L’insoutenable légèreté de l’être.

10 08 2008

Kundera. L’insoutenable légèreté de l’être. Sentiment qui me traverse avant de jeter quelques phrases sur le papier. Je me sens tout drôle d’écrire, que dis-je, de parsemer sur papier, pas tout à fait, sur l’écran de mon ordinateur, devrais-je dire, quelques phrases que je trouve, à la fin, liées par une logique, mais très légère. L’improvisation, je ne l’aurais jamais imaginé, exige une rigueur égale à l’écriture sur l’actualité. Celle-ci nous propose un fil conducteur. Celle-là, l’improvisation, nous donne un fil pour nous perdre.

Étant peu familier avec l’art de l’improvisation, je vais donc me raccrocher à un fait divers qui a émaillé ma journée de samedi. J’ai pris congé. J’ai fui ma table de travail. J’ai en réalité fui l’écriture institutionnelle pour une improvisation. Loin de la discipline de l’écriture. La marche. Ultime plaisir du vagabond. Marcher sans but aucun. Ultime joie de l’anonymat au sein de la grande ville. Je n’ai rencontré, à mon étonnement, personne. Douce retraite qui fait que vous disparaissez progressivement des réseaux de ceux-là ou de celles-là qui vous avaient tant à l’œil, hier, pour une foule de petites raisons ou de bons prétextes à vous solliciter une quelconque faveur. Elle est bien belle, la vie.

Un fait divers, disais-je? Il vient. En improvisant ainsi, je mets de l’ordre dans mon fourbi de mots. Petite radio à piles dans mes poches, casque d’écoute couvrant  mes oreilles, je me suis laissé inonder, en cours de marche, par la douceur de Beethoven. La Pastorale. C’est peu ordinaire d’écouter dans les clameurs et les bruits de la ville, frôlant et côtoyant tant d’anonymes, comme moi, une musique composée par une célébrité qui atteignait une surdité avancée! Je pourrais lui ressembler, pourquoi pas : sourd aux bruits de la ville mais en éveil aux accents des trilles et des volutes des cordes que m’envoie cette symphonie transcendante.

Trois heures de marche. Mes pieds m’ont lancé un signal de fatigue. Ils ne peuvent pas se taire et me laisser goûter les images kaléidoscopiques de la rue et les sons de mon environnement électro-portable ? Je m’impose un arrêt. Un petit café crème me redonnera l’énergie qu’il faut pour me remettre sur la route du pèlerin urbain que je suis. Je ferme ma radio, j’enlève mon casque d’écoute. Mes yeux tombent sur le quotidien étalé sur une table. Je réalise tout de go ce qu’écrivait Françoise hier. « Difficile d’y échapper, n’est-ce pas ? » En effet.

Là, en première page, la question fondamentale est posée : « Ouverture des Jeux : où est Stephen Harper ? » Ce n’est pas vrai. Dire que si je n’avais eu ce contrat d’écriture institutionnelle, je me serais senti obligé d’épiloguer sur la question. Pire. D’y chercher une réponse. Chercher, documenter, valider (Bis repetita non placent). En raison de cette nouvelle légèreté de l’être,  très circonstancielle, faut-il le préciser, je me sens libre de ne pas répondre. Je me sens libre de dire, comme ces gamins dans leur langue si particulière : « et après ? ». D’autres gamins, Amérique impose, diraient : « So What ? » Ben oui, quoi. Et après ?

Bizarre comme une question me fournit une certitude au lieu du doute. Harper n’est pas là où se trouvent tous les autres. La question me suffit. Inutile de lire l’article. Cela ne m’intéresse pas. Je dépose le journal. Je termine mon café. Mes pieds me signalent qu’ils peuvent me supporter encore pour une heure ou deux. Pourquoi ai-je le sentiment de la joie ? Au lieu de me laisser turlupiner par cette banale question, je m’en détache totalement parce qu’elle m’a donné une certitude et éliminé un doute. Où qu’il soit, Harper n’est pas là où la logique politique aurait exigé qu’il soit. Un petit doute toutefois : peut-être, me dis-je, que mon premier ministre est plus sympathique que je ne le croyais.

Je rallume ma radio. Je repère immédiatement la seule station de musique classique de Montréal. La seule station qui ignore l’actualité.  Elle tourne le dos à l’actualité pour que je puisse l’ignorer à mon tour. Je remets mon casque d’écoute. Pedibus cum jambis, je reprends ma quête de l’harmonie (par la musique) dans le fatras visuel urbain. Avec davantage de légèreté de l’être. Plus soutenable maintenant. À la radio, In Abendrot. Au crépuscule.

« Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est » – (Marcel Proust).

Bien le bonjour chez vous.

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6 responses

10 08 2008
Gilles

Voici une traduction du dernier des Vier letzte Lieder de Richard Strauss, Im Abendrot (Au soleil couchant, poème de Joseph von Eichendorff) chanté ici par Julia Varady.
 
Dans la peine et la joie
Nous avons marché main dans la main ;
De cette errance nous nous reposons
Maintenant dans la campagne silencieuse.
Autour de nous les vallées descendent en pente,
Le ciel déjà s’assombrit ;
Seules deux alouettes s’élèvent,
Rêvant dans la brise parfumée.
Approche, laisse-les battre des ailes ;
Il va être l’heure de dormir ;
Viens, que nous ne nous égarions pas
Dans cette solitude.
Ô paix immense et sereine,
Si profonde à l’heure du soleil couchant !
Comme nous sommes las d’errer !
Serait-ce déjà la mort ?

10 08 2008
Pierre Chantelois

Gilles

Merci. J’ai cherché la version française du poème de Joseph von Eichendorff sans la trouver. Vous l’avez fait. Que c’est beau ce poème. Que c’est beau.

Pendant des années je n’écoutais que la version de la grande Jessye Norman accompagnée de Kurt Masur. Im Abendrot est un sommet. J’ai découvert les Vier letzte Lieder de Strauss lorsque je travaillais à Québec, vers les années 1980, je crois. Je réécoute avec autant de ferveur ces chants de la plénitude.

Pierre R.

10 08 2008
Françoise

S’évader, rêver éveillé, oublier les laideurs de notre monde, ne voir et n’entendre que le beau.

Merci pour cette bonne et belle promenade Pierre.

Merci Gilles pour la traduction du poème.

(Vous avez bien de la chance d’avoir « perdu » Mr Harper, ne serait-ce que pour peu de temps. Ici, nous ne « perdons » jamais-jamais-jamais « qui vous savez »…)

10 08 2008
Pierre Chantelois

Françoise

Me permettez-vous : « Difficile d’y échapper, n’est-ce pas ? »

Pierre R.

10 08 2008
Françoise

Ah ! La la ! Comme vous dites Pierre…

10 08 2008
Olivier SC

Inculte je suis, parfois, et demande des références … Enfin : si j’arrive à poster ce soir …
Bien à vous !

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