Canada – La culture n’est pas au rang des priorités du premier ministre Stephen Harper

24 12 2008

L’affaire fait grand bruit. Les Posuto ont traité l’affaire sur leur site, en France. De quelle affaire s’agit-il? De l’envoi d’un quarante cinquième livre au Premier ministre Stephen Harper, au 80, rue Wellington, à Ottawa. L’expéditeur est Yann Martel, écrivain, auteur du roman L’histoire de Pi. Pour ce dernier, le Premier ministre conservateur néglige la culture et les arts. Rien de moins. Il semble qu’il ait raison : les envois n’ont fait l’objet, à l’exception du premier, d’aucun accusé de réception. Lettre morte.

« Les arts ne sont pas prioritaires aux yeux de Stephen Harper », explique Yann Martel. De simple boutade au début, la rigueur et la discipline auxquelles s’astreint Yann Martel sont devenues de plus en plus lourdes à gérer. L’écrivain doit choisir le livre, le lire et le relire afin de le maitriser dans les plus menus détails pour, à la fin, rédiger, à l’intention de Stephen Harper, une lettre explicative résumant l’ouvrage.

Le dernier envoi, fait d’Angleterre, en raison de la présence de Yann Martel dans ce pays, devrait faire connaître au premier ministre du Canada « les fictions » de Jorge Luis Borges. Chaque envoi fait l’objet d’un suivi sur le site web de Yann Martel : en français ici, et en anglais, .

Yann Martel s’interroge à propos de Stephen Harper : « Qui est cet homme? Qu’est-ce qui le mobilise? Il ne fait aucun doute qu’il est occupé. Aucun doute que cette activité débordante est porteuse pour lui de grandes illusions. Aucun doute que d’être Premier ministre accapare toute son attention et mousse à son comble son sens de l’importance de son activité. Aucun doute qu’il a l’air et qu’il gouverne comme quelqu’un qui se préoccupe peu ou prou des arts. Mais il doit bien avoir des moments de quiétude. Alors voici ce que je propose: non pas de l’instruire — ce serait arrogant — mais moins que ça, de faire des suggestions à sa quiétude ».

Nous sommes face à un premier ministre de droite pour qui les arts n’occupent qu’une place mineure dans les priorités de son gouvernement. Selon la Conférence internationale des arts de la scène (CINARS), après avoir consulté les entreprises culturelles canadiennes et québécoises, en vient à la conclusion que :

  • 3395 représentations prévues seront annulées;
  • les compagnies des arts de la scène perdront plus de 24,8 millions de dollars en revenus générés par la vente de billets;
  • des centaines de techniciens et d’artistes seront touchés soit par la perte de leur emploi, soit par l’annulation ou par l’abrégement d’un contrat;
  • les équipes techniques et les artistes perdront plus de 8,9 millions de dollars en salaires et cachets.

Ces chiffres ne sont qu’un aspect des conséquences de l’abolition des programmes PromArt et Routes commerciales sur l’activité des entreprises culturelles à l’étranger. Et pour le président de la Conférence internationale des arts de la scène (CINARS), Alain Paré, « le Québec sera la province la plus touchée, car nos compagnies sont celles qui tournent le plus à l’étranger. Le Québec s’est toujours démarqué par la force de ses compagnies liées aux arts de la scène, alors que l’Ontario reçoit plus de subventions dans le domaine du cinéma ou de la littérature ».

Pour cet homme qui ne répond pas aux livres que lui envoie gratuitement Yann Marte, pour cet homme qui fait passer les arts au rang de sous-catégorie de l’activité économique, pour cet homme pour qui la survie culturelle du Québec ne trouve aucune grâce à ses yeux, la décision de son gouvernement est non seulement injustifiable économiquement, comme l’explique CINARS, mais elle précipitera des pertes d’emplois dans des organismes culturels déjà menacés par la crise, nuira de façon irréversible à la compétitivité de nos artistes à l’étranger et minera la confiance de nombreux partenaires étrangers.

Carole Lavallée, critique du Bloc québécois (BQ) en matière de culture, déclarait, face aux pertes importantes de l’ordre de 25 millions de dollars dans le secteur de la culture, déclarait : « Tout ce qu’on souhaite, c’est que M. Harper entende raison et fasse des concessions d’ici le dépôt de son nouveau budget. Le rétablissement des programmes était une condition sine qua non pour le maintien de la coalition, et M. Ignatieff devra négocier cela s’il veut obtenir notre appui pour le budget ». La coalition aurait présenté plusieurs demandes, dont certaines au chapitre de la culture. Il faudra voir la suite que donnera à ces demandes le gouvernement conservateur minoritaire de Stephen Harper.

Il faudra attendre et voir comment le chef libéral Michael Ignatieff négociera le retour des programmes de financement de la culture dans le prochain budget conservateur. L’homme de culture, l’universitaire, l’homme de rigueur, l’érudit cèdera-t-il aux concessions politiques pour gagner du temps avant le déclenchement d’élections générales au pays ?

Dans son premier envoi – La mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï – Yann Martel allait droit au but dans sa lettre à Stephen Harper. Son propos était émouvant. « Je sais que vous êtes très occupé, Monsieur Harper. Nous sommes tous occupés. Les moines qui méditent dans leur cellule sont occupés. C’est le sort de la vie d’adulte, pleine jusqu’au plafond de choses à faire. (On dirait qu’il n’y a que les enfants et les vieillards qui ne sont pas affligés d’un manque de temps — et voyez comme ils jouissent de leurs lectures, comme leur vie illumine leur regard.) Mais chacun dispose d’un espace, près de là où il ou elle va poser la tête pour dormir, que ce soit sur un bout d’asphalte ou une jolie table de nuit. À cet endroit, le soir, un livre peut briller. Et dans ces moments d’éveil tranquille, quand nous commençons à lâcher prise des tracas du jour, voilà venu l’instant parfait pour prendre un livre et devenir quelqu’un d’autre, de se trouver ailleurs, le temps de quelques minutes, le temps de quelques pages, avant de nous endormir. Et il y a bien sûr d’autres possibilités. Sherwood Anderson, l’écrivain américain bien connu pour son recueil de nouvelles intitulé Winesburg, Ohio a écrit ses premières histoires au cours de ses trajets quotidiens en train. On dit que Stephen King ne manque jamais d’apporter un livre à lire pendant les intermèdes de ses chères parties de baseball. C’est vraiment une question de choix ».

Et à cet homme de pouvoir qui n’a guère le temps de répondre à l’expéditeur de ces 45 livres, Yann Martel, comme dans une prémonition, rappelle : « La terre chinoise, de Pearl S. Buck, demeure cependant une excellente introduction à la Chine de naguère et une parabole convaincante sur la fragilité de la bonne fortune, la perte possible de ce qu’on a gagné, la destruction facile de ce qu’on a construit. Vous n’allez pas manquer de remarquer cela, pris comme vous l’êtes au cœur d’une tempête politique. Le sort d’un homme politique est terriblement incertain. Pearl Buck est une habituée de toutes les librairies de livres d’occasion. On continue de la lire beaucoup. Son nom rappelle de beaux souvenirs. Tandis que des hommes politiques, quand ils partent, quand ils quittent la scène, en résistant parfois bruyamment, partent véritablement, ils disparaissent. Et bientôt les gens se creusent la tête pour essayer de se souvenir quand, exactement, ils ont été au pouvoir et ce qu’ils ont accompli ».

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3 responses

24 12 2008
posuto

Ah, Pierre, sacré billet ! On dirait que le nôtre, tout ramassé sur lui-même, a été plongé dans un bain de produits dopants et qu’il a gonflé jusqu’à en devenir… un de vos billets !
🙂
RV

24 12 2008
Françoise

Pierre,
 
Quel dommage que Mr Yan Martel, qui a tant à faire avec Mr Harper, n’ait sans doute pas le temps d’exercer ses bons offices en France… où les arts n’occupent qu’une place mineure dans les priorités de l’État.

24 12 2008
Pierre Chantelois

RV

Vous m’avez inspiré. Vous avez mis en relief cette action extraordinaire d’un canadien qui, persuadé de la lente dégradation de la place de la culture au sein de son pays, entreprend une croisade incroyable en livrant ce livre périodiquement au bureau du premier ministre. Quel geste puissant quand on y pense.

Françoise

Vous avez raison. La France, pays des intellectuels, semble engourdie face à la promotion de sa propre culture. Que vaut un pays sans patrimoine intellectuel à protéger ?

Pierre R.

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