« Au Québec, l’immigrant n’est pas un invité, il est là pour rester. La règle de l’assimilation n’est plus admise » (Gérard Bouchard, Charles Taylor)

20 05 2008

« L’idée d’un projet de conquête islamiste a peut-être quelques fondements en Europe, mais pas au Québec. Parmi les quelque 60 mosquées établies à Montréal, on en connaît deux ou trois, très conservatrices, qui prêchent la non-intégration à la société québécoise pour des raisons sociales ».

« Le droit à la liberté religieuse inclut celui de la montrer. Enfin, ce sont les croyants eux-mêmes, et eux seuls, qui sont à l’origine de l’affaissement du catholicisme au Québec ».

« L’immigrant n’est pas un invité, il est là à demeure. Il n’est pas non plus un étranger, il est ici chez lui et partage les mêmes droits que tous. […] La règle de l’assimilation n’est plus admise aujourd’hui parce qu’elle est contraire aux principes du pluralisme ».

Gérard Bouchard et Charles Taylor, présidents, Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles

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Messieurs Gérard Bouchard et Charles Taylor ont reçu du gouvernement du Québec la somme de somme de 672 410 $ (436,0758 euros) pour avoir présidé la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Quelque 900 mémoires ont été déposés à cette commission et elle a commandé elle-même onze études ou rapports à des chercheurs pour obtenir un complément d’information. Les coûts de cette opération s’élèveraient à cinq millions de dollars (3,244 millions d’euros).

Cette commission, dès sa mise en marche, a connu quelques couacs qui ont miné partiellement sa crédibilité. Dans l’essai Circus Quebecus – Sous le chapiteau de la commission Bouchard-Taylor, (Jeff Heinrich et Valérie Dufour, Boréal, Québec, 2008, 198 pages), les journalistes Jeff Heinrich, de The Gazette, et Valérie Dufour, du Journal de Montréal, ont marqué à gros traits l’attitude hostile, selon eux, des deux commissaires à l’égard des médias, leur reprochant d’avoir entravé la liberté d’information par leur refus répété d’accorder des entrevue qui auraient pu éclairer certains aspects de leur démarche au fur et à mesure de son évolution.

Heinrich et Dufour ont noté que Gérard Bouchard est souvent monté au front pour défendre les croyances religieuses personnelles, ce qui lui a fait lancer à son collègue : « Charles, comment ça se fait que c’est moi, l’athée, le païen, qui défends toujours les croyants ici ? » (p. 76). Dans sa chronique du Journal de Montréal, Richard Martineau relatait que, dans une entrevue qu’il a accordée à l’émission Indicatif présent, diffusée sur les ondes de la première chaîne de Radio- Canada, le 19 septembre 2005, monsieur Charles Taylor se disait déçu de la décision du gouvernement de l’Ontario de ne pas permettre l’instauration d’une « justice religieuse ». Richard Martineau cite le philosophe et co-président de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles : « Cette décision ne m’apparaît pas fondée. Il n’était pas question d’amender le Code civil, mais d’ouvrir un espace pour les imams et les rabbins dans la médiation qui précède les divorces, par exemple…»

Autre sujet de polémique : dans une entrevue, qu’il accordait, à la fin de mars 2007, au journaliste Élias Lévy, de Voir, monsieur Bouchard y affirmait que son dernier livre, rédigé avec Alain Roy, La culture québécoise est-elle en crise ? (Boréal), était « quasiment le premier tome du rapport de la Commission d’étude sur les accommodements raisonnables ». Selon le co-président de la Commission : « ce qui vient d’arriver à propos des accommodements raisonnables en dit long » sur le fait « qu’il y a une articulation qui ne s’est pas bien faite entre la diversité et l’ancienne tradition ou culture de la société d’accueil ».

En 2007, monsieur Charles Taylor, philosophe rattaché à la Northwestern University, en Illinois, aux États-Unis, a reçu le Prix Templeton 2007. Premier canadien à recevoir ce prix qui s’élève à 800 000 livres sterling (presque 1.9 million de dollars canadiens), le quotidien Le Devoir, du 15 mars 2007, saluait en ces termes l’événement : « La nouvelle nous arrive comme ce soleil du printemps qui réchauffe nos cœurs : le philosophe Charles Taylor vient de recevoir le prix Templeton pour les hautes qualités morales et spirituelles de l’ensemble de son œuvre ». Or, comme l’indique David Rand, de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois, le Prix Templeton, selon le site WEB de cette Fondation, favorise le progrès en matière de religion. L’objectif serait d’accroître la « perception humaine de la divinité », d’accélérer la « créativité divine » et d’utiliser divers moyens, en particulier la recherche scientifique, afin d’aider les gens à voir « l’infinité de l’Esprit Universel qui crée toujours et actuellement les galaxies et tout être vivant » et à voir « les diverses façons dont le Créateur se révèle ».

Pour Marie-Michelle Poisson, de Cité laïque, et professeur de philosophie, il est clair que Taylor ne partage pas les vues majoritairement exprimées par les québécois, lors des audiences de la Commission, en ce qui concerne la laïcité des institutions publiques et la nécessité d’établir un contrat social fondé sur l’égalité universelle des droits et la suprématie de la dignité humaine. Madame Poisson formule ce jugement très sévère à l’égard du philosophe Taylor : « C’est un anti-laïque militant et un partisan du relativisme moral comme le sont tous les conservateurs et les fondamentalistes qui ne veulent laisser aucune chance aux principes philosophiques universels de surpasser les préceptes moraux religieux ».

De passage à Bordeaux, en France, le premier ministre Jean Charest a affirmé que messieurs Bouchard et Taylor ont joui d’une « totale liberté » pour réaliser leur mandat. Le quotidien The Gazette a publié, au cours de la semaine dernière, des extraits du rapport que doivent présenter au premier ministre du Québec les commissaires Bouchard-Taylor. Selon l’un des membres du comité consultatif de cette Commission, Pierre Bosset, aucun des membres du comité n’a d’ailleurs pu consulter le rapport dans son intégralité, ni même les recommandations finales des commissaires.

Sous la plume de Jeff Heinrich, co-auteur de Circus Quebecus, The Gazette révèle que les commissaires estiment que c’est le temps pour les Québécois francophones d’être plus ouverts, et de s’habituer à vivre dans une société « globale ». Le mécontentement de plusieurs membres de la majorité francophone envers les demandes des musulmans, des juifs et autres minorités religieuses semble être, après analyse de messieurs Bouchard et Taylor, le résultat d’un manque d’information et d’une fausse perception. Selon les co-présidents, l’immigrant n’est pas un invité au Québec, il est là pour rester et il bénéficie des mêmes droits que tous les autres Québécois.

Selon les commissaires, « le doute de soi et la peur de l’autre » sont « deux grands empêchements du passé canadien-français » qui risquent de conduire les Québécois à se replier sur eux-mêmes et à s’appauvrir. […] « Hier, c’était principalement l’anglophone qui menaçait […] Aujourd’hui, pour plusieurs, c’est l’immigrant ».

Jeff Heinrich, qui a parcouru une copie du rapport final de la Commission, écrit que ce dernier recommanderait aussi l’abandon de l’expression « Québécois de souche », qui peut être jugée désobligeante pour les arrivants plus récents, et de la remplacer par « Québécois d’origine canadienne française ». De plus, il faudrait abandonner, selon toujours ce même rapport, les termes de « minorité visible » et de « communauté culturelle ». Les deux commissaires voudraient également abandonner le terme « accommodements », qu’ils proposent de substituer par « ajustements » ou « harmonisations ».

Dans cette mouvance à l’ouverture à autrui, les commissaires auraient fait leur analyse de l’état de la situation au Québec : « En ces temps de brassage migratoire, d’Internet et de mondialisation, il est hautement souhaitable que le plus grand nombre possible de Québécois maîtrisent l’anglais ».

Voilà. La table est mise. Les Québécois, principale communauté francophone d’Amérique, manqueraient « d’ouverture d’esprit » vis-à-vis des immigrés, notamment musulmans. Et c’est sur les épaules de la majorité francophone du Québec que repose la responsabilité « d’ouverture d’esprit » face aux nouveaux arrivants. Jacques Beauchemin, un membre dissident du comité consultatif d’experts de la commission, a déclaré avoir « l’impression que les commissaires pensent que ce n’était pas nécessaire de tenir des audiences publiques, qu’ils n’avaient pas besoin d’entendre toutes les personnes » – plus de 3500 personnes ont assisté aux audiences dans 17 villes et villages de la province – « parce que dans leur esprit le rapport était déjà écrit ». Selon monsieur Beauchemin, « les commissaires essaient essentiellement de démontrer que la crise (sur l’accommodement des minorités) a été créée par les médias et qu’en fait, il n’existe pas de véritable problème ». Selon monsieur Beauchemin : « il y a au Québec une majorité, celle des Franco- Québécois, qui souhaite voir sa culture et ses valeurs être respectées par les nouveaux arrivants et le rapport final doit refléter cela. Les commissaires ne peuvent se contenter de vanter les vertus du pluralisme et de la diversité ».

(Sources : Cyberpress, Canoë, Express, Presse canadienne, The Gazette)

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6 responses

20 05 2008
Françoise

Pierre,

Je vois que vous avez un gros problème là… Si je comprends bien pour Messieurs Bouchard et Taylor, ce ne sont pas les immigrants qui doivent s’adapter aux lois, us et coutumes du pays qui les accueille, et les respecter, mais au pays d’accueil de « s’adapter » aux lois, us et coutumes des immigrants. Ce qui revient à renier toute la culture et l’histoire d’un pays. J’aimerai savoir si dans le cas inverse  — de Québécois partant vivre dans les pays d’origine des immigrants — on serait aussi « tolérant » pour eux.

Et naturellement tout ceci est sous-tendu par les problèmes religieux. Un fondamentalisme en vaut un autre…

Espérons que « L’Esprit universel » inspirera mieux vos législateurs que ces deux messieurs.

20 05 2008
Pierre Chantelois

Françoise

Aussi surprenante que la chose puisse paraître, il semblerait en effet que ce soit l’orientation qu’auraient donné à leur rapport les commissaires Bouchard et Taylor. J’appréhende au Québec une nouvelle crise sur l’immigration et un débat âpre. Le rapport est entre les mains du Premier ministre Charest qui devrait le rendre public à la fin de cette semaine. Je n’ai pas traité des réactions qui circulent déjà au Québec sur ces révélations du quotidien anglophone The Gazette. Consternant.

Toutefois, selon Radio-Canada, le professeur Daniel Weinstock, membre du comité-conseil de la commission, a estimé que le quotidien a fait une lecture erronée du rapport. M. Weinstock est spécialiste en philosophie politique et directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal. Bien qu’il n’ait pas vu la version définitive du rapport, il estime que les conclusions auxquelles arrive The Gazette ne sont pas fondées. Il regrette en outre que le quotidien ait mis l’accent sur des aspects qui lui paraissent marginaux, comme le fait que les Québécois doivent s’ouvrir davantage et apprendre l’anglais. Selon Radio-Canada, le professeur Daniel Weinstock soutient qu’il est faux de soutenir que le rapport blâme la majorité francophone pour tous les dérapages en matière d’accommodements.

Mais comme je l’ai déjà mentionné, le sociologue Jacques Beauchemin, a aussi lu des versions préliminaires du rapport dont il reconnaît l’essence dans les texte de The Gazette. « L’esprit du rapport consiste en gros à dire au groupe majoritaire : le problème vient de vous », a déclaré monsieur Beauchemin au quotidien Le Devoir. Selon lui, la Commission Bouchard-Taylor s’apprêterait à « faire porter l’effort de vivre ensemble sur la majorité des Québécois ».

Or « l’intégration est un jeu qui se joue à deux. Il n’y a rien de plus normal à ce qu’une société d’accueil exige des nouveaux arrivants un minimum d’efforts pour respecter les us, coutumes et valeurs du groupe majoritaire », a observé avec pertinence le sociologue.

J’attends avec impatience la publication officielle de ce rapport déjà contesté avant sa sortie.

Pierre R.

20 05 2008
Françoise

« l’intégration est un jeu qui se joue à deux. Il n’y a rien de plus normal à ce qu’une société d’accueil exige des nouveaux arrivants un minimum d’efforts pour respecter les us, coutumes et valeurs du groupe majoritaire »

Il n’y a rien à ajouter à cette observation de bon sens.

20 05 2008
clusiau

Pierre ce rapport ira au poubelle, comme la majorité des rapports. Je ne m’inquièterais pas là-dessus si j’étais vous car le gouvernement a bien d’autres chats à fouetter.

Les québécois ne sont plus des canadiens-français ignares qui traînent la peur de l’étranger refermés sur eux-mêmes. Il y a beaucoup de richesse parmi eux et ils détiennent les guides de nombreuses entreprises très lucratives.

J’ai rencontré des centaines d’immigrants qui parlent le joual mieux que moi. Les canadiens-français ont intégré les immigrants qui aiment la façon de vivre, la joie de vivre québécoise de belle façon.

Bien sûr il y aura toujours des gens qui insisteront pour s’exprimer en anglais et la bataille est surtout là soit, de forcer les entreprises à respecter la loi 101 qu’il nous faudra renforcer si nous ne voulons pas que notre langue disparaisse mais ça, c’est un combat quotidien, partout sur la planète civilisée.
Même les Hindous doivent apprendre l’anglais de même que les chinois maintenant et il est certain que la planète anglaise ne se convertira pas au Mandarin. Bonne soirée.

20 05 2008
clusiau

Pierre saviez-vous que les victimes de Katrina sont encore dans la m…e.

Si ça vous intéresse, j’ai reçu un petit vidéo d’une interview avec des noirs de New-Orleans. Instructif.

21 05 2008
Pierre Chantelois

Clusiau

Je partage votre avis sur l’ouverture des Québécois face à l’immigration. Nous ne vivons plus à l’ère du duplessisme.

Merci pour ce reportage de Pepe Escobar. En effet, nul besoin d’aller en Irak ou en Afghanistan pour voir le grand abandon. La Nouvelle Orléans en est un triste exemple.

Pierre R.

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