Deux amis indignes : Mbeki et Mugabe

11 07 2008

Thabof Mvuyelwa Mbeki a en commun, avec Nelson Mandela, le fait de parler la même langue maternelle et d’avoir appartenu au même parti politique, le Congrès national africain. En 1996, Mbeki devient le vice-président d’Afrique du Sud et se voit confier par le président de la République, Nelson Mandela, l’ensemble des pouvoirs de l’exécutif. En 1999, il accède à la présidence de l’État.

Thabo Mvuyelwa Mbeki se veut l’émissaire de la réconciliation au Zimbabwe. « Le pays a une dette (envers lui) pour ses efforts infatigables visant à promouvoir l’harmonie et la paix au Zimbabwe », a déclaré M. Mugabe lors de sa prestation de serment. Alors que la communauté internationale qualifie de simulacre le second tour de la présidentielle qui a reconduit Robert Mugabe au pouvoir, Thabo Mbeki se montre d’une absolue discrétion. Il pratiquerait une « diplomatie discrète », dit-on dans les milieux bien informés.

Ne sachant si le compliment est honorable, Robert Mugabe salue en Mbeki sa stature d’homme d’État. Investi d’un rôle de médiateur par la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), Mbeki ne ménage, semble-t-il, aucun effort pour réconcilier le pouvoir et l’opposition. C’est ce même homme d’État qui niait l’existence d’une crise au Zimbabwe. Ce n’est qu’en juin qu’il s’est montré, avec une prudence maniaque, inquiet de la situation qui prévalait dans le pays, notamment causée par des incidents violents et par l’interruption des activités électorales.

Pendant que Mbeki joue les émissaires de la paix, en Afrique du Sud, vieux pays d’immigration, 150 000 étrangers sont refoulés sans ménagement vers les frontières du Zimbabwe. Au cours du seul mois de mai, la crise sociale sud-africaine a fait plus de 40 morts, plusieurs centaines de blessés, et près de vingt mille personnes ont été déplacées et dépossédées de leurs biens. La chasse à l’étranger s’est faite à la machette et à l’arme à feu.

Retour d’ascenseur. Sur le dos des populations de plus en plus appauvries. Thabo Mbeki est derrière Robert Mugabe parce que Robert Mugabe a aidé Thabo Mbeki et son parti, le Congrès National Africain, qui voulaient en finir avec l’apartheid de l’Afrique du Sud. Et Mugabe, le héros, est celui-là même qui a chassé le régime raciste blanc de l’ancienne Rhodésie du Sud.

L’Afrique du Sud n’est plus la « Rainbow Nation », ce vieux pays de l’immigration, dont nous parlions précédemment. Il est vrai que l’apartheid a libéré le pays du joug blanc, sauf que, depuis, un million de Sud-Africains blancs, en grande partie des travailleurs qualifiés, ont fui le pays. La xénophobie est maintenant au cœur de l’actualité sud-africaine. Des dizaines de Zimbabwéens ont été massacrés par des Zoulous, Xhosas, Tswanas, Swatis et autres Basothos qui les rendent responsables de leur misère. Et s’il n’y avait que les Zimbabwéens ! L’Afrique du Sud pourrait glisser inexorablement vers cette xénophobie zimbabwéenne qui veut que ce soit le Blanc qui soit à nouveau la source de tous les maux. C’est la piètre image qu’envoie au monde entier ce pays qui sera l’hôte de la Coupe du monde de football en 2010 !

Thabo Mbeki est montré du doigt. Il s’est préoccupé davantage de la libéralisation de l’économie que de l’efficacité des programmes sociaux. Il fait le trajet entre les capitales pour concilier les parties qui se querellent au Zimbabwe mais il est incapable de réconcilier les factions qui lézardent, chez lui, l’ANC. Aux prises avec des dissensions internes entre son camp et celui du nouveau président du parti, Jacob Zuma, Thabo Mbeki est incapable de mettre fin aux pannes d’électricité croissantes qui compromettent la sécurité énergétique du pays.

Quatorze années d’espoirs déçus, disent certains. Ceci expliquerait cela : les attaques xénophobes contre des citoyens du Zimbabwe, du Malawi, de la Zambie, ainsi que contre ceux de l’Ouganda, du Ruanda, du Burundi, de la Mozambique, en plus des autres immigrants africains en situation irrégulière. Pour bien comprendre la situation qui prévaut en Afrique du Sud et l’opinion de plus en plus négative des sud-africains à l’égard de leur président Mbeki, il faut consulter d’abord le site Surviving et ZimStallion.

La réputation de plus en plus écorchée de Thabo Mbeki dépasse maintenant largement les frontières de l’Afrique du Sud. À la fin de mai, le Haut commissariat des nations unies pour les réfugiés (HCR) avait invité le gouvernement sud-africain à faire face à la situation des Zimbabwéens vivant illégalement sur son sol. Selon le Haut Commissaire, Yusuf Hassan, de nombreux ressortissants zimbabwéens, compris entre un et trois millions, vivant en Afrique du Sud, sont sans papier.

Pendant ce temps-là, en juin, l’ambassadeur d’Afrique du Sud aux Nations Unies, Dumisani Kumalo, bloque l’adoption d’un projet de déclaration qui aurait affirmé que les résultats de l’élection du 27 juin ne pouvaient avoir « ni crédibilité ni légitimité » et que les résultats des élections du 29 mars devaient donc « être respectés ». Pour l’opposition, le président sud-africain Thabo Mbeki abandonne le peuple du Zimbabwe en agissant comme s’il protégeait un Etat voyou. Pour l’ambassadeur d’Afrique du Sud, cette résolution revenait à déclarer que Tsvangirai, le chef de l’opposition, était le vrai président du Zimbabwe. Et Tsvangirai a réagi : « Un gouvernement d’union nationale ne répondrait pas aux problèmes que rencontre le Zimbabwe et ne refléterait pas la volonté du peuple zimbabwéen ».

Les pays du G8 viennent de servir un camouflet au président Thabo Mbeki. Le G8 a d’abord exprimé sa grave inquiétude face aux violences au Zimbabwe. Il a ensuite menacé de prendre des sanctions financières contre les dignitaires du régime. Il recommandé enfin la nomination d’un envoyé spécial de l’ONU. Mais selon les dernières informations, six membres du Conseil de sécurité – Afrique du sud, Chine, Indonésie, Libye, Russie et Vietnam – sont hostiles à l’implication même du Conseil dans la crise zimbabwéenne.

Mbeki, si les Nations Unies donnent suite à cette recommandation, ne sera plus le seul interlocuteur de la communauté internationale auprès de Robert Mugabe. Celui qui se disait en pouvoir d’obtenir un accord négocié entre le pouvoir et l’opposition au Zinbabwe vient d’être, pour ainsi dire, écarté du jeu. Comment Mbeki, qui a perdu la confiance de l’opposition zimbabwéenne, le Mouvement pour un Changement Démocratique (MDC), peut-il réunir les adversaires pour les inviter à la réconciliation ? Morgan Tsvangirai, refuse d’ouvrir un dialogue avec le pouvoir tant que les violences contre ses partisans se poursuivront. Les rencontres entre Robert Mugabe et Thabo Mbeki se déroulent en l’absence de Morgan Tsvangirai. Le MDC et la Zanu-PF ont pleinement raison d’être en désaccord avec les bases et le cadre du dialogue proposé par Mbeki : Robert Mugabe exige au préalable d’être reconnu comme le chef de l’Etat, ce que l’opposition refuse catégoriquement. Une aile dissidente du MDC participait par contre à cet entretien. Mais là est une autre histoire.

Mugabe est furieux. Son gouvernement et ses porte-paroles invectivent, du haut de leur autorité usurpée, les pays du G8 pour leur position. C’est du « racisme international », lance le ministre de l’information, Sikhanyiso Ndlovu. « Il n’est prévu nulle part dans la loi internationale qu’un groupe de pays réunis en un club privé puisse décider de la légitimité des gouvernements d’Etat souverains (…) C’est du racisme international ». Et son adjoint, Bright Matonga, ajoute : « Ils sont racistes, ils pensent que seuls les blancs pensent de manière juste ».

Comme un camouflet ne vient jamais seul, l’Université d’Edimbourgh de Grande-Bretagne vient de retirer à Mugabe son diplôme honorifique, en prétextant de présumées violations des droits de l’Homme par son gouvernement. Diplôme que cette institution lui avait conféré en 1984. Le ministre de l’information, Sikhanyiso Ndlovu, très occupé par les temps qui courent, a déclaré qu’il est malheureux qu’une telle institution puisse prendre une telle décision sous la pression du gouvernement britannique et d’étudiants sous-informés de son campus. « Nous savons que les pressions de certains milieux britanniques qui ne supportent pas le programme de réforme agraire au Zimbabwe sont à l’origine du retrait de ce diplôme », n’a pas hésité à affirmer le ministre de l’information.

Entre temps, l’économie du pays est au plus mal : l’inflation atteint officiellement 165 000 % en mai et la population recourt au troc pour survivre. Comme l’indiquait le Nouvel Observateur, une miche de pain, dans un supermarché, coûtait deux milliards de dollars zimbabwéens (12 centimes d’euro au taux de change officiel) ou 15 milliards de dollars zimbabwéens (près d’un euro) sur le marché noir, où les prix de produits peu abondants peuvent gonfler jusqu’à dix fois. Beurre, gâteaux, ou viande de bœuf connaissent eux aussi une flambée des prix, tandis qu’une batterie de voiture coûtait lundi 2.400 millions de dollars zimbabwéens (152 euros), soit dix fois plus que deux semaines plus tôt.

Il ne reste qu’à souhaiter que l’opération si importante aux yeux de Mugabe, l’opération Murambatsvina, s’applique un jour à son auteur et à tous ceux qui l’entourent de près ou de loin : « Nettoyez la crasse ».

____________________________

Advertisements

Actions

Information

11 responses

11 07 2008
Françoise

Ah ! Comme le « racisme » a bon dos…
 
Pierre,
 
Croyez-vous qu’un jour on pourra lire de bonnes nouvelles ? J’ai la triste et démoralisante impression que tout se délite partout dans le monde. Ce siècle sera-t-il celui de toutes les régressions ?

11 07 2008
Pierre Chantelois

Françoise

J’imagine que nous devons passer par les mêmes choix douloureux. Lorsqu’il s’agit de trouver un sujet de rubrique, nous regardons l’actualité. Et cette actualité est douloureusement négative. Je me vois cherchant des heures un sujet qui soit intéressant, joyeux, optimiste. Sans rigoler, je devrais y consacrer le double du temps, ce qui me resterait qu’une heure ou deux pour rédiger.

Je me suis interrogé à savoir comment me rendre moins sensible à toutes ces nouvelles « catastrophe ». Je me réfugie dans les mots. Mes modestes mots. En me donnant pour prix de consolation la liberté de commenter, voire parfois de dénoncer, ce qui m’apparaît une atteinte à mes convictions profondes. Sans pour autant prétendre détenir la vérité.

Il n’y aura là rien pour répondre à votre question existentielle. Nos angoisses métaphysiques sont si profondes qu’elles doivent être, en ce qui me concerne, contrôlées et orientées. Scepticisme et pessimisme sont aux aguets.

Pierre R.

11 07 2008
Françoise

cette actualité est douloureusement négative.

On dit que « l’on ne parle jamais des trains qui arrivent » à l’heure »…
Il doit en être des bonnes nouvelles comme des trains…
 
Je pense comme vous que le seul recours que nous avons de ne pas sombrer dans la désolation, c’est de dire ce qui nous parait inacceptable, de dire pourquoi avec nos mots et de défendre ce qui nous semble l’essentiel.

La période que nous vivons est difficile, mais peut-être, sûrement, pas plus que d’autres. Ce qui me frappe, cependant, c’est que tout semble aller dans le même sens, partout : la négation de l’être humain, la négation de l’Humanisme. Les progrès insuffisants, mais réels, faits depuis des siècles sont balayés par la volonté « d’élites dirigeantes » dont le but devrait être, au contraire, de les conserver et d’aller au-delà.

11 07 2008
Pierre Chantelois

Françoise

Je me souviens d’un livre qui, en raison de son titre même, a attiré mon attention. C’était « Les horreurs de la démocratie » de Nicolas Gomez Davila. J’avais noté une réflexion que je souhaitais ne pas oublier : « La cité disparaît, tandis que le monde entier s’urbanise. La cité occidentale était une personne. Aujourd’hui, l’hypertrophie urbaine et le centralisme étatique la désintègrent en un simple entassement de gîtes sans âme ». Et pour Davila : « Les parlements démocratiques ne sont pas des enceintes où l’on débat, mais où l’absolutisme populaire enregistre ses édits ». Cette réflexion m’avait profondément troublé en raison de mes responsabilités au sein de la Fonction publique. Est-ce que j’en étais réduit à habiter moi-même « ce gîte sans âme » ? Il faut avoir côtoyé le pouvoir pour s’en éloigner. Il faut désirer le pouvoir pour le côtoyer.

Votre commentaire m’a rappelé Davila que j’ai retrouvé dans un cahier dans lequel je consigne mes notes de lectures.

Vous avez raison : il faut « dire ce qui nous parait inacceptable, dire pourquoi avec nos mots et défendre ce qui nous semble l’essentiel ».

Pierre R.

11 07 2008
Catherine

« On ne parle jamais des trains qui arrivent a l’heure »…

Françoise,
It certainly does appear as if progress gained over centuries are being blown away in a flash of time. Just keep writing.

Pierre,
Just keep writing.

I have one small habit (actually by choice, I decided to do this).
Whenever service is good (bagger, cashier, clerk, etc…) I ask for the supervisor to compliment the person. You can imagine the effect!!! People ALWAYS ask for the supervisor to complain. Try it, it will lift your spirit.

11 07 2008
Pierre Chantelois

Catherine

Je peux en effet imaginer que cette initiative, heureuse, de votre part, n’est pas habituelle. C’est toute la différence.

Pierre R.

11 07 2008
Françoise

Pierre,

Nous en arrivons à une « démocratie » où les représentants des Peuples ne représentent plus que leur idéologie et celle de leur parti. Et force nous est faite d’avaler la potion « pour notre bien ».

Catherine,

On n’imagine pas ce qu’un simple sourire, une parole aimable, un petit compliment, peuvent avoir de « magique ». Je l’ai expérimenté de longue date partout où je les ai « offerts ».

11 07 2008
Pierre Chantelois

Françoise

La pratique du pouvoir est un jeu du hasard. Je viens de terminer cette lecture de l’hebdomadaire Le Point : les Français sont déçus. Une majorité d’entre eux n’ont pas une bonne opinion de la présidence de Nicolas Sarkozy plus d’un an après son élection. Ils sont 57 % à juger négatif son bilan – dont 23 % très négatif -, tandis que 38% le trouvent positif – dont 5 % très positif – selon un sondage* CSA paru vendredi dans Le Parisien/Aujourd’hui en France. Nous en avons tant parlé, sur votre blogue et ici. La remontée de Nicolas Sarkozy se fera à l’image de Sisyphe qui ne parvient plus à rouler son caillou jusqu’au sommet de la colline.

Pierre R.

11 07 2008
Françoise

Pierre,

Les Français sont déçus. Certainement. Tous ceux qui s’étaient laissé éblouir par un « miroir aux alouettes » manié de main de maître, les premiers sans doute. Ceux qui n’avaient pas voté pour Mr Sarkozy, ne sont pas déçus, ils sont catastrophés.

14 07 2008
emachede

La Françafrique dans la continuité. Jean-Marie Bockel, ex-Secrétaire d’État chargé de la coopération et de la francophonie, avait proclamé la fin de ces pratiques dans le cadre de la Rupture. Après un reportage « bombe » sur France 2 sur Omar Bongo, cela faisait désordre. Il a été remercié et mis au placard au secrétariat d’état des anciens combattants.
On ne touche pas aux intérêts de Total et des autres industries.

Et quand on voit, lors du 14 juillet, la lecture de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1948 par Kad Merad au parterre de dictateurs, dont Bachar Al-Assad, que cela soit le Moyen Orient ou l’Afrique, les bons sentiments ne sont qu’une mascarade. Seuls les profits et le pouvoir comptent.

Emachedé du blog Cpolitic

14 07 2008
Pierre Chantelois

Françoise

Je peux imaginer l’état d’esprit de beaucoup de Françaises et de Français. Personnellement, je ne vis pas en France mais je dois admettre qu’il est difficile d’imaginer parcours aussi peu linéaire que celui de Nicolas Sarkozy. C’est peut-être cela la rupture qu’il appelait de tous ses vœux.

Emachede

J’ai vu effectivement sur France24 cette lecture. Mais ce qui me foudroie davantage, ce sont ces déclarations de Bernard Kouchner : « À travers nous, près de huit cent millions d’humains se retrouvent en paix. A travers nous, un rêve est en passe de se réaliser, celui d’un projet collectif de développement économique, de paix, de droit et de solidarité : l’Union pour la Méditerranée ». Bon. Le peuple français a de quoi réfléchir et meubler ses fins de soirée.

Pierre R. Chantelois

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




%d blogueurs aiment cette page :