Le spectre de la guerre civile commence à planer sur la Bolivie

6 05 2008

Le spectre de la guerre civile commence à planer sur la Bolivie, le pays le plus pauvre d’Amérique du sud. Poumon économique du pays, le Santa Cruz, le département le plus riche de la Bolivie et le plus grand du pays avec 370 000 km2, vient de tenir un référendum pour approuver un plan qui lui conférerait une plus grande autonomie régionale. La région de Santa Cruz détient les principaux gisements de gaz du pays. Le Santa Cruz conteste la nouvelle Constitution défendue par Evo Morales, qui vise à redistribuer la richesse au profit des paysans défavorisés des Andes, dont il est lui-même issu. Plus de 935 000 électeurs étaient appelés aux urnes dans la province orientale de Santa Cruz, qui revendique le droit de gérer les principaux gisements de gaz du pays et créer sa propre force de police. Trois autres régions riches, Beni (nord), Pando (nord-est) et Tarija (sud) ont prévu d’organiser un référendum similaire à celui de Santa Cruz en juin prochain. Ces quatre régions, la Media Luna, représentent 65% du produit intérieur brut (PIB) de la Bolivie.

Les électeurs auraient voté oui à plus de 85%, selon des résultats partiels. Le « oui » aurait remporté 85% des suffrages, selon la chaîne Unitel, contre 15% pour le « non ». Selon la chaîne PAT, le « oui » se serait imposé avec 85,1% des voix contre 14,9% pour le « non ». Le gouverneur de Santa Cruz, Ruben Costas, avait demandé aux habitants de se prononcer sur un statut d’autonomie leur permettant de gérer les gisements gaziers et de créer une force de police régionale. À elle seule, Santa Cruz, ville de 1,4 million d’habitants, est favorable à 70% au statut d’autonomie. Ruben Costas s’oppose ainsi à la nationalisation des ressources et la redistribution des terres voulue par Evo Morales, le premier chef de l’État amérindien dans l’histoire du pays. « C’est une révolution pacifique », a déclaré Ruben Costas. « Une nouvelle Bolivie va naître de notre décision », a prédit le gouverneur de Santa Cruz. Les autorités de la région espèrent désormais que la victoire du oui contraindra le président à négocier. Evo Morales a déclaré vendredi soir à l’Associated Press qu’un référendum national pourrait mettre fin à la bataille politique sur l’autonomie du Santa Cruz.

Evo Morales, en poste depuis 2006, a fustigé depuis la Paz ce scrutin le qualifiant de : « illégal et séparatiste ». Pour la plus grande joie d’Evo Morales, la Cour nationale électorale a abondé dans son sens en évoquant le caractère anticonstitutionnel du scrutin autonomiste. Toutefois, l’antenne régionale de la Cour a validé ce qui ressemble à un coup de force. L’armée bolivienne a condamné le référendum d’autonomie régionale.

Le vote de dimanche s’est déroulé essentiellement dans le calme sauf dans au moins trois circonscriptions du chef-lieu : Santa Cruz de la Sierra. Le président de la Cour électorale du département de Santé Cruz, Mario Orlando Parara, a affirmé que 91% des bureaux de vote ont fonctionné normalement. Des partisans du président Evo Morales, hostiles à la tenue du référendum, ont mis à sac quelques bureaux de vote du chef-lieu : Santa Cruz de la Sierra. Ces manifestants ont tenté ainsi prendre d’assaut le collège Claudina Thevenet de Santa Cruz, brûlant des urnes électorales. Luis Flores, un artisan cité par l’AFP, déclare que ce « référendum a été fomenté par les patrons pour nous voler nos ressources et les offrir aux multinationales étrangères ». Des centaines de policiers ont été dépêchés dans la région pour éviter les débordements.

Le président Morales s’est dit ni inquiet ni intimidé par ce référendum auquel son gouvernement n’accorde aucune valeur légale. Selon Morales, ceux ou celles qui défendent l’autonomie de Santa Cruz ne sont autres que quelques familles nanties qui ont peur de perdre leurs privilèges. Lors d’une allocution télévisée dans tout le pays, le président Evo Morales a déclaré que le referendum encourage la division. « Malgré les peurs, les humiliations, une grande révolte a jailli contre les groupes qui ont toujours utilisé la population à Santa Cruz sur la base des ressources économiques », a-t-il souligné. « Cette consultation illégale et anticonstitutionnelle n’a pas eu le succès espéré par certaines familles », a soutenu Morales, en référence directe aux entrepreneurs et grands propriétaires terriens de cette région de l’est.

Avec l’autonomie, les habitants de Santa Cruz s’opposent aux projets de redistribution des terres et des richesses du président et ils espèrent garder une part plus importante des recettes du gaz naturel de l’État et protéger leurs grands ranches et plantations. Le maire de Santa Cruz, Percy Fernández, a déclaré le 9 décembre 2007 : « Dans ce pays, bientôt, il faudra se peindre et se mettre des plumes pour exister ! » (Cité par Hervé Do Alto, La nouvelle Constitution existe, l’instabilité persiste, 13 décembre 2007).

La Bolivie ferait peur. Evo Morales est un « fan » déclaré de Fidel Castro, ami et allié politique d’Hugo Chavez, fondateur du parti « Mouvement vers le Socialisme » (MAS) et ancien leader syndical des producteurs de coca. La Bolivie c’est le pays dont 65% de la population se revendique indienne. Une population jusqu’ici marginalisée et dont la majorité vit en dessous du seuil de pauvreté. Evo Morales promet de « refonder » ce pays le plus pauvre d’Amérique du Sud.

Le gouvernement des États-Unis, dans un rapport du Département d’État, signale que la Bolivie pourrait être « un possible lieu pour des activités terroristes » en raison de ses liens avec le gouvernement de l’Iran : « l’instabilité politique, un cadre légal faible et fluctuant, la croissante culture de feuille de coca et l’ouverture de relations diplomatiques avec l’Iran montrent la Bolivie avec un nouveau potentiel comme lieu possible d’activités terroristes ». En réponse, Evo Morales a déclaré : « pour un système sauvage et inhumain comme le capitalisme, les luttes sociales pour l’égalité sont du terrorisme » tout en poursuivant, comme pour marquer le pas : « avec beaucoup de respect, je demande au gouvernement des États-Unis de retirer ses troupes d’Irak, ainsi nous pourrons le croire quand il dit qu’il lutte contre le terrorisme ». Le Mouvement vers le socialisme (MAS) d’Evo Morales est l’allié du socialisme bolivarien du président vénézuélien Hugo Chavez.

En décembre dernier, le président Morales respectait sa principale promesse électorale et présentait une nouvelle constitution. Le but est de mettre en œuvre des réformes politiques, économiques et sociales pour assurer les droits fondamentaux aux peuples indigènes, marginalisés depuis plus de 500 ans. La région de Media Luna (qui comprend les départements de Santa Cruz, Tarija, Beni et Pando), là où se trouvent les principales ressources naturelles du pays, s’oppose fermement à cette nouvelle constitution. Bien que majoritaire à l’assemblée constituante, le parti d’Evo Morales n’y dispose pas des deux tiers nécessaires à l’approbation des propositions de modification constitutionnelle.

En février 2008, Evo Morales dénonçait un complot commandé par Philippe Goldberg, l’ambassadeur des États-Unis en Bolivie contre les changements sociaux que prône son gouvernement. Selon Evo Morales, Philippe Goldberg s’immisce constamment et ouvertement dans les affaires intérieures de la Bolivie à travers d’actions politiques destinées à discréditer la Constitution adoptée en décembre dernier par l’Assemblée constituante. Ce texte interdit entre autres l’installation de bases militaires étrangères en Bolivie, c’est pourquoi les Etats-Unis financent des campagnes diffamatoires par l’intermédiaire de son Agence pour le Développement International (USAID).

Selon le recensement de 2001, 62% des Boliviens se considèrent comme faisant partie des populations natives indiennes, en majorité Quechuas et Aymaras. « Même si la nouvelle Constitution présente quelques aspects positifs, elle ne répond pas globalement aux besoins réels des peuples indigènes autochtones », déclarait le Mallku, chef aymara, Felipe Quispe, l’un des dirigeants historiques et emblématiques du mouvement indigéniste. « La gestion d’Evo est tout simplement un désastre. Au début, nous avions de la sympathie pour lui, mais il n’a pas rempli ses promesses, et a poursuivi un projet libéral à visage indien. Evo devrait abroger toutes les lois néolibérales, en commençant par celle punissant la culture de la coca – introduite sous pression nord-américaine – car la coca, c’est notre vie ». Le constat est impitoyable : « Nous prions pour la chute d’Evo Morales, parce qu’il porte préjudice au mouvement indigène en général ».

L’analyste politique et sociologue Jorge Komadina n’est pas de cet avis. Vingt-six mois après la victoire de la gauche, la Bolivie se retrouve avec « deux projets politiques antagoniques, qui se disputent le pouvoir politique et la domination des ressources naturelles » : d’un côté, le charismatique Evo Morales, le MAS et une série de secteurs populaires et des classes moyennes qui appuient le processus actuel de changement. D’autre part, l’opposition politique dirigée par les partis Podemos et Uniré nationale, les secteurs privilégiés – et plus particulièrement les propriétaires fonciers – et le dénommé « Mouvement civique régional » qui ne cessent de défier le gouvernement. « Les deux blocs peuvent compter sur une légitimité électorale, un appui social et une légalité reconnue », estime M. Komadina. Dans ce cadre, le travail laborieux de l’Assemblée constituante durant près de deux années a pris fin avec une nouvelle Constitution, approuvée sans avoir obtenu un réel consensus national et dénoncée par les secteurs anti-Morales.

Depuis le début du mois de mai, la Bolivie est l’actionnaire majoritaire de quatre compagnies pétrolières. En effet, le gouvernement a acheté des actions pour devenir l’actionnaire majoritaire des compagnies pétrolières Andina, Chaco, Transredes et la Compañia Logistica Hidrocarburífera Boliviana, auparavant aux mains de capitaux argentins, péruviens, espagnols, anglais, hollandais et allemands. A travers le Décret Suprême 29.544, le gouvernement a aussi nationalisé l’entreprise de télécommunications Entel.

Sources : AFP, Alternatives, Latin Reporter, Mondialisation, Presse canadienne, Reuters, RFI)

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5 responses

6 05 2008
Françoise

Toutes considérations mises à part, il est bien évident que des hommes comme Messieurs Morales et Chavez ne peuvent plaire aux dirigeants Américains. Les États-Unis ont toujours eu une petite préférence pour les « bons » dictateurs de droite (style Pinochet)… Serait-ce si étonnant qu’ils essaient par tous les moyens de se débarrasser de ces hommes qui « ne font pas ce qu’il faut » ?

« la Bolivie pourrait être « un possible lieu pour des activités terroristes »  »

Une petite guerre préventive ne réglerait-elle pas cela ? Au cas où…

6 05 2008
Pierre Chantelois

Françoise

Il ne faut pas oublier qu’il reste peu d’alliés des Américains en Amérique latine, si ce n’est Lulla (Mexique) et Uribe (Colombie). Après des années d’oppression auprès des populations indigènes, faut-il se surprendre que ces populations veuillent participer à la richesse collective et avoir droit aux dispositions des richesses naturelles de leur pays respectif? Les grands possesseurs de ces richesses tentent tant bien que mal de contrer toute nationalisation qui leur ferait perdre l’exclusivité du pactole.

Et l’Amérique veille. Et elle démontre une grande habileté dans les analyses géostratégiques en Amérique latine. Pitoyable.

Pierre R.

6 05 2008
Françoise

En effet, Pierre, il ne serait que juste que les populations autochtones aient la part qui leur revient et largement. Mais les privilégiés, d’où qu’ils soient, n’abandonnent jamais facilement leurs privilèges, la preuve en est.

L’Amérique veille, là est bien le danger…

6 05 2008
clusiau

Ça sent la CIA à plein nez. La guerre à la terreur, aux pauvres en fait, va se transporter là-bas.

Comme le mentionne Françoise, guerre des classes encore et toujours. Pas d’évolution chez les bêtes surtout pas la bête humaine et sa bêtise ancestrale.

Bonne chance à Morales.

6 05 2008
Pierre Chantelois

Clusiau

Tant et aussi longtemps que les classes dominées ne protestent pas trop contre les classes dominantes, cela va. Dès qu’elles élèvent la voix pour revendiquer les droits usurpés, elles deviennent suspecte aux yeux des puissances financières. Les États-Unis sont de plus en plus chassés de l’Amérique latine parce que les peuples autochtones revendiquent la gestion de leurs biens. Le Front monétaire international et la Banque mondiale ne sont plus les banquiers intransigeants en Amérique latine qui, par l’exigence de leurs ajustements structurels, ont créé des milliers et des milliers de chômeurs parmi les couches les plus pauvres de ces sociétés sous haute surveillance. On en voit aujourd’hui les résultats.

Pierre R.

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