Violence en milieu scolaire : un mal de vivre?

23 04 2008

Cela devait être un jeu. Dans une école de Montréal, 26 élèves de la polyvalente Antoine de Saint-Exupéry ont été agressés, à la fin du mois dernier, à l’aide d’un objet piquant par des adolescentes âgées de 12 à 17 ans. Le jeu consistait à piquer le plus grand nombre d’élèves à l’aide d’un compas ou de punaises. Des rumeurs ont immédiatement circulé selon lesquelles l’une des victimes serait porteuse de l’hépatite B. Les parents sont furieux et craignent que leur enfant ait été contaminé. Outrés d’avoir été tenus dans l’ignorance par la direction de l’école. Ils ont appris l’évènement par un quotidien de Montréal.

Ces petits gestes, au premier abord, qui semblent anodins, dérapent. Rapidement. En juin 2007, des croix gammées et les mots « white power » sont peints en noir sur les murs du centre culturel d’une réserve algonquine du Québec (Kitigan Zibi, près de Maniwaki). Le même mois, trois incendies éclatent en deux semaines dans un camp de vacances de la communauté juive hassidique (Val-David). La déperdition scolaire, la drogue, le harcèlement sexuel, le racisme, la cyberintimidation et la violence sous toutes ses formes font maintenant partie de la vie quotidienne en milieu scolaire.

Étonnamment, il semble que les autorités gouvernementales n’aient pas encore un portrait précis des différentes formes de violence à l’école.

Les actes de nature criminelle relèvent du gouvernement fédéral. Le Bloc québécois a proposé des modifications au Code criminel pour interdire les délits à caractère haineux perpétrés sur des bâtiments comme les écoles, les garderies, les centres communautaires et tout autre établissement à vocation administrative, sociale, culturelle ou sportive appartenant aux groupes minoritaires présents au pays. Le projet de loi présenté par la députée « bloquiste », Carole Freeman, est débattu en chambre. Selon madame Freeman, « les préjudices sont souvent causés contre des enfants qui n’ont pas à vivre ces messages de haine et de violence ».

En France, les enseignants d’une école de Vénissieux ont dénoncé, selon Libération, la violence qu’ils subissent depuis des mois. Pas une violence volontaire. Celle d’un enfant de 12 ans souffrant de troubles du comportement. Il a été placé en décembre 2006 en CM2, « en adaptation », procédure qui permet de maintenir à l’école un enfant handicapé. Un adulte chargé d’un « emploi de vie scolaire » l’accompagne en permanence, mais sans être formé pour gérer les troubles du comportement. Les enseignants, qui ne le sont pas non plus, ne parvenaient plus à le contenir. La famille de l’enfant déscolarisé n’était pas là.

Au Québec, la violence physique est beaucoup plus fréquente chez les jeunes enfants que chez les adolescents, qui usent surtout de violence psychologique, comme le taxage ou l’intimidation, rapporte Isabelle Hachey, du quotidien La Presse. Ainsi, 77% des actes violents, rapportés l’an dernier à l’Alliance des professeurs de Montréal, étaient, au primaire, des agressions physiques; ce chiffre chute à 38% au secondaire. Sur les 154 actes violents recensés en 2006-2007 dans des classes primaires, une dizaine ont éclaté en maternelle. « Les enseignantes sont moins portées à dénoncer la violence dont elles sont victimes quand leurs agresseurs sont hauts comme trois pommes », faisait remarquer la présidente de l’Alliance des professeurs de Montréal.

Les enseignants et les directions d’école ont de plus en plus de difficulté à contrer la violence dont ils sont victimes. Le nombre d’incidents violents augmente de façon considérable dans les classes québécoises. Autre fait troublant, les parents sont souvent une source de violence à l’école. Certains d’entre eux sont carrément dangereux. Ils vont parfois très loin dans leurs propos et leurs gestes vis-à-vis des professeurs et des directeurs d’école. Certains établissements ont même adopté des mesures de protection contre ces parents.

Quoi qu’il en soit, la situation est suffisamment sérieuse pour que la ministre de l’Éducation du Québec, Michelle Courchesne, réagisse sans délais. Chaque école primaire et secondaire devra se doter d’un plan pour contrer la violence en ses murs. « Bien entendu, s’il nous faut protéger la vaste majorité des élèves contre le taxage, le racisme, la cyberintimidation et la violence sous toutes ses formes, il nous faut aussi nous préoccuper des élèves qui éprouvent des problèmes de comportement », a expliqué la ministre Courchesne. Le gouvernement du Québec investira donc 16,88 millions de dollars répartis sur trois ans dans un programme de mesures visant à contrer la violence à l’école.

Le Plan d’action s’articule autour de quatre grands axes : la prévention et le traitement de la violence, la concertation et la formation, la recherche et la documentation et, le suivi et l’évaluation du plan. Le gouvernement compte produire un rapport sur la situation nationale au plus tard à l’automne 2008. Le plan de la ministre, qui pourrait aussi obliger toutes les écoles de la province à se doter d’une politique antiviolence claire, structurée et échelonné sur trois ans, mettra à contribution non seulement le ministère de l’Éducation, mais aussi ceux de la Santé, de la Justice et de la Sécurité publique.

La Centrale des syndicats du Québec accueille favorablement ce plan de mesures car elle estime que la violence est l’un des motifs principaux qui incitent les jeunes enseignants à quitter la profession. Les dernières données démontrent que 20 % d’entre eux abandonnent la profession avant de terminer leur cinquième année de carrière.

En France, signe également de la désagrégation du milieu scolaire : chaque jour, environ soixante professeurs sont agressés. Cette inquiétante moyenne, que vient de publier l’Observatoire national de la délinquance (OND), s’accompagne d’autres chiffres : durant l’année 2005-2006, 250 des cas signalés se sont produits avec arme et on a recensé cinquante agressions sexuelles. Entre 2002 et 2006, ce type de comportement a progressé de 30 %.

Comme l’écrit France-Soir : « On ne compte plus les plans annoncés en dix-huit ans par les pouvoirs publics. Celui de novembre 1990, signé Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale ; celui de mai 1992, qui marque la collaboration entre le ministre de l’Intérieur de l’époque, Paul Quilès, et son collègue de l’Éducation nationale, Jack Lang ; celui de mars 1995, mis en place par François Bayrou, ministre de l’Éducation nationale ; celui de novembre 1997, dû à Lionel Jospin, Premier ministre ; celui du printemps 2001, signé Jack Lang, de retour à l’Éducation nationale ; celui de novembre 2002, conçu par Luc Ferry et Xavier Darcos ; ceux de François Fillon en 2004, de Gilles de Robien en 2006… Récemment, Xavier Darcos, actuel ministre de l’Éducation nationale, a promis un « code de paix scolaire national ». En attendant, des gosses continuent à se faire « salement cogner ».

Mince consolation pour le Québec. Richard E. Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le développement de l’enfant, s’inscrit en faux contre ce débat qui pointe au sein des groupes d’instituteurs et de professeurs. Selon monsieur Tremblay, interrogé par Isabelle Hachey, « Cela fait depuis la fin des années 1970 que j’étudie ce problème et, à l’époque, les enseignants disaient la même chose! Ce n’est pas vrai qu’il y a plus de problèmes. Dans l’ensemble, au Québec, il y a moins de violence qu’il y a 20 ans ». C’est la perception de la société qui a changé, dit-il : moins répandue qu’avant, la violence choque davantage.

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9 responses

23 04 2008
Gilles

Dans toute éducation il y a une part de dressage… Je constate que les adultes ne savent plus établir de hiérarchie — on voit des aberrations bien-pensantes comme des institutrices qui demandent leur avis sur le programme scolaire à des enfants de 8 ans — et en conséquence, les enfants ne sont plus guidés. Sans guides, ils suivent leur instinct, on ne peut pas leur reprocher ; il est ironique que les enfants établissent des relations dominant/dominé spontanément, n’est-il pas ? Je conclus qu’à ne pas vouloir guider, les adultes fuient leur responsabilité première, et ton article décrit bien le résultat.
 
Je laisse de côté l’observation que les adultes de 30 ans ont eux-mêmes été privés de guides par leurs parents « ouverts » et « démocrates » et à l’esprit brouillé par les théories pédagogiques pour le moins fumeuses des années 60.
 
N’en concluez pas que je suis autoritariste et droitiste. Les enfants n’ont tout simplement pas atteint un développement mental suffisant pour décider de quoi que ce soit, et même les adolescents ont besoin de balises, c’est tout ce que je dis.
 

23 04 2008
Françoise

Je suis entièrement d’accord avec Gilles. La pédagogie des « enfants-rois » a été bien trop loin. Et ce sont bien souvent de ces enfants non-éduqués qui devenus parents sont les plus agressifs vis-à-vis des enseignants.

Si avant les années 60, on pouvait estimer que la discipline était trop stricte, le balancier est parti trop loin dans l’autre sens.

« Sur les 154 actes violents recensés en 2006-2007 dans des classes primaires, une dizaine ont éclaté en maternelle »

Il ne faut pas s’imaginer que les enfants d’âge maternelle sont des petits anges. Ils savent mordre, pincer, donner des coup de pied, faire tomber plus petit qu’eux. Si on n’intervient pas dans ces cas-là ne nous étonnons pas que cela s’aggrave ensuite. C’est à cet âge « tendre » que le « dressage » au savoir bien vivre en société est le plus indispensable. Comme le dit Gilles, il faut « baliser » le chemin.

Je serais assez d’accord avec Mr Tremblay, dans ce sens qu’on en parle beaucoup plus qu’avant et que tout se sait partout, très vite, par les médias.

23 04 2008
Pierre Chantelois

Françoise
Gilles

Je partage votre point de vue. Si les repères d’autorité sont absents de l’éducation familiale ou scolaire, il y a fort à parier que les jeunes se donneront tous les droits. Sans être passéiste, il faut revoir rapidement certains principes pédagogiques.

Parfois, j’ai la nette impression que les professeurs, les éducateurs, les enseignants, laissés à eux-mêmes, mesurent toute la tâche à accomplir. Mais ils se sentent bien seuls : réformes par çi, réformes par là, tout est prétexte pour remettre constamment en question l’ordre établi.

Pierre R. Chantelois

23 04 2008
Françoise

Pierre,

La question de la discipline et de l’autorité des enseignants risque fort de se poser de façon encore plus aiguë, en France, avec la diminution des postes qui a bien commencée et risque de s’aggraver. Comment « tenir » des classes de 35 à 40 élèves ? Sans compter qu’il en sera fini d’une pédagogie « adaptée » à ceux qui en ont le plus besoin. Il faudra en revenir aux cours magistraux, et « silence dans la classe ! ».

On se demande si là encore, n’est pas à l’œuvre depuis plusieurs années une entreprise de « démolition » (comme vous le signalez, la multiplicités de réformes qui vont dans tous les sens ne sont pas un facteur de progrès).

Moins les enfants seront bien éduqués, instruits et éveillés, plus il sera facile des les gouverner quand ils seront adultes ?

23 04 2008
Pierre Chantelois

Françoise

11 200 postes d’enseignants et de personnels des écoles, ce n’est pas rien. Selon le ministre Darcos, pour rehausser le niveau des élèves français, la question ne se limite « pas à une heure de cours de plus ou une de moins, à un prof de plus ou un de moins. Je vous assure qu’en vieux connaisseur de la maison, c’est moi qui ai raison », a-t-il notamment déclaré tel un pied de nez aux lycéens en colère.

Il y a quelques années, au Québec, le gouvernement a mis à la retraite des infirmières du réseau de la santé. Ces retraites massives ont vidé le milieu hospitalier. Nous en vivons encore aujourd’hui les conséquences.

Pierre R. Chantelois

23 04 2008
Françoise

Que répondre à une telle mauvaise foi ? Nous paierons cher tout cela nous aussi.

23 04 2008
chantal serriere

Le pédiatre en vogue Aldo Naouri applaudirait à la lecture de ces commentaires.
Albert Jacquart, lui, dit qu’il est normal que les adolescents n’aiment pas la société dans laquelle ils vivent et que de ce fait ils sont violents. Il dit encore, de sa petite voix usée mais infatigable, qu’il y a urgence à changer la société et qu’il assume l’utopie.

23 04 2008
Pierre Chantelois

Chantal

Le scientifique et humaniste Albert Jacquart est un conférencier très apprécié au Québec. Il faut relire ce pavé de 1999 : Moi, Albert Jacquard, ministre de l’Éducation, je décrète, qui s’inscrit vraiment dans l’actualité.

Pierre R. Chantelois

24 04 2008
clusiau

Article premier : Il faut supprimer tout esprit de compétition à l’école. Le moteur de notre société occidentale est la compétition, et c’est un moteur suicidaire. Il ne faut plus apprendre pour et à être le premier.

Article deuxième : L’évaluation notée est abandonnée. Apprécier une copie, ou pire encore, une intelligence avec un nombre, c’est unidimentionnaliser les capacités des élèves….Albert Jacquard

La réforme au Québec reprend ces thèmes. Mais les syndicats, les profs, la population et plein de journalistes sont contre. Alors quoi ? Faites-vous une idée hein !

Merci Pierre pour ce rappel Jacquard, du bonbon.

Et pour la violence, ce ne sont pas les jeunes qui sont plus violents mais bien notre société. Les adultes ne se battent pas, quoique l,armée ait la cote, mais la bagarre pour garder son poste ou se tailler une place est épouvantable.

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