Nicolas Sarkozy : oui à l’élargissement des Nations-Unies, non à l’élargissement de l’UE

24 09 2008

Le président Nicolas Sarkozy a cultivé l’art de l’ambigüité. Il le maitrise avec une main de maître, à vrai dire. Aux Nations-Unies, Nicolas Sarkozy plaide pour l’élargissement du Conseil de Sécurité. « On ne peut pas gouverner le monde du XXIe siècle avec les institutions du XXe siècle », a déclaré le président français. « Élargir le Conseil de sécurité et le G8 n’est pas qu’une question d’équité, c’est aussi la condition pour pouvoir agir efficacement », soutient monsieur Sarkozy en lançant ce cri de ralliement : « Nous ne pouvons plus attendre ».

L’impatience des pays en émergence peut se comprendre. L’impatience du brésilien Lula da Silva, dont le pays est candidat à un siège permanent au sein du Conseil agrandi, s’explique aisément : « Cela fait quinze ans que les Nations unies discutent de la réforme du Conseil de sécurité. La structure d’aujourd’hui est figée depuis six décennies et n’est pas adaptée aux défis du monde d’aujourd’hui ».

À ce jour, 15 pays sont membres du Conseil de sécurité dont cinq sont permanents dotés d’un droit de veto : Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie. Lula da Silva considère cette forme de représentation comme un obstacle pour le monde multilatéral auquel tous les pays aspirent. Il convient de noter que la présente composition du Conseil de Sécurité est née du rapport de forces mondial qui prévalait en 1945. Le Japon et l’Allemagne, par exemple, ne sont pas des membres permanents du Conseil. Et c’est la Chine qui s’était objectée en 2005 à l’admission du Japon en tant que membre permanent. L’élargissement souhaité par la France et la Grande Bretagne s’effectuerait par étapes pour ouvrir le Conseil à des pays comme l’Allemagne, le Brésil, l’Inde, le Japon et à deux pays africains en tant que membres permanents à titre temporaire, ou semi-permanents, sans droit de veto.

Lorsque le président Sarkozy agit à titre de président en alternance de l’Union européenne, il se montre particulièrement réticent à l’élargissement du Conseil européen. Et sa position sur la Turquie est connue depuis quelques lustres. En 2004, Nicolas Sarkozy, alors président de l’UMQ, déclarait : « ce n’est pas insulter la Turquie que de dire que ce n’est pas un hasard si elle choisit comme capitale (Ankara) une ville dont je n’ai pas connaissance qu’elle se situe exactement en Europe ». Le président ajoutait cette petite phrase qui, sous des airs de « jovialiste », est particulièrement assassine : « Si la Turquie était européenne, ça se saurait ». La Turquie de 2008 n’est plus celle de 1918 : un pays marginalisé et moyenâgeux.

La situation géostratégique de la Turquie en fait aujourd’hui un acteur important dans le domaine de la diplomatie. Que ce soit auprès d’Israël, de la Syrie, en Irak, en Iran ou auprès de l’Otan. L’Afrique a également établi de nouveaux partenariats (NEPAD) avec l’Amérique du Sud, la Chine, les États-Unis, l’Inde, le Japon et la Turquie.

Abudullah Gül est le premier président turc à s’être rendu en Arménie depuis l’indépendance en 1991 de cette ex-république soviétique. Et cette ouverture vers une normalisation entre les deux pays pourrait abattre une barrière psychologique importante dans le Caucase, comme le notait Abudullah Gül. Les chefs de la diplomatie arménienne et turque sont convenus de se rencontrer à New York, à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies. Et il faut se remettre en mémoire que La Turquie avait, en 1993, fermé sa frontière avec l’Arménie pour soutenir l’Azerbaïdjan turcophone dans son conflit avec cette dernière.

Est-il besoin de rappeler que le « non à la Turquie » de Nicolas Sarkozy a été l’un des slogans de la campagne qui l’a mené au pouvoir. Et la position adoptée par le président français contredit la position française des De Gaulle, Mitterrand et Chirac. Nicolas Sarkozy agit comme s’il ignorait délibérément la position géostratégique de la Turquie et de son influence considérable dans la région. Entre l’Asie et l’Occident. Entre le Moyen Orient et l’Asie Centrale. Rien de moins.

Lorsqu’il a prononcé, devant les ambassadeurs, son discours de politique étrangère en août 2007, Nicolas Sarkozy a semblé s’ouvrir davantage à l’adhésion de la Turquie au sein de l’Union. « La France ne s’opposera pas à ce que de nouveaux chapitres de la négociation entre l’Union et la Turquie soient ouverts dans les mois et les années qui viennent ». Et voilà que derrière cette ouverture, bien petite il faut le dire, se profile une influence qui tend à s’éroder autour du président : Patrick Devedjian. Jean Quatremer cite l’ancien vice-président du Parlement européen, Pierre Moscovici : « Que Nicolas Sarkozy qui est un opposant à l’adhésion de la Turquie se soit finalement rallié au point de vue de Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, plutôt qu’à celui de Patrick Devedjian, secrétaire général de l’UMP, là-dessus, je dis bravo ».

En 2005, Jacques Chirac avait introduit, pour se sortir du piège turc, un référendum pour tout nouvel élargissement introduit dans la Constitution. L’Assemblée nationale avait adopté le 29 mai dernier, en première lecture, un amendement rendant le référendum obligatoire pour l’entrée dans l’Union européenne de « pays représentant plus de 5% de sa population européenne ». En juin 2008, la commission des Affaires Étrangères du Sénat avait supprimé cet amendement qui visait expressément l’adhésion éventuelle de la Turquie au sein de l’Union Européenne. La singularité de cette démarche française résidait dans l’idée même d’introduire une mesure, un verrou référendaire, obligatoire de surcroît, « visant implicitement un pays » dans sa propre Constitution. À l’avenir, il appartiendra au président de la République de choisir entre ratification par voie parlementaire ou référendum de toute demande de nouvelle adhésion à l’UE.

Pour revenir sur la question de l’élargissement du Conseil de sécurité, les négociations devraient débuter en février 2009 au plus tard. Lorsque le président français déclare : « Que les grandes puissances d’aujourd’hui et celles de demain s’unissent pour assumer ensemble les responsabilités que leur confère leur poids dans les affaires du monde afin que les institutions internationales aient plus de cohérence, qu’elles soient plus représentatives, plus fortes, plus respectées », pourquoi cette union des forces des grandes puissances ne s’applique-t-elle qu’au seul Conseil de sécurité ? Ce à quoi s’oppose Moscou qui n’entend pas perdre ses privilèges du droit de veto : « Il faut chercher à améliorer l’efficacité du Conseil de sécurité de l’ONU moyennant une extension limitée de sa composition ». Moscou propose de n’augmenter que le nombre des membres non permanents disposant d’un mandat prolongé.

Le Révérend Père Miguel d’Escoto Brockmann, du Nicaragua, nouveau président de l’Assemblée générale des Nations unies, a dénoncé en termes plutôt vifs la domination de l’Occident et le pouvoir du Conseil de sécurité sur l’organisme universel. Il déplore le fait que certains membres du Conseil de sécurité soient prompts à faire usage de leur droit de veto : « il semble que le privilège que confère le droit de veto leur soit monté à la tête et les ait embrouillés au point de les amener à penser qu’ils sont fondés à se comporter comme ils l’entendent, sans encourir la moindre conséquence ». Et selon Miguel d’Escoto Brockmann : « le simple élargissement du Conseil de Sécurité ne permettra pas de mettre un terme à la pratique qu’il a qualifiée d’usage abusif du droit de veto par certains membres ». Il a plutôt suggéré de rediriger une partie des pouvoirs du Conseil de sécurité vers l’Assemblée générale.

Qu’en pense la France de Nicolas Sarkozy ? Elle semble d’accord pour élargir le Conseil de Sécurité mais peu encline à recevoir de nouveaux membres au sein de l’UE. Cherchons l’erreur.

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4 responses

24 09 2008
Françoise

Pierre,
 
Je pense qu’il serait bon en effet que des pays comme l’Inde, le Japon, l’Allemagne, le Brésil (qu’il y ait au moins un pays d’Amérique latine et des pays d’Afrique ne serait que normal) , soient membres permanents. Vous donnez la position de Moscou, mais qu’en est-il de celle des États-Unis ? Verraient-ils d’un bon œil cet élargissement ?

Pour ce qui est de l’élargissement de l’UE, à mon avis et ce n’est bien sûr que mon avis, il a été fait de façon précipitée et trop large, en intégrant les pays de l’Est qui, on le voit, se comportent dans l’Union en « sous-marins » des USA (qui eux n’apprécient pas la « concurrence » de l’UE). Il aurait fallu par contre, accepter la Turquie, mais voilà… pays de confession musulmane elle ne doit sans doute pas faire partie, aux yeux de Mr Sarkozy (et d’autres), de notre « famille occidentale ».

Pourtant, ne serait-ce justement que pour aller vers un apaisement du « choc des civilisations » (artificiellement provoqué par l’Ouest pour les raisons que l’on sait), intégrer la Turquie « musulmane » à l’UE serait un signal fort, et un geste « pacificateur » pour les autres pays de même confession, me semble-t-il.

24 09 2008
Pierre Chantelois

Françoise

Votre analyse va droit au but. Et je la partage. L’arrivée au pouvoir d’un pouvoir islamique a certainement retardé l’adhésion de la Turquie au sein de l’UE. Là où le bat blesse, c’est dans le fait que la candidature de la Turquie a été officiellement acceptée le 10 décembre 1999 lors du sommet européen d’Helsinki. Et c’est depuis 1959 que la Turquie formulait sa demande d’être acceptée au sein de la Communauté européenne de l’époque, maintenant Union européenne.

Au-delà du clivage des religions, entre nous, il faut convenir que la Turquie joue un rôle capital sur l’échiquier politique.

Il faut revoir je crois la composition des grandes organisations internationales qui n’accordent une place de choix dans les décisions qu’aux grandes puissances. Les pays émergents sont maintenant de grands bailleurs de fonds. Il est scandaleux de les laisser pour compte dans les décision stratégiques qui gouvernent la planète.

Pierre R.

24 09 2008
Gilles

Comme aurait pu dire le cardinal Bembo [voir mon commentaire au billet « Nicolas Sarkozy : après les honneurs de New York, les explications de Toulon »], les préjugés sont plus faciles à extirper de l’esprit que les idées acquises depuis longtemps et tenues par habitude. Autrement dit, les Cinq sont les seuls membres du Conseil de sécurité depuis si longtemps (1946 je pense) que nous croyons que c’est dans l’ordre des choses. Ils représentent un monde qui n’existe plus et ils ont fait la preuve de leur impuissance, alors que l’Inde et le Brésil, par exemple, possèdent certainement aussi une vision du monde et une sagesse qui pourraient renouveler nos conceptions économiques, sinon nos habitudes politiques.
 

24 09 2008
Pierre Chantelois

Gilles

En effet. Les pays en émergence ont, depuis les dernières décennies, acquis une certaine maturité politique. Nous vivons encore avec cette vieille conception soviétique de la Nomenklatura. Hélas.

Pierre R.

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