête. Je ne répète pas les mêmes gestes puisque je suis incapable de me faire le moindre café. Ce n’est pas le but, par ailleurs. Et cela n’est pas dans ma nature.

Contrairement à mon voisin, je peux quitter ma chambre. À tous les jours. Pas trop longtemps. Suffisamment pour faire quelques emplettes et passer au petit resto du coin prendre mon café, que j’apporte aussitôt. Quitter ma chambre m’angoisse. Je n’ai plus la même résistance face au monde extérieur. Je vois mon voisin quitter sa chambre (j’entends, devrais-je dire) une fois par mois. Je m’en émeus chaque fois. Le jour où il reçoit le chèque de sa pension. Bien mince, comme le mien, me dis-je. Le même jour que moi. Lorsqu’il quitte, nous nous sommes si peu croisés, j’évite de sortir en même temps que lui. Par gêne. Par gêne de ne pas trop savoir quoi lui dire. Cela m’est arrivé deux ou trois fois de le croiser. J’ai baissé les yeux. Il est si vieux. Sans doute mon reflet.

Ce matin, il sort, lentement, très lentement, de sa chambre. J’écoute. Ce n’est pourtant pas son habitude. Contrairement à sa routine, ce matin il quitte sa chambre. Il bouscule également ma routine. j’étais pourtant prêt à me rendre au resto pour y prendre mon café. J’attends. J’écoute ses pas s’éloigner. Je devrai attendre son retour. Lorsqu’il quitte ainsi sa chambre, je suis paralysé. À la seule idée que nos regards puissent se croiser dans ce long corridor sale. Ne me posez pas la question. Je n’ai pas la réponse. Je ne sais pas pourquoi il me paralyse. Une heure. Une heure et demie. Je ne sais pas. Pendant ce délai d’attente, je me perds dans mes souvenirs. Mais je me ramène prestement à la réalité au moindre bruit, au moindre craquement du plancher.

Son absence creuse la mienne. La prolonge. Je m’absente alors du monde. Je suis suspendu. Tout n’est que silence. Il y a bien le deuxième ou le troisième voisin qui manifeste une présence. Qui m’indiffère. Pour l’un, c’est un toussotement de vieux fumeur empoisonné. Pour l’autre, ce sont des raclements de gorge que je me passerais volontiers d’entendre. Au-dessus de moi, parfois, c’est un bruit assourdissant d’un objet lourd qu’on laisse tomber au sol. Mais tout cela n’est que banalité à laquelle je n’apporte que peu d’attention. Seul mon voisin est au centre de ma vie. Je n’attends que son retour. Pour sortir à mon tour.

Je ne vous ai pas dit l’essentiel. Par ma fenêtre, je peux voir des lumières multicolores. Je connais bien ces lumières. Elles me ramènent – comme un rituel – aux fêtes de Noël. Et puis la radio de mon voisin est là également pour me le dire et me le redire. Brutalement. Avec des airs maintes fois rejoués. Diable. Pardon. Quelle date sommes-nous donc aujourd’hui ? Si mon voisin peut revenir, je demanderai la date à la petite qui sert au resto du coin. Quel sourire. Je crois bien que nous sommes très près de Noël.

Mais que fait le voisin ? Vieux schnock. Il ne revient toujours pas. Bon. Je devrais bien me résoudre à sortir. À ne plus me rendre tributaire de ce vieux fou. Je me fâche. Il devrait comprendre que je veux sortir, moi aussi. Je sens l’inquiétude monter en moi. Je ne veux surtout pas céder à la panique. Je ne le connais pas ce vieux fou, après tout. Pourquoi me mettre dans de tels états ? Pourquoi me fait-il un coup pareil ? Lui est-il arrivé un incident fâcheux ? Je marche un peu dans ma chambre. Deux pas par çi. Deux pas par là. Mes mains sont moites. Mon front est humide. Aucun signe religieux dans ma chambre. Il y a longtemps que je ne crois plus à ces balivernes. Mais si, pour une fois, je Lui demandais de me ramener mon voisin ? Pour une seule fois. Je ne trahirais pas mes convictions, tout de même. Je sais bien qu’un jour, il partira. Ou que je partirai avant lui. Saura-t-il seulement que je l’ai précédé ? Cette dernière hypothèse m’attriste un peu.

Quelle heure est-il ? Aucune idée. Qu’est-ce qui m’est passé par la tête en voulant éliminer ainsi tout ce qui ressemble à un cadran, une horloge ou un indicateur du temps ? Encore une de mes crises de vieux cinglé. Je voulais, avant l’arrivée de mon voisin, me suspendre du présent pour ne plus penser à l’avenir. Il n’y avait rien qui pouvait me rattacher à un quelconque intérêt pour l’avenir. Encore moins pour le présent. La solitude n’est ni présent ni avenir. Seul le passé devient réalité. Ni radio ni télé pour contrevenir à cette idée fixe. Oui je suis un vieux cinglé, vous dis-je.

J’ai soudain un sentiment de profonde angoisse. Le poids des ans ne s’est jamais aussi lourdement fait sentir. Aucun bruit ne me vient de chez mon voisin. Il n’est pas de retour. Y a-t-il encore une quelconque trace de colère en moi ? Non. Je suis écrasé. Anéanti. Les idées noires s’entrechoquent avec les reflets des rayons multicolores qui traversent le store de ma fenêtre. Il me semble même que mon œil ne titille plus au clignotement de ces petits éclairs si vifs qui traversent ma fenêtre. Fait-il jour ou sommes-nous la nuit ? J’ai pourtant bien entendu sa radio à 7 heures. Je l’ai bien entendu sortir. Je m’étends sur mon lit. Idée de m’assoupir un peu. Idée de faire baisser la tension artérielle qui bat la chamade. Le sommeil sera lent à venir. L’oreille est trop aux aguets.

Le temps passe. Je suis inquiet. Pour mon voisin ou pour moi ? Je survis. Tant bien que mal. Je m’éveille en sursaut. Le soir est tombé. Je le vois bien en jetant un œil à ma fenêtre. Je déteste me sentir ainsi perdu lorsque j’ai le malheur de m’assoupir en plein jour. Je perds la carte. Soudain, un bruit. Quelle heure est-il ? Qu’importe. Un meuble qu’on déplace. Cela vient de chez mon voisin. Serait-il de retour ? Mon cœur bat à tout rompre. Je n’ai senti que rarement cette appréhension que je qualifierais volontiers de ridicule. Je n’y peux rien. Pourrait-il m’envoyer un petit signe familier pour me rassurer ? Un toussotement serait pour une fois bienvenu. Que lui importe mes états d’âme, après tout ?

Le silence s’est réinstallé. Lourd et indésirable. Pour une fois. In-dé-si-ra-ble, que je me répète. Un toussotement. Ce toussotement qui m’est si familier. Je le reconnaîtrais entre mille. Je ne rêve pas. Je viens de l’entendre. Discret, mais réel. Il est bien là. Il est revenu. Mon vieux, pourquoi tu m’as fait une peur pareille ? Je suis fâché contre toi mais je te pardonne volontiers. Je laisse couler, bien malgré moi, une larme. Ainsi va la vie. Je m’assoupis dans cette chambre grande comme un mouchoir de poche. Deux jours avant Noël.

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