Noir Canada : sur les agissements hautement critiquables des sociétés minières et pétrolifères canadiennes en Afrique

10 05 2008

Dans le numéro du 26 mars, le journal Alternatives présentait en exclusivité des extraîts du livre Noir Canada sous la direction d’Alain Deneault, publié chez Écosociété. Quelques semaines plus tard, voilà qu’Écosociété était menacée de poursuite par la multinationale Barrick Gold. Le collectif et son éditeur ont refusé de se laisser intimider par un géant minier qui dispose de ressources quasi-illimitées et n’hésite pas à déployer son arsenal pour défendre sa réputation. Les avocats de Barrick n’avaient pas pris connaissance de l’ouvrage de 350 pages, qui n’est pas encore disponible en librairie. Ils affirmaient néanmoins que toutes les allégations qu’il contient au sujet des activités de la société en Afrique sont « fausses et grandement diffamatoires ». Mais selon la maison d’édition, Écosociété : « Les horreurs ici rassemblées provoquent des hauts le coeur. Malheureusement, ce Noir Canada existe bel et bien et cet ouvrage se donne pour mission et devoir d’informer les citoyenNEs canadienNEs sur les agissements hautement critiquables des sociétés minières et pétrolifères canadiennes en Afrique ».

Voici cet article qui était, en mars dernier, à l’origine des suspiscions de la minière Barrick Gold.

Afrique : exploitation à la canadienne

Le Canada se targue d’être un pays phare en développement international. Alain Deneault, avec la sortie de son livre Noir Canada aux Éditions Écosociété remet en doute cette image de bienfaiteur. D’après ses recherches, les compagnies canadiennes, extractrices des ressources, commettent en Afrique des crimes dignes des empires coloniaux de l’époque.

Qu’il s’agisse du pétrole du Nigeria, de l’or des mines à ciel ouvert du Mali et de la Tanzanie, ou des richesses minières inépuisables des sols saccagés de la République du Congo, les canadiennes Barrick Gold, IAMGOLD, Emaxon, AMFI, Banro, Anvil et bien d’autres se partagent la plus grande part du gâteau africain. En effet, en 2003, 53 % des entreprises minières actives en Afrique étaient canadiennes. Et dans cette quête commerciale, où chaque kilomètre carré peut valoir plusieurs millions en ressources, les méthodes utilisées pour gagner ces profits mettent en péril tout l’avenir du continent.

Pillage et complicité de guerre

Ces compagnies jouissent d’une souveraineté offshore. Elles ont accès à toute une gamme de services crapuleux, allant des paradis fiscaux aux paradis judiciaires, à tout un réseau mafieux de trafics de toutes sortes. Le livre Noir Canada cite la compagnie Emaxon, basée à Montréal, qui agit à la solde du géant diamantaire International Diamond Industries. Dirigée par Dan Gertler, cette compagnie a réussi à obtenir les droits exclusifs sur l’exploitation des diamants en République démocratique du Congo (RDC), entente qualifiée de « vol institutionnalisé » par bons nombres d’observateurs internationaux, dont le Fonds monétaire international. On retrouve maintenant ce même Gertler au côté de Joseph Kabila, président de la République démocratique du Congo (RDC), le conseillant militairement, lui fournissant des armes et l’intégrant dans ses réseaux. Tout ça après avoir financé la guerre menée par le père, Laurent-Désiré Kabila.

M. Deneault, qui est aussi à la tête du collectif Ressources d’Afrique, dénonce dans son livre d’autres procédés utilisés par certaines compagnies canadiennes pour arriver à leur fin. C’est le cas du prospecteur Sutton Ressources, sous les guides de l’autre canadienne, Barrick Gold. En Tanzanie, en 1996, Sutton Ressources a été soupçonnée d’avoir enterré vivants au bulldozer des mineurs artisanaux de l’endroit, qui protestaient contre les expropriations massives et violentes de plusieurs villages. Barrick Gold avait obtenu du gouvernement tanzanien, grâce à son conseil consultatif composé de Brian Mulroney et Georges Bush Sr., les droits d’exploitation de cet important gisement aurifère, un des plus importants en Afrique de l’Est.

Des compagnies canadiennes ne se gênent pas non plus pour financer des guerres, et l’exemple de la crise qui fait rage en RDC depuis plus d’une décennie est stupéfiant. Avec la fin du contrôle étatique exercé par le président Mobutu par l’imposition des privatisations forcées par la Banque mondiale au début des années 1990, les compagnies canadiennes se sont associées d’abord au dictateur en place, mais ensuite avec les rebelles menés par Laurent-Désiré Kabila dans l’Est du pays. Kabila a donc obtenu, par l’octroi de contrats d’exploitation, une reconnaissance économique internationale, avant même de prendre le pouvoir. Cette aide financière a été précieuse pour renverser le dictateur Mobutu. Les compagnies canadiennes (Anvil, Banro, Barrick Gold, Emaxon, Kinross, etc..) en profitent : près de 300 milliards de dollars (en valeur boursière actuelle) ont été partagés, en ressources et infrastructures. Et seulement des miettes comme redevance pour l’État congolais.

La complicité de la Bourse de Toronto

« Le but du livre n’est pas seulement de relater les faits qui se sont déroulés sur le sol africain, mais surtout de savoir à qui profitent ces nombreux abus », explique M. Deneault. « Il faut que les Canadiens se questionnent sur leurs placements financiers. En investissant dans leurs REER, leurs portefeuilles financiers, leurs placements dans les compagnies canadiennes inscrites en Bourse à Toronto, ils deviennent complices, sans le savoir, des pires méfaits commis en Afrique ». Pourquoi la Bourse de Toronto ? Elle est beaucoup plus permissive que ses voisines américaines. Les compagnies profitent de ce « paradis juridique » en n’ayant aucun compte à rendre sur leurs activités illicites en sol étranger.

Contrairement aux bourses américaines, celle de Toronto ferme les yeux sur la méthode suivante : les compagnies prospectrices évaluent à la baisse la valeur réelle des gisements, les achetant à bas prix au pays d’accueil. Elles spéculent par la suite sur la valeur réelle des ressources disponibles sur les marchés boursiers. Les prix des actions montent en flèche, les compagnies engrangent les profits, profitant et abusant même des conditions d’engagement envers les pays hôtes : évasions fiscales, arriérés salariaux, ententes à rabais sur les prix des ressources, etc.

Et le Canada agit hypocritement, laissant agir ces compagnies qui nous représentent à l’étranger, les appuyant même dans leur démarche. « Il est inquiétant de voir les agences gouvernementales, comme l’ACDI, octroyer des fonds d’aide au développement à certains pays africains, alors qu’au même moment des compagnies canadiennes se livrent parfois au pillage des ressources de ce même pays. L’ACDI agit comme une agence de marketing pour le Canada, permettant de masquer les abus commis par les compagnies canadiennes », dénonce M. Deneault.

Et après l’Afrique, le Canada ?

Ce qui est alarmant, c’est que l’on retrouve ces mêmes compagnies partout au pays, exploitant ici les ressources canadiennes. Le livre Noir Canada mentionne IAMGOLD, qui empoisonne, par son exploitation de mines d’or à ciel ouvert, des villages entiers au Mali. Selon plusieurs enquêtes relatées dans le livre, dans certaines régions près des mines de Sadiola et Yatela, quatre femmes sur cinq auraient fait des fausses couches depuis le début de l’exploitation des mines, où sont déversées des quantités astronomiques de cyanure et d’acide chlorhydrique, qui contaminent les nappes phréatiques. Cette même compagnie extrait du niobium, à quelques kilomètres de Chicoutimi.

Alain Deneault émet cette mise en garde : « Logiquement, les compagnies canadiennes, qui profitent des largesses des gouvernements africains et mettent à mal le bien commun des populations locales, vont vouloir profiter de l’érosion de nos propres systèmes de protection publique pour profiter ici aussi des richesses énormes des sols canadiens ».

Alain Deneault réfute aussi l’argument selon lequel ces compagnies canadiennes qui investissent ici consolident une souveraineté économique canadienne. Ces compagnies pourraient du jour au lendemain passer aux mains d’étrangers.

De quoi se poser des questions sur nos priorités, nos besoins. « Pour la population canadienne, à quoi peut servir l’exploitation éhontée du diamant, de l’or, en Afrique comme au Canada, si en plus les profits engendrés vont alimenter des compagnies suspectes qui s’attaquent au bien commun ? », mentionne-t-il.

L’auteur soutient que l’approche du fédéral pour mettre au pas les compagnies canadiennes ne fonctionne pas. Sans coercition, les mesures incitatives et volontaires de contrôle sont des coups d’épée dans l’eau. Alain Deneault conclut : « Il faut en revenir à un positionnement politique et établir un rapport de force en s’enquérant sur ce qu’il advient des fonds que nous plaçons collectivement dans une Bourse, celle de Toronto, qui est ultra permissive ».

Source : Alternative


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11 responses

10 05 2008
Françoise

Pierre,

C’est consternant de voir que partout où elles vont, ces grandes compagnies se comportent en gangsters, sûres qu’elles sont de leur impunité. Et je pense que cela ne concerne pas que les compagnies canadiennes.

Que valent la santé, la vie des gens là où elles peuvent faire de gros profits ? Les hommes politiques sont complices tacitement ou ouvertement. C’est bien « l’Argent » qui dirige le monde…

10 05 2008
Pierre Chantelois

Françoise

En effet. Et c’est toujours par une presse parallèle ou des groupes qui se détachent volontairement des politiques officielles que ces informations nous parviennent. Vous avez raison. Cela ne concerne pas seulement les compagnies canadiennes. Mais sans le courage et la volonté d’une maison d’édition et d’un groupe de recherche déterminé, de tels abus n’auraient jamais franchi le cap de l’information publique.

Pierre R.

10 05 2008
Françoise

« Mais sans le courage et la volonté d’une maison d’édition et d’un groupe de recherche déterminé, de tels abus n’auraient jamais franchi le cap de l’information publique. »

Vous avez raison, et bien peu ont ce courage, malheureusement. Et ces courageux s’attirent des ennuis. La critique est interdite sous peine d’amendes…

10 05 2008
clusiau

Après le Livre Noir du Canada Anglais, voilà une bien laide nouvelle pour la Cacanada. Merci Pierre pour tous ces détails.

10 05 2008
Pierre Chantelois

Françoise

En effet. Saviez-vous qu’il existe en Amérique du Nord ce qu’on appelle des poursuites-bâillons? Le but des compagnies qui entament de telles poursuites n’est pas de gagner, mais de mettre fin à un droit fondamental. C’est un détournement des fins du système judiciaire qui entraîne un grave déficit démocratique, selon Lucie Lemonde, professeure au Département des sciences juridiques. Mieux connues sous le nom de SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation), ces procédures sont des actions judiciaires intentées contre des individus ou des groupes de pression en vue de les faire taire, en les entraînant dans des procédures juridiques coûteuses dont ils ne peuvent assumer les frais. Le chargé de cours Alain Deneault, auteur principal de l’ouvrage Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique et sa maison d’édition sont l’objet d’une poursuite en diffamation de six millions de dollars (3.864 millions d’euros) par la minière Barrick Gold. Ce montant représente 25 fois le chiffre d’affaires annuel d’Écosociété. « Aux États- Unis, des gens ont été victimes de poursuites-bâillons parce qu’ils ont envoyé des lettres aux journaux, parce qu’ils ont participé à une manifestation ou témoigné devant le Congrès », ajoute Lucie Lemonde. Pour en savoir plus, lire Yves Boisvert, du quotidien La Presse.

Clusiau

En effet. Et les informations qui sont bien laides, on essaie de les faire disparaître pour qu’elles n’apparaissent pas en public.

Pierre R.

10 05 2008
vince

Bonjour Pierre.

Le Canada me fait vraiment pitié en ce moment, pays que je pensais plus impliqué dans l’écologie.
La forêt borale canadienne est actuellement en grand danger :

http://archives.radio-canada.ca/economie_affaires/energie/clips/2061/

Avec un pétrole cher (causé par un décalage production/demande qui ne cessera de s’amplifier avec le temps, cf le « peak oil ») plus rien n’arrêtera la déforestation, sauf un retour du politique, mais pas façon sarkozy, un retour d’une politique responsable, réfléchie, posée, en un mot : adulte.

Enfin, la vie continue…

10 05 2008
Françoise

« Saviez-vous qu’il existe en Amérique du Nord ce qu’on appelle des poursuites-bâillons ? »

Pierre,

Cela existe en France aussi. Un exemple : http://ldh92sud.over-blog.com/article-19354693.html

10 05 2008
Pierre Chantelois

Vince

Quel débat. Au Québec seulement, l’exploitation forestière génère 79 687 emplois et compose des salaires approchant les 18 milliards de dollars, soit 17% de l’économie manufacturière québécoise. Comme vous le savez sans doute, le documentaire L’erreur boréale, de Richard Desjardins, a eu l’effet d’une bombe dans l’opinion publique. Face à cette onde de choc, le gouvernement du Québec s’est vu dans l’obligation de constituer, en 2003, une commission d’étude scientifique et technique indépendante, placée sous la présidence de Guy Coulombe, administrateur d’expérience. Et la conclusion du rapport Coulombe est tombée comme une deuxième bombe : rapport Coulombe tombe comme un couperet : « Il y a, globalement, surexploitation ligneuse des forêts du Québec ». Recommandation du rapport : réduction draconienne de 10 % à 20 % des coupes de bois résineux dans la forêt boréale.

Au Canada, les trois provinces les plus touchées par le déboisement sont le Québec, l’Ontario et l’Alberta. Au Québec, on réduit de 290 000 hectares la forêt boréal. Ensuite en Ontario ce sont 185 000 hectares de forêt détruits par année tandis que l’Alberta suit avec 67 000 hectares de forêt détruits par année. En Alberta, environ 9/10 des forêts ont été vendus à des compagnies d’exploitation forestière étrangères intéressées à la production de matériaux faits à base de bois. Greenpeace prévient que l’exploitation de la forêt boréale canadienne est une importante source d’émissions de gaz à effet de serre (GES) et dégrade les écosystèmes. La forêt boréale canadienne contient 186 milliards de tonnes de carbone. Cette quantité correspond à 27 fois les émissions mondiales annuelles de carbone résultant de l’utilisation des combustibles fossiles.

Le gouvernement conservateur minoritaire de Stephen Harper, peu porté sur les questions environnementales, Kyoto en est un exemple, fait reculer le Canada au rang des pires pollueurs et des pays qui dilapident leur forêt. Hélas.

Françoise

Bien évidemment. Il fallait y penser. Taser n’apprécie pas le « dépassement des limites de la liberté d’expression » qui se traduirait, selon elle, par un dénigrement de la marque et du nom commercial Taser. Incroyable mais vrai.

Pierre R.

12 05 2008
clusiau

…..un retour d’une politique responsable, réfléchie, posée, en un mot : adulte….Vince

La politique a-t-elle déjà été « pour adultes ». Jamais. Elle s’adresse aux ignares seulement.

Ce sont des adultes qui font de la politique mais pas des adultes qui votent, les faits le prouve.

20 06 2008
Guillaume Lamy

À ce sujet, voici une entrevue avec Alain Deneault, auteur de Noir Canada, disponible sur le site des publications universitaires :

http://www.publications-universitaires.qc.ca/?p=46

il y explique en détails la nature des concepts utilisés dans l’essai et prend bien soins de mentionner les sources auxquelles se réfèrent ses allégations.

Bonne écoute.
(entrevue qui s’insère bien dans le lecteur MP3)

20 06 2008
Pierre Chantelois

Guillaume

Merci pour le lien. Je vais le consulter rapidement.

Pierre R.

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