Arthur, surnommé le grand bouleau, s’en est allé (un petit conte tristounet).

26 12 2008

C’était un bon jack, comme on dit dans notre terroir. La cinquantaine accomplie, cheveux blancs, raviné par l’alcool, Arthur c’était l’exemple parfait de celui qui ne subit aucune contrainte et qui assume sa liberté. Il est itinérant.

Ce qui fascine chez Arthur, c’est sa grande capacité de rester lucide. Comment fait-il, après quelques litres de vin mêlés à de la bière, nul ne sait. Mais il reste debout, cause intelligemment, ne sombre pas dans le bégaiement et la bêtise verbale. C’est une vraie force de la nature.

Depuis combien de temps est-il itinérant ? Nul ne sait. Il y a des parts d’ombre qu’il faut éviter de scruter avec Arthur. D’ordinaire volubile, lorsque la conversation glisse vers le questionnement, il se retranche derrière une léthargie. Il feint de dormir. Il ferme les yeux. En fermant ses yeux, il n’entend plus les questions. Il peut ainsi les ignorer.

Ce grand bouleau d’Arthur dissimulait mal, ces derniers temps, ses difficultés à se tenir droit.

Ce grand bouleau d’Arthur dissimulait mal, ces derniers temps, ses difficultés à se tenir droit. Lui si fier n’acceptait que rarement de se courber. Je pense l’avoir vu une seule fois se courber devant Sœur Berthe, de la Mission pour itinérants qui distribue une si bonne soupe. Nous avions parié avec Sœur Berthe qu’elle n’arriverait pas à le faire se courber sous aucun prétexte devant elle. Elle avait tenu le pari.

Arthur se présente à la Mission pour déguster sa soupe. Avant de passer à la table, Sœur Berthe le tire par la manche de son vieux manteau enneigé. Elle lui glisse à l’oreille quelques mots. Stupeur dans les yeux d’Arthur. Nous pouffons de rire. Il fait de grands signes manifestant par là son désaccord complet au propos que lui a glissé Sœur Berthe. Elle « tapoche » sa main. Comme un ange du ciel qui se glisse à côté de vous. Arthur se calme. Soudain, il joint ses mains quelques secondes, puis incline la tête. Aussitôt fait, aussitôt terminé. Sœur Berthe a gagné. Mais que lui a-t-elle demandé, que diable ? Elle a fait plier, si peu, le grand bouleau. La légende vivante s’est inclinée devant Sœur Berthe. Nous étions émerveillés.

Arthur a quitté Sœur Berthe, un peu gêné, et s’est dirigé vers les chaudrons fumants. Il avait faim, le gaillard. Un émissaire, choisi par le groupe, s’est levé tout discrètement et s’est enquis auprès de Sœur Berthe pour connaître le secret de sa victoire. Il est revenu. Le message de Sœur était le suivant : « il ne faut jamais parier sur une prière. Si courte soit-elle. Entre temps, vous aurez de petits travaux à exécuter dans la Mission pour payer votre dette ».

L’émissaire, après nous avoir transmis le message, était rouge de gêne. Hein ? Seulement cela ? Tu nous reviens avec une histoire de prière ? Non mais… qui rit de qui ? Et notre gêne fut décuplée lorsqu’on vit Sœur Berthe pleurer… à chaudes larmes, tellement elle riait. Si si. Sœur Berthe nous avait tous roulés dans la farine. Elle était forte, elle aussi, Sœur Berthe.

Toujours est-il que, comme je l’expliquais plus tôt, Arthur ne se sentait pas très en forme, depuis quelques jours. Sa démarche était hésitante. La légende vivante, le grand boulot de six pieds, chancelait. Cela faisait un peu pitié. Nous étions bouleversés. On a beau vieillir mais tout ne se déroule pas si vite, tout de même. Personne ne comprenait. Notre émissaire avait beau interroger Sœur Berthe. Rien. Bouche cousue.

Arthur, un jour, se présenta à la Mission. Il éprouvait vraiment de plus en plus de difficultés. Sœur Berthe le retint quelques instants, lui glissa quelques mots, et Arthur lui fit un signe négatif. Tout allait bien, il ne voulait rien. Fier de ne rien demander, Arthur se contentait de cette bonne soupe quotidienne que la Mission voulait bien lui offrir. Aussitôt mangé, Arthur quittait. Sans mot dire.

Ce jour-là, Arthur saisit une assiette pour qu’une religieuse lui verse sa soupe. Arthur nous avait si peu habitués à nous préoccuper de lui que lorsqu’il échappa l’assiette, ce fut un silence mortel. L’éclat fut dramatique. Arthur venait de tomber par terre. Il s’était effondré. Le bouleau venait de ployer sous la douleur. Il gisait par terre. Ce fut une panique instantanée.

Sœur Berthe a exigé que nous nous écartions d’Arthur pour lui permettre de respirer un peu. Nous l’étouffions de notre attention. Nous ne contrôlions pas notre panique. Sœur Berthe, dans un calme olympien, avisa Arthur qu’il serait transporté à l’hôpital. Elle lui a simplement dit : « c’est maintenant le temps ».

Le temps ? Mais le temps de quoi ? Murmures et chuchotements parmi les habitués et habituées de la Mission. Peur et stupéfaction. Arthur grimaçait un peu. Il restait calme. Comment pouvait-il faire ? C’est vrai que ce grand bouleau avait développé une maitrise de soi qui nous apparaissait, nous, pauvres bougres, hors du commun. Le temps est parfois une éternité. Presque tout le monde avait perdu l’appétit. Sœur Berthe nous invita à terminer notre soupe. C’est dire qu’elle n’avait plus le goût de la veille.

Je connaissais peu Arthur. Nos fréquentations se résumaient à cette heure de la soupe au quotidien. Deux fois par jour. Le midi et le soir. À l’extérieur de la Mission, nous allions chacun de notre côté. J’imaginais dans ce grand bouleau d’Arthur un vieux fonds de sagesse. Il ne parlait pas comme tout le monde. Il utilisait, malgré lui, parfois, des mots que nous maitrisions mal. Des mots savants. Lorsque l’occasion se présentait, Arthur était gêné d’avoir ainsi donné liberté à une belle phrase pleine de poésie. Il savait si bien recourir aux mots précis que tout n’était qu’image qui se déroulait sous nos yeux lorsqu’il se laissait aller à l’un de ses monologues.

Il parlait de tout. Très peu longtemps parce que tout était contenu dans moins d’une dizaine de phrases. Tantôt, il répondait à un voisin qui s’interrogeait sur le mode de transport public. Tantôt, il ajoutait un grain de sel à une conversation qui avait capté son attention. Il ne s’imposait jamais. Mais il savait que nous sentions à quel point nous étions privilégiés lorsqu’il daignait, simplement, d’ajouter un point de vue aux banalités que nous échangions. De banalités, tout devenait alors une conversation entre gens du monde. Ne vous moquez pas. C’est ainsi que nous nous sentions.

Dans l’attente des services d’urgence, nous n’avions guère le cœur à la conversation. Tout s’est soudainement déroulé en sourdine. Plus d’éclats de voix. Que des brides chuchotées pour éviter de fatiguer le grand bouleau. Dans le milieu, nous avions côtoyé plus d’une fois des chutes, des évanouissements éthyliques, des pertes de conscience. Nous savions que l’alcool y était pour beaucoup. Mais là, de voir le bouleau par terre, les yeux hagards, qui évitait de bouger, sur les conseils de Sœur Berthe, c’était une vraie pitié.

Il est plus facile, je crois, d’entrevoir la fin dernière d’une personne grabataire que chez une autre qui est taillée comme un bouleau. Comprenez-moi bien. Facile ne veut pas dire insensible. Je ne me suis jamais habitué à lire la nécrologie toujours bien garnie dans mon milieu. On meurt plus vite parce qu’on brûle la vie par les deux bouts. C’est connu. Je ne vais pas commencer à égrener les clichés sur les itinérants.

Je suis brusqué dans mes réflexions. Quelqu’un vient, par accident, de me bousculer pour faire place à la civière. En d’autre temps, en d’autres lieux, j’aurais encaissé plutôt mal cette bousculade. Mais là, c’était pour le grand bouleau. Parce qu’il occupe une grande place, c’est normal d’être un peu bousculé.

Les préposés ont préparé Arthur et l’ont placé lentement sur la civière. Bizarrement, malgré la situation tragique, rien ne nous prédisposait à la tristesse. Tout n’était qu’un accident qui ne serait, grâce au réseau de la santé, que passager. Sœur Berthe nous a demandé de nous déployer d’un côté de la pièce pour permettre la libre circulation, sans entraves, de la civière. Arthur a sorti la main de dessous des couvertures et nous a fait, avec calme et sérénité, un petit signe qui se voulait rassurant. Il reviendra.

La salle était vide. Sans le bouleau, nous étions un peu égarés. Sœur Berthe nous a demandé de rester un peu autour d’elle. Nous avons rejoint nos places. Personne n’a touché aux ustensiles.

Sœur Berthe s’est levée. Elle nous a simplement dit à quel point Arthur était apprécié. Elle savait qu’il avait su gagner, auprès de nous tous, une certaine admiration. Il s’en était ouvert à son amie. Il se sentait gêné de cette considération qu’il croyait déplacée. Un itinérant reste un itinérant, disait-il. Sœur Berthe lui avait fait comprendre que parfois il s’en dégageait dans le lot pour servir de guide. Image biblique. Arthur se refusait d’être le guide de qui que ce soit.

Pourquoi Sœur Berthe nous racontait-elle, sur un ton si posé, cette histoire ? Elle a senti notre questionnement. Elle nous a simplement dit : « je crois qu’Arthur ne reviendra plus. Depuis quelques semaines, il se sentait en phase terminale mais refusait de se faire soigner. Il voulait mourir dans la rue. C’était sa maison. C’était son milieu. C’était son monde ». Sœur Berthe nous a fait comprendre, dans des mots accessibles, que le bouleau Arthur avait terminé sa route. Il l’avait voulu ainsi. Aucun apitoiement. Il ne voulait aucun apitoiement.

Sœur Berthe a terminé son propos. Court, concis, direct. « Depuis trente ans », a dit Sœur Berthe, « j’ai vu beaucoup d’entre vous partir. Mais peu l’ont fait comme Arthur. Arthur est un cas spécial. Une force de la nature qui arrive à la croisée des routes ». Sœur Berthe nous a révélé qu’Arthur lui avait glissé, sans émotions intenses, cette petite phrase de Baudelaire : « Ô mort, vieux capitaine, levons l’ancre ».

Sœur Berthe nous a transmis ses vœux, malgré les circonstances, et nous a invités à laisser la joie entrer dans chacun de nous. Il y a toujours une petite place pour un peu de joie ici-bas.

Nous n’avons plus jamais revu Arthur.


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6 responses

26 12 2008
temps

L’histoire est triste et pourtant dans l’air d’un temps qui défend que c’est la cupidité qui fait avancer le monde, Darwin l’a dit en d’autres mots. C’est fini le temps de quatrevingt-treize qui défendait que la Nation n’avait qu’une seule richesse, les hommes qui la composent.
Cordialement

26 12 2008
Pierre Chantelois

Temps

Merci pour cette précision qui prend tout son poids. Ce qui me rappelle cette phrase terrible de Victor Hugo qui donne à la Misère cette voix : Robespierre, je ne suis l’écho de rien, je suis le cri de tout ( … ) je suis la vieille souffrance humaine, j’ai six mille ans.

Pierre R.

26 12 2008
gaetanpelletier

Merci pour ce merveilleux et touchant conte.
Je n’ai pas de grands mots pour commenter. J’ai seulement de grandes émotions qui sont restées en moi.

26 12 2008
Pierre Chantelois

Gaëtan

Merci. Mes meilleurs vœux vous accompagnent.

Pierre R.

27 12 2008
Denis G

Je te remercie Pierre de m’avoir présenté un morceau d’humanité à travers ce bouleau.

Les yeux mouillés, je réapprend encore une fois que le désir d’éternité est vain. Le partage d’une sagesse personelle est peut-être l’héritage d’une immortalité, la sienne. Je la ferai mienne en mémoire.

 »Le seul but de la sagesse est de parvenir à nous rendre immortel, autant qu’il est possible. » Aristote.

 »On meurt plus ou moins selon que l’on est plus ou moins fou ou plus ou moins sage. » Platon

27 12 2008
Pierre Chantelois

Denis G

Merci pour ce commentaire très généreux.

Pierre R.

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