Au Canada, Québec et Toronto pour Kyoto mais contre Ottawa!

4 06 2008

C’était en 2004. Juin, plus précisément, le chef conservateur Stephen Harper, qui n’est pas encore Premier ministre du Canada, annonce clairement qu’il reniera la ratification du protocole de Kyoto par le Canada s’il est élu le 28 juin. Pourtant, le programme électoral de son parti n’allait pas aussi loin. Il ne s’agissait, selon le document conservateur, que de stopper les investissements prévus dans la mise en application du protocole de Kyoto, soit l’équivalent de deux milliards de dollars alloués à la stratégie canadienne de réduction des gaz à effet de serre (GES). Le ministre libéral fédéral de l’Environnement, David Anderson, avait, à l’époque, qualifié ce rejet de Stephen Harper de « catastrophe diplomatique et écologique pour le Canada » s’il devait se matérialiser un jour.

Deux ans plus tôt, en 2002, Stephen Harper avait, dans une lettre d’appel de fonds envoyée aux membres de son défunt parti, l’Alliance canadienne, tourné l’entente en ridicule et remettait en question la science qui sous-tend les changements climatiques. Rien de moins. « Kyoto est essentiellement un complot socialiste qui vise à soutirer des fonds aux pays les plus riches », avait écrit Stephen Harper. Par la même occasion, Stephen Harper affirmait que les preuves scientifiques derrière les changements climatiques étaient « modestes et contradictoires ».

Effectivement, depuis l’élection de Stephen Harper, le protocole de Kyoto a été dénoncé par le gouvernement minoritaire conservateur et les conséquences ont été particulièrement négatives au plan international. Et Stephen Harper s’est enfoncé en même temps qu’il cherchait par tous les moyens à enterrer, tant au Canada qu’à l’étranger, le protocole qu’il souhaitait combattre au-delà de toute logique : « Kyoto est une erreur que le monde ne doit jamais répéter », déclarait Stephen Harper en novembre 2007 à la réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth, à Kampala, en Ouganda.

Selon le Premier ministre canadien, la principale erreur de Kyoto aura été d’imposer des cibles en terme de réduction des émissions de gaz à effet de serre qu’à des pays ciblés parmi lesquels les plus grands pollueurs du monde comme les États-Unis, la Chine et l’Inde. Et en conséquence le Canada n’appuierait aucun nouveau traité international comportant de telles lacunes.

Le Premier ministre du Canada vient d’essuyer une sévère rebuffade. Les deux provinces les plus importantes du Canada, qui regroupent près des deux tiers de la population canadienne, l’Ontario et le Québec, se dissocient du plan stratégique adopté par le gouvernement minoritaire de Stephen Harper : « Les États-Unis se rapprocheront des objectifs du protocole de Kyoto au lendemain de la prochaine élection présidentielle, et le Canada se retrouvera isolé s’il s’entête à conserver une approche moins contraignante pour les entreprises polluantes », ont déclaré les premiers ministres Dalton McGuinty et Jean Charest.

Québec et Toronto sont donc convenus de signer un protocole pour la mise en place d’un système interprovincial de plafond et d’échange de crédits d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Un peu pour contrer la politique nationale sur les changements climatiques : « Du côté fédéral, ils sont en train de mettre sur pied un système qui est incompatible avec ce qui existe en Europe et ailleurs (…) ils sont désynchronisés », a déclaré le Premier ministre Jean Charest. Ce qui a irrité au plus haut point le ministre fédéral de l’environnement, John Baird, qui a condamné l’initiative des deux provinces, accusant ces dernières de miner le plan canadien sur les changements climatiques.

Le Québec reproche ainsi à Ottawa de ne pas tenir compte de ses efforts, depuis 1990, pour réduire l’émission de GES. « Le secteur industriel au Québec a baissé ses émissions de GES de 9%. Il se fait dire que tous ces efforts-là, ça ne compte pas », a commenté Jean Charest. Les deux provinces jugent beaucoup trop éloigné l’échéance de 2025 fixée par Ottawa pour l’obtention des résultats, et lui reprochent d’avoir retenu 2006 comme année de référence pour mesurer les efforts accomplis, plutôt que 1990, comme le préconisait le protocole de Kyoto.

Et Dalton McGuinty, de l’Ontario, a également décoché, à l’endroit du ministre John Baird, un commentaire de circonstance : « Il me semble que chaque fois que des premiers ministres se réunissent pour répondre aux besoins de leur population, ce devrait être une cause de célébration sur la colline parlementaire, et non une cause pour trouver des excuses pour nous critiquer ».

Jean Charest a mis en garde le gouvernement fédéral contre la tentation de mettre son nez dans les affaires des provinces : « Le gouvernement fédéral n’a pas l’exclusivité du bien commun (…) il faut respecter le partage des compétences ». En même temps, il fait le pari que le protocole d’entente conclu avec l’Ontario forcera le gouvernement fédéral à modifier son plan afin qu’il soit conforme aux normes internationales. La réplique du Premier ministre Harper n’a pas tardé : « Cet accord aurait peu d’effet puisque les deux provinces n’ont toujours pas accepté d’imposer des cibles obligatoires aux industries alors que son gouvernement conservateur l’a fait dans la dernière mouture de son plan vert ».

En juin 2006, le gouvernement du Québec adoptait son plan d’action 2006-2012, intitulé « Le Québec et les changements climatiques, un défi pour l’avenir ». Selon ce plan, le gouvernement du Québec s’est engagé à réduire les émissions annuelles québécoises de gaz à effet de serre (GES) de 10 millions de tonnes d’ici 2012. Comme il le laissait entendre lui-même, « le gouvernement du Québec entendait prendre résolument le leadership du développement durable en Amérique du Nord en se donnant les moyens de réduire ses émissions sous le niveau de 1990 ».

En octobre 2007, le gouvernement du Québec imposait aux grands consommateurs d’énergie fossile une nouvelle taxe verte, première en son genre au pays, sur chaque litre d’essence qu’ils consomment afin de financer le Fonds vert de la province qui devrait s’élever à environ 200 millions de dollars par an. L’objectif est également de permettre au gouvernement du Québec de combler près de 72 % de ses objectifs à l’égard du protocole de Kyoto. Et en réponse à cette nouvelle imposition, l’industrie pétrolière avait laissé entendre qu’elle pourrait remettre la facture aux consommateurs.

Dans toute cette mouvance de se rapprocher davantage des objectifs de Kyoto, une grosse ombre plane sur le Québec. En octobre 2007, le gouvernement du Québec a autorisé le projet de construction du terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) de Rabaska. Il faut dire que ce projet suscite une grande controverse au Québec. La fonction d’un terminal méthanier est de recevoir des navires méthaniers, de décharger leur cargaison de GNL, d’entreposer temporairement celui-ci dans des réservoirs avant de le vaporiser, c’est-à-dire de le ramener à son état gazeux original. Ce dernier sera ensuite expédié en continu vers le réseau de transport interprovincial, puis vers les réseaux de distribution québécois et ontarien. Selon les promoteurs du projet, Rabaska contribuerait à l’atteinte des objectifs de Kyoto en réduisant la consommation de mazout et de charbon.

Pour les opposants, c’est tout le contraire qui risque de se produire. Rabaska émettra 146 000 tonnes de gaz à effet de serre localement par année lors du processus de vaporisation du GNL. Cela équivaut aux émissions de 38 450 voitures. Si est pris en compte le processus à partir de sa source, Rabaska produira autant de GES que 185 500 automobiles et peut être plus, et ce, uniquement pour le transport du gaz naturel. Rabaska aurait donc pour effet d’augmenter les émissions de gaz à effet de serre du Québec, ce qui rendra plus difficile l’atteinte des objectifs du Protocole de Kyoto. Le terminal, d’un coût de 840 millions de dollars, doit être construit en 2014.

Pour l’ancien ministre de l’Environnement du Québec, Thomas Mulcair, maintenant député de l’opposition à Ottawa, la position du gouvernement vise d’autres intérêts que ceux de la population. Gazprom, filiale du monopole russe du gaz, s’associera au projet. L’intérêt de Gazprom réside dans le fait que le marché nord-américain est très important puisque pétrole et le gaz naturel comptent maintenant pour 31,6 % du PIB russe, 50 % des revenus de l’État et 65 % des exportations. Thomas Mulcair voit les choses autrement : « Le projet Rabaska est « littéralement prisonnier » de la firme russe Gazprom, ce qui va augmenter la fragilité énergétique du Canada et du Québec advenant une crise énergétique en raison des dispositions de l’ALENA ». L’entente prévoit entre autres que Gazprom devienne actionnaire de Rabaska. Selon monsieur Mulcair, c’est une façon pour Gazprom de contourner les règles des États-Unis et percer le marché nord-américain. Les opposants réclament une étude sur la pertinence pour le Québec d’importer du gaz naturel liquéfié quand d’importants gisements viennent d’être découverts dans la plaine du Saint-Laurent.

Sources : AFP, Canoë, Cyberpresse, Le Devoir, Gouvernement du Québec, Presse canadienne)

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9 responses

4 06 2008
Gilles

J’ai été choqué par cette session commune du conseil des ministre du Québec avec celui du gouvernement de l’Ontario. N’y a-t-il pas plus éloquente image de la posture provinciale du gouvernement Charest ? Guy Rocher avait bien raison de parler hier de retour en arrière [à propos de la dénomination Canadien-Français], et cette réunion commune en est un autre exemple.
 
Par ailleurs, croire que l’Ontario fera front commun avec le Québec contre le gouvernement central relève de la naïveté.
 

4 06 2008
Pierre Chantelois

Gilles

Pour situer Guy Rocher, il est important de préciser qu’il est né en 1924. Guy Rocher fit ses études de sociologie à l’Université Laval (1950) et à l’Université Harvard (1958). Après avoir dirigé l’École de service social de l’Université Laval (1958-1960) et le Département de sociologie de l’Université de Montréal (1960-1965) où il est toujours professeur titulaire, il s’est joint, à titre de chercheur, au Centre de recherche en droit public de la Faculté de droit. Auteur de 16 livres, dont l’Introduction à la sociologie générale, un véritable monument de la tradition sociologique québécoise traduit en six langues, et de plus de 200 articles dans les forums les plus divers, Guy Rocher a produit une œuvre savante qui a su inspirer plusieurs générations de chercheurs.

Sur son intervention relativement à la dénomination de Canadien-Français, c’est dans le cadre d’une entrevue à Radio-Canada que Guy Rocher livrait son opinion sur le Rapport Bouchard-Taylor.

Relativement à l’entente Québec-Ontario, pour ma part, j’y vois au contraire un premier exercice d’autonomie qui pourrait très bien s’inscrire dans le cadre du pays indépendant que nous souhaitons tous les deux. 🙂

Amicalement

Pierre R.

4 06 2008
Gilles

Pierre a écrit :
[…] j’y vois au contraire un premier exercice d’autonomie qui pourrait très bien s’inscrire dans le cadre du pays indépendant que nous souhaitons tous les deux.

Tu as peut-être bien raison ! Je n’ai pas situé Guy Rocher car je savais que tu le ferais… À propos, j’ai eu l’avantage de suivre ses cours, quand j’étais jeune ; il était [et je suppose qu’il est encore] excellent pédagogue en même temps que savant. Il savait nous donner le sentiment que nous avions le droit de penser par nous-mêmes.
 

4 06 2008
Pierre Chantelois

Gilles

C’est toujours un plaisir de découvrir ou de faire découvrir des personnalités du Québec qui ont la réputation mondiale d’un Guy Rocher. Merci de m’en donner l’occasion.

Pierre R.

4 06 2008
Françoise

« la position du gouvernement vise d’autres intérêts que ceux de la population. »

Il semble que ce soit la norme actuelle de bien de gouvernements… On « sert la soupe » à ceux dont la soupière déborde déjà…

4 06 2008
Pierre Chantelois

Françoise

L’intérêt commun est parfois une illusion de l’esprit, surtout lorsqu’on entre en politique. Les intérêts particuliers ont souvent préséance sur l’intérêt collectif, notamment lorsqu’il s’agit de redistribuer la richesse. Comme l’indique le Courrier international, cette semaine, il est éloquent que le soutien annuel que les pays riches font parvenir aux pays pauvres pour le développement de leur économie s’élève à quatre milliards – un chiffre insignifiant par rapport aux 125 milliards de subventions que ces pays accordent à leur propre agriculture.

Pierre R.

4 06 2008
Françoise

Pierre,

Vous avez raison, et je ne sais pas jusqu’où ira cet aveuglement des gouvernants.

« Ventre affamé n’a pas d’oreille » comme dit le proverbe.

4 06 2008
clusiau

Pierre il me semble que Charest fait preuve d’hypocrisie.

D’un côté il fait son matamore devant Harper avec le « bien-commun » et de l’autre il approuve le projet Rabaska qui nuira au bien-commun !

Quand au « rapprochement » entre nos deux Provinces, je suis sceptique.

4 06 2008
Pierre Chantelois

Clusiau

Il y a en effet une contradiction assez fondamentale dans les décisions du gouvernement Charest qui veut un Québec vert mais qui en même même temps, impose le projet Rabaska. Depuis des années, ce gouvernement fait la sourde oreille aux récriminations des riverains qui auront à vivre avec un port méthanier à proximité.

S’agissant de l’alliance Québec-Ontario sur la mise en place d’un système interprovincial de plafond et d’échange de crédits d’émissions de gaz à effet de serre (GES), je n’y vois là qu’une alliance stratégique importante qui pourrait être la même si le Québec était indépendant. Nous savons que dans l’éventualité de l’indépendance du Québec, l’Ontario et les États-Unis sont des axes prioritaires dans l’établissement d’alliances stratégiques pour le Québec, qu’elles soient économiques, industrielles ou commerciales. Dans le cas présent, elle touche la gestion environnementale.

Et je partage le même scepticisme. Sauf qu’il faut bien commencer quelque part. Et nous avons là un beau pied de nez à Ottawa et à la politique incohérente de Stephen Harper en matière environnementale.

Pierre R.

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