Nicolas Sarkozy et la Société générale – président ou justicier ?

30 01 2008

La France a-t-elle une justice ? Dans l’affaire de la Société générale, le président de la France, à l’instar de l’affaire de l’Arche de Zoé, s’improvise juge et multiplie les déclarations. Le président de la grande institution française, Daniel Bouton, annonce : « Le conseil d’administration m’a demandé de rester. Bien entendu, ma proposition de démission est sur la table, le conseil d’administration décidera de l’exercer quand il le veut ». Le président de la France ajoute : « Une crise comme celle-là «ne peut pas rester sans conséquences s’agissant des responsabilités», y compris au plus haut niveau », a déclaré hier Nicolas Sarkozy. « Je n’aime pas porter de jugement personnel sur les gens, surtout quand ils sont dans la difficulté, mais on est dans un système où, quand on a une forte rémunération qui est sans doute légitime, et qu’il y a un fort problème, on ne peut pas s’exonérer des responsabilités ». Qu’il le veuille ou non, Nicolas Sarkozy a, une fois de plus, stigmatisé un président d’entreprise français qui avait, pourtant, jusque là, fait l’objet d’une confiance renouvelée de son Conseil d’administration. Ce comportement du président de la République est franchement malsain. Parce que contrairement à ses précautions oratoires, le président a bel et bien stigmatisé Daniel Bouton, ancien directeur de cabinet d’Alain Juppé, lorsque Sarkozy était ministre du Budget, entre 1986 et 1988. Le chef de l’État pousse l’outrecuidance jusqu’à plaider que l’État, n’étant pas actionnaire de la Société générale, il ne pouvait intervenir directement. Évitant les erreurs de son président, la ministre de l’Économie, madame Christine Lagarde, s’est dite « pas convaincue » qu’il faille « changer de capitaine » à la tête de la Société Générale. Selon celle-ci, il revenait « aux administrateurs » de décider du maintien ou non du PDG à son poste. La ministre a raison et son raisonnement se justifie pleinement et s’inscrit dans le respect des institutions de l’État.

Interrogé sur les propos de Nicolas Sarkozy, selon lesquels le PDG de la Société générale Daniel Bouton « ne peut pas s’exonérer de responsabilités », le président du groupe UMP, à l’Assemblée nationale, Jean-François Copé, a répondu que c’était au conseil d’administration de la banque d’apprécier. Et il a raison. Interrogé sur le sort du président de la Société Générale Daniel Bouton, le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, (UMP), a indiqué que son éventuel départ ne pourrait intervenir que lorsque « les responsabilités seront établies ». Et il a également raison. « La France a des intérêts à ce que ce groupe financier garde sa puissance, qu’il y ait une confiance qui demeure. Laissons l’instruction se dérouler, les responsabilités être établies, chaque chose en son temps », a-t-il aussi affirmé faisant valoir que « la panique en matière financière n’est jamais bonne ». Voilà ce qu’il aurait été convenable d’entendre de la part du président de la République.

Ce que n’a vraisemblablement pas compris la ministre de la Justice.

Rachida Dati, qui s’est rapidement alignée derrière les déclarations inopportunes de son président, saisit mal en quoi consiste son rôle de ministre de la justice. Elle en rajoute une couche, pour plaire en hauts lieux. Tout en affirmant ne pas avoir « à se prononcer sur la démission de Daniel Bouton », la ministre déclare : « il est président de la Société Générale, sa responsabilité peut être engagée ». Rachida Dati est cette ministre qui a mis en place un groupe de travail sur la dépénalisation du droit des affaires qui propose, notamment, un rallongement des délais de prescription.

« Une enquête parlementaire, non », a rectifié le président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale, Didier Migaud, également socialiste, car « la justice est saisie, l’Autorité des marchés financiers (AMF) aussi, la Commission bancaire » également. Il a trois fois raison. Ce qu’ont feint d’ignorer Nicolas Sarkozy et Rachida Dati pour épater la galerie de la presse. « Plus on commente vite, moins on agit ensuite », a lancé, de son côté, le député UMP, Hervé Mariton (libéral). « Je constate qu’il y a beaucoup de commentaires politiques », a souligné le député. « Je ne suis pas sûr que ceux qui les font comprennent ce dont ils parlent ». Déclaration prudente et intelligente qui aurait dû inspirer le président UDF de la commission des Finances du Sénat, Jean Arthuis, avant qu’il ne déclare que M. Bouton ne peut « pas faire autrement que partir ».

Les sondages sont en baisse pour Nicolas Sarkozy. Les personnes âgées ayant voté à droite commencent à se demander si le chef de l’État, aveuglé par ses nouvelles fonctions, n’a pas oublié de revaloriser les petites pensions, écrit Metro International. […] « Bling-Bling : les traders le sont aussi généralement, du moins ceux qui gagnent des centaines de millions d’euros, ceux qui achètent la voiture de sport dernier cri avec leur prime de Noël, ceux qui font ouvrir des bouteilles de vin à 10 000 dollars dans les restaurants de New-York. Non décidemment, qu’il soit présidentiel ou boursier, le « bling-bling » n’a plus la cote, conclut le quotidien ».

Pour 52% des Français, l’action du président de la République va « plutôt dans le mauvais sens », contre 44% en décembre, selon le baromètre mensuel CSA que publiait vendredi l’hebdomadaire « Valeurs actuelles ». A l’inverse, 37% des personnes interrogées considèrent que l’action de M. Sarkozy va « plutôt dans le bon sens », soit un recul de sept points par rapport au baromètre de décembre, et de 13 par rapport à celui de novembre. Parallèlement, 49% des personnes consultées jugent positive l’action de François Fillon, soit un gain de deux points en un mois. Trente-trois pour cent (-4) se déclarent en revanche insatisfaits.

Jean-Louis Andreani, du quotidien Le Monde, écrit : « Il est rare qu’un président en début de premier mandat soit moins populaire que son premier ministre (le même baromètre IFOP l’a enregistré deux fois, en 1981 pour le couple Mitterrand-Mauroy et en 1995 pour le tandem Chirac-Juppé). Mais il est unique que cette inversion des cotes résulte, sept mois après l’élection, du croisement des courbes de popularité entre un premier ministre en hausse, certes d’un seul point, et un président en baisse ». S’agissant de Nicolas Sarkozy, Andreani poursuit son analyse en constatant que : « son usure rapide était prévisible : elle est le fruit de son extrême exposition. En choisissant de se mettre sur le devant de la scène, y compris pour les actes qui relèvent de la gestion gouvernementale au quotidien, M. Sarkozy a rendu inopérante la règle du « fusible ». Les effets négatifs de cette stratégie ont été accentués par des choix du président, qui a décidé de tout jouer sur son image personnelle avant… d’abîmer celle-ci, par rapport à celle qu’il avait réussi à construire pendant la campagne ».

Et les déclarations intempestives, irréfléchies et inconséquentes du président, dans le domaine de la justice, n’améliorent guère la situation. Selon le site Capital.fr, avec ces rumeurs de départ de Daniel Bouton – qui a toujours lutté pour l’indépendance de la banque – le marché spécule sur un changement dans la stratégie de la banque. Cette affaire a fortement affaibli la Société Générale (GLE), qui ne pèse plus que 34 milliards d’euros en Bourse, presque 2 fois moins que BNP Paribas (BNP) (60 milliards d’euros). Du coup, de nombreux scénarios sont évoqués comme le rachat, le rapprochement et même le démantèlement de la banque. Monsieur Sarkozy pourrait s’interroger sur le rôle que lui-même a joué dans cet affaiblissement de la Société générale.

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8 responses

30 01 2008
Françoise

Bonjour Pierre,

Un mot d’abord, sur cette affaire de la Société Générale. Il apparaît de plus en plus que l’on accable le « lampiste » (comme il est d’usage n’est-ce pas) pour épargner la hiérarchie. Mr Bouton, PDG de la banque n’a pas été « démissionné » parfait, mais il faudra bien qu’un jour les responsabilités soient reconnues.

Pour ce qui est des interventions de Mr Sarkozy… Vous savez bien qu’il ne peut vivre sans s’occuper de tout… et souvent n’importe comment. De toute évidence, il ne sait pas qu’en France il y une constitution qui détermine la séparation des pouvoirs… Quant à Mme Dati, elle n’est qu’un amplificateur de la voix de son maître.

30 01 2008
Pierre Chantelois

Françoise

Je vous rejoins sur les responsabilités du président Bouton. Il appartient dès lors au Conseil d’administration de juger si le président a failli à ses tâches. S’il doit y avoir des sanctions pénales, il appartient à l’Autorité des marchés financiers de mettre en place les actions judiciaires appropriées. Cette suite de déclarations nuit tout simplement au processus judiciaire qui devrait, dans le cadre d’une séparation des pouvoirs, jouir de sa totale liberté et ne subir aucune intrusion politique. Force est, comme vous le constatez si bien, que madame Dati n’est en effet qu’un amplificateur de la voix de son maître. Rappelez-vous le cas du ministre américain de la Justice, Alberto Gonzales, aux États-Unis qui n’a pas su rendre étanches les relations de la présidence avec la Justice. Il a quitté son poste dans le déshonneur le plus complet.

Pierre R. Chantelois

30 01 2008
Gilles

Si ça continue, comme le dit Françoise, Sarkozy ne peut pas vivre sans s’occuper de tout, alors il est possible qu’il aille à Saint-Martin-sous-Orme régler la question des feuilles mortes qui s’amoncellent devant la mairie les jours de grand vent ; il y a deux mois, une vieille dame a glissé sur le feuilles mouillées en voulant aller saluer le maire UMP. Une victime, cela suffit !

30 01 2008
guy

Pierre
L’affaire Kerviel n’en ai qu’à son début c’est une affaire d’éscrocquerie immense !
je cite « ce trader a en même temps mis en péril l’activité professionnelle de 130.000 salariés, c’est-à-dire mis en péril 130.000 familles qui aujourd’hui sont absolument catastrophées par la situation », et l’avocat de la sté Générale , Jean Veil, a accusé Jérôme Kerviel, le trader soupçonné de falsifications qui ont coûté 4,82 milliards d’euros à la banque, d’avoir menti lors de ses auditions (RTL..)
Le début d’une affaire bien étrange qui nous rappelle le fonctionnement obscure du brassage de fric dans les banques….

30 01 2008
Pierre Chantelois

Gilles

Nous nous rejoignons. Le président doit présider, la justice doit juger. Le gouvernement doit gouverner.

Guy

Je ne minimise en rien la gravité de l’affaire. Le Québec vient de condamner deux bandits en costard et cravate : deux présidents d’entreprise qui ont lessivé des petits épargnants (dans le cas de Vincent Lacroix, 92 000 épargnants floués, 130 millions de dollars dont on ne trouve plus la trace). La justice a suivi son cours. Des accusations seront à nouveau portées après enquête de la Gendarmerie royale du Canada (Lisez Yves Boisvert à ce propos).

Le gouvernement fédéral – pour s’être ingéré dans les affaires d’un tribunal administratif, la Commission canadienne de sûreté nucléaire – a été sévèrement réprimandée par l’ensemble de la presse canadienne, d’un Océan à l’autre. Lire Le Devoir à ce propos.

L’Affaire de la Société générale – et non seulement l’affaire Kiervel – doit être examinée sous l’angle d’un dysfonctionnement grave d’une institution financière de première importance, en France, par les autorités compétentes. S’il y a des réformes, le Premier ministre pourra alors les proposer au président. Je vous invite à lire également Mediapart à ce propos.

Pierre R. Chantelois

30 01 2008
guy

Oui je constate que le Québec n’est pas épargné. Le fric fait tourner la tète des éscrocs du monde entier mais au Québec il ne doit pas y en avoir tant que ça. Je blague.

J’ai découvert l’article sur Shalk River… voilà c’est bien.. tout arrive à point nommé. Ca va vite quant mème chez vous. Et ce n’est pas fini je crois.

Le lien sur la SG contient un petit filet du « Canard » à déguster comme il se doit. (Je vais peut ètre me réabonner finalement).

Bon boulot merci Pierre et à suivre il y aura du neuf dans la journée.

Guy

30 01 2008
Pierre Chantelois

Guy

En effet. Histoire à suivre pour de longs mois. Sinon des années.

Pierre R. Chantelois

30 01 2008
Pierre Chantelois

Dernière heure

Le Conseil d’administration de la Banque Société générale a résisté aux pressions politiques et réitéré sa confiance au président, Daniel Bouton. Sage décision.

Pierre R. Chantelois

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