Barack Obama retardera la fermeture de Guantanamo. D’autres surprises à venir ?

13 01 2009

En m’inspirant de Coluche, j’aurais le goût de dire : « Grand concours de plaisanteries politiques aux États-Unis. Premier prix : un an à Guantanamo ! » Analyser la politique ou l’observer avec un certain recul exige de ne pas céder au cynisme. La tentation est forte parfois de se moquer des politiciens tant leur mauvaise foi est flagrante : « promettre avant, réfléchir après ».

Joe Biden accordait, le 21 décembre dernier, une entrevue à l’émission This Week sur la chaîne américaine ABC. Et qu’a dit le vice-président des États-Unis qui prendra ses fonctions le 20 janvier prochain ? « L’économie US est dans un « état bien pire » que ce qu’il imaginait ». Sans un deuxième plan de relance, l’économie américaine va sombrer, « purement et simplement », avait ajouté Joe Biden. Et la conséquence prévisible est bien évidemment que, selon lui, les autres objectifs de l’administration, en termes de politique étrangère et intérieure, dépendraient entièrement du rétablissement de l’économie.

Gérer le changement, aux yeux de Barack Obama, c’est aussi « gérer la réussite de ses prédécesseurs », selon ses déclarations. Le mercredi 7, il y a eu réunion des présidents américains passés, présent et futur à la Maison Blanche. « Avoir la possibilité de recevoir leurs conseils, leurs bons conseils, et la camaraderie avec ces hommes est quelque chose d’extraordinaire pour moi, et je suis très reconnaissant envers chacun d’eux », a confié le président désigné.

Depuis son élection, les nouvelles tombent sur les États-Unis comme la misère sur le dos des riches : perte de 2,6 millions d’emplois en 2008, un taux de chômage avoisinant les 9 ou 10 %, une crise qui affecte plus d’un salarié sur cinq. Pour le seul mois de décembre 2008, 524.000 emplois ont disparu, portant ainsi le chiffre du chômage à 7,2 %, le plus haut depuis 1983. Barack Obama et son équipe en sont venus à la conclusion qu’il faut ajouter une ponction d’au moins 800 milliards de dollars dans l’emploi. Son objectif est audacieux : la création de 4,1 millions d’emplois en deux ans. Parmi les autres éléments de son plan, Barack Obama a cité une réduction d’impôts de 1.000 dollars pour les familles de la classe moyenne.

Frank Lesh, de FuturePath Trading à Chicago, ne cache pas son scepticisme : « Je pense que nous sommes partagés entre la volonté de croire en la nouvelle administration et les plans de relance et les très mauvaises perspectives économiques. Pour l’instant on s’attend quasiment au pire. Peut-être qu’on en sortira pas aussi mal ».

Depuis des semaines, Barack Obama rencontre la presse. Il se veut rassurant. Il entend maintenir le cap de ses engagements électoraux. Il promet de rompre avec les pratiques controversées de son prédécesseur, Georges W. Bush : « J’ai été clair durant cette campagne, et j’ai été clair pendant cette transition sur le fait que sous mon administration, les États-Unis ne torturent pas ». Il a adressé des reproches au vice-président Cheney : « Le vice-président Dick Cheney, je crois, continue de défendre ce qu’il qualifie de méthodes ou procédures extraordinaires en matière d’interrogatoire, alors qu’à mon sens la simulation de noyade est de la torture » (Vice President Cheney, I think, continues to defend what he calls extraordinary measures or procedures when it comes to interrogations and from my view, waterboarding is torture).

Georges W. Bush n’a pas tardé à réagir : « Mon inquiétude, c’est qu’un jour l’Amérique baisse la garde. Et le pays sera très vulnérable si nous faisons cela ». Tout en rejetant le mot « torture », Georges W. Bush ajoute : « Mon point de vue, c’est que les techniques employées étaient nécessaires et sont nécessaires dans des circonstances rares pour obtenir les informations nécessaires pour protéger les Américains ».

D’une manière surprenante, Barack Obama a déclaré qu’il tiendrait compte du conseil donné par l’actuel vice-président Dick Cheney de ne pas écarter, uniquement par principe, la stratégie de l’administration Bush (If I had advice to give it would be, before you start to implement your campaign rhetoric, you need to sit down and find out precisely what it is we did and how we did it, because it is going to be vital to keeping the nation safe and secure in the years ahead).

Barack Obama est sorti de son mutisme sur ce qui se passe au Proche-Orient. Il entend s’engager dans le processus de paix et sur la question du nucléaire iranien dès son investiture. « Nous disposions des meilleures personnes possibles qui pourront s’engager immédiatement dans le processus de paix au Proche-Orient », a déclaré le président élu. Le président élu a laissé planer un message volontairement ambigu : « L’équipe va contacter tous les acteurs là-bas et travaillera pour mettre en place une approche stratégique pouvant assurer que les Israéliens et les Palestiniens voient leurs aspirations satisfaites ». Mais en même temps, il a réitéré qu’il continuait de penser qu’Israël avait le droit de défendre ses citoyens.

Selon The Guardian, l’équipe de Barack Obama pourrait envisager d’établir des contacts officieux avec le Hamas, délaissant ainsi la doctrine Bush qui avait tendance à chercher par tous les moyens à l’isoler. Comme le précise The Guardian, Barack Obama n’a pas endossé cette ouverture mais il ne pourra rester insensible aux avis de ses conseillers qui le pressent d’emprunter cette voie s’il veut la paix au Proche-Orient. Ce qui ne sera pas sans déplaire à Israël. À ce propos, Newsweek exhorte Barack Obama à se montrer très dur, plus dur que ses prédécesseurs, avec Israël afin de faire avancer la paix dans la région : « […] the days of America’s exclusive ties to Israel may be coming to an end. Despite efforts to sound reassuring during the campaign, the new administration will have to be tough, much tougher than either Bill Clinton or George W. Bush were, if it’s serious about Arab-Israeli peacemaking ».

La tentation sera forte de diaboliser davantage l’Iran. Il est des discours qui rassurent, notamment celui qui consiste à dire que l’Iran développe sa bombe atomique à des fins bellicistes. Barack Obama, dans sa volonté de s’éloigner de la doctrine Bush, s’est engagé à adopter une nouvelle approche basée sur le respect et sur une volonté de dialogue avec Téhéran (a new emphasis on respect and a new willingness). Toutefois, il entend bien demander des comptes à l’Iran qu’il accuse « d’exporter le terrorisme » à travers le mouvement palestinien Hamas et le mouvement radical chiite Hezbollah.

Au plan intérieur, il en va peut-être différemment. Aux organismes de défense des droits de l’homme et des droits civiques qui réclament des poursuites judiciaires contre des responsables de l’administration Bush, Barack Obama répond : « peut-être ». Parce que le futur président préférerait aller de l’avant plutôt que de se pencher sur le passé. Tellement plus simple. La proposition du représentant démocrate, Jerrold Nadler, qui s’est de son côté prononcé pour la nomination d’un procureur indépendant, se rendra-t-elle jusqu’au futur président ? « Nous n’avons pas beaucoup d’espoir que Barack Obama prenne ce risque », écrit le New York Times qui plaide pour une commission indépendante. L’Agence France Presse rapporte que, selon Thomas Mann, politologue à la Brookings Institution, « ouvrir une enquête fâcherait les républicains et diminuerait la capacité [de Barack Obama] à rassembler très largement sur les nombreuses réformes ambitieuses qu’il entend mener sur d’autres fronts ».

Guantanamo semble être une autre épine pour Barack Obama. Il prévient : il ne fermera pas, comme il s’y était engagé, Guantanamo dans les cent premiers jours de sa présidence. Il a évoqué une complexité juridique : « C’est plus difficile que nombre de gens ne le pensent. […] Je crois que cela va prendre un certain temps et nos équipes de juristes travaillent avec les responsables de la sécurité nationale, en ce moment même, pour arriver à savoir exactement ce que nous allons faire ».

Au Canada, Amnistie internationale n’apprécie pas. Pour la porte-parole de la section canadienne, Béatrice Vaugrante, il a été aussi difficile de mettre en place ce système et les États-Unis y sont parvenus. L’organisme demande à Barack Obama de préciser la date de fermeture de la prison et le mécanisme légal qui la remplacera. Barack Obama rassure tout le monde sur ses intentions : « Je ne veux pas qu’il y ait d’ambiguité sur cette question. Nous allons fermer Guantanamo et nous allons le faire de manière à être sûr que les procédures que nous mettons en place respectent notre constitution ».

Il faudra voir si Barack Obama incitera le premier ministre du Canada, Stephen Harper, à rapatrier le seul Canadien détenu à Guantanamo, le jeune Omar Khadr.

Il y a encore 275 prisonniers à Guantanamo, classés comme combattants ennemis pour des soupçons de terrorisme ou de liens avec Al-Qaeda et les talibans. Faut-il rappeler que la plupart d’entre eux n’ont été accusés d’aucun crime, et certains sont en prison depuis plus de six ans.

Ils devront attendre des avis juridiques plus fermes avant que l’équipe de Barack Obama ne dispose enfin de leur sort. Un enfant-soldat, Omar Khadr, croupit depuis six ans à Guantanamo. Il n’avait que quinze ans lorsqu’il est arrivé dans ce paradis cubain. Des documents rendus publics ont révélé que Khadr avait subi des violences physiques et psychologiques de la part de ses geôliers américains. Ces derniers l’ont entre autres menacé de viol, maintenu en isolation et en positions de stress, ainsi que privé de sommeil. Quelques mois de plus…

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9 responses

13 01 2009
gaetanpelletier

Eh! Ben! Bravo! Pierre.

Excellent, comme d’habitude. Mais un peu plus mordant, tout en demeurant respectueux.

Votre article ouvre des portes avec la phrase: «D’autres surprises à venir? ».

Je crains que oui.

Le cas Cheney sombrera – malheureusement – dans l’oubli. À moins de fortes pressions venant ou opérant de l’extérieur du pays.

«Depuis son élection, les nouvelles tombent sur les États-Unis comme la misère sur le dos des riches»…

J’ai des doutes sur le plan de sauvetage. Il risque de se retourner contre les États-Unis et les classes moins nanties. Je ne sais trop comment on peut «financer» tout ça…

Je peux me tromper ici au sujet de Guantanamo, mais il est apparu quelque part qu’on voudrait «déménager» Guantanamo. Le problème est qu’il faut une sorte de zone «neutre» et que l’on a bien de la difficulté à en trouver une.
_________________________

Le pire reste le problème israëlo-palestinien. La solution, on la connaît, c’est le moyen d’y parvenir pour en finir. D’après les derniers bulletins, la troisième vague de guerriers va entrer en Palestine. Trop tard?

C’est triste et malheureux. Il est évident qu’il faudra une long travail pour dénouer ce nœud historique. Et non seulement un long travail, mais un leader comme lui qui saurait «rassembler». Une virtuosité diplomatique et un effort d’Israël.

C’est déjà beaucoup demander…

13 01 2009
Pierre Chantelois

Dernière heure

Barack Obama ordonnera la fermeture de Guantanamo dès la première semaine de son mandat , mais le camp ne devrait pas fermer de sitôt, ont affirmé lundi des conseillers du président-élu. L’ordre de fermeture de Guantanamo pourrait être le premier document signé par M. Obama, au premier jour de travail, selon deux conseillers de l’équipe de transition ayant requis l’anonymat. La directive permettrait cependant de lancer le processus. Il demandera à l’administration de proposer des solutions pour les quelque 250 talibans et combattants d’Al-Qaïda présumés qui sont détenus dans le camp-prison américain à Cuba, sans avoir été inculpés pour la plupart, et en violation du droit international. Les prisonniers pourront être libérés, ou détenus ailleurs.

La prison de Guantanamo est devenue le symbole le plus controversé de la guerre contre le terrorisme lancée par l’administration du président George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001.

Pour avoir le point de vue des procureurs militaires qui ont la responsabilité de défendre des prisonniers de Guantanamo, je vous recommande la lecture de cet article de Corrine Lesnes, du quotidien Le Monde: Suzanne Lachelier: sous le secret de Guantanamo.

Pierre R.

13 01 2009
Pierre Chantelois

Gaëtan

Merci. Nous savons bien que rien n’est simple au pays de l’Oncle Sam. Quarante-deux détenus de Guantanamo sur 250 environ observaient une grève de la faim lundi, selon des informations toute récentes. « Il y a 42 grévistes de la faim, dont 31 sont nourris de liquide protéiné qu’on leur injecte par le nez », a expliqué à l’AFP le capitaine de frégate Pauline Storum, directrice des affaires publiques du centre de détention. Imaginons le pire. En début de débat, s’il y avait des décès par suite de cette grève de la faim, Barack Obama serait dans une position particulièrement fâcheuse, n’ayant pu mener rapidement à terme la fermeture de ce tombeau ouvert.

« Ceux qui poursuivent une grève de la faim sont désabusés », a estimé Me Remes. « Ils sont toujours en prison sans en voir le bout, le président élu Obama a dit très clairement qu’il fermerait Guantanamo et maintenant, il dit que cela va prendre du temps. Ça fait des années que nous entendons ça et d’autres excuses ».

Lundi, l’ancien chauffeur d’Oussama ben Laden, Salim Hamdan, qui a été jugé par un tribunal militaire d’exception en juillet, a été libéré de prison à Sanaa, où il avait été transféré fin novembre pour finir de purger sa peine, et a retrouvé sa famille après avoir passé sept ans à Guantanamo. « Ils sont décontenancés de voir qu’il a été libéré après avoir été condamné et eux restent toujours prisonniers à Guantanamo alors qu’ils n’ont jamais été inculpés », a expliqué à l’AFP David Remes, un avocat américain qui défend 17 Yéménites.

Pierre R.

13 01 2009
gaetanpelletier

Merci , Pierre, de ces précisions.

La justice de Guantanamo on dirait, n’obéit qu’à sa seule «notion» de justice.

Je ne sais pas si je suis encore «trop rêveur», mais j’ai l’impression que tout ce qui se fait dans le monde actuellement – et dont vous êtes acteur – participe grandement – malgré la lenteur – à un dénouement qui pourrait être positif pour ces pauvres gens…accusés de rien. Mais soupçonnés de tout…
C’est peut-être une nouvelle démocratie mondiale…

Je vais vous livrer un message qui peut vous paraître étrange: je me suis dit, en pensant à tous ces gens, que le «grand coupable» Saddam, a eu un sort plus … confortable.

J’ai vu que certains tentaient de se suicider pour échapper à cet enfer. C’est dire à quel point Guantanamo est confortable. Mauvais terme, mais réalité crue…

13 01 2009
posuto

Encore une fois, Pierre se montre très supérieur à la plupart des journalistes. Incisif, exhaustif et humaniste. Chapeau bas, Monsieur, vous êtes définitivement mon maître ! (et je précise que je ne suis pas du tout ironique, comme je le suis parfois).

13 01 2009
Pierre Chantelois

Posuto

Merci pour ce chapeau bas. Il me touche et me convainc de poursuivre ces analyses.

Pierre R.

13 01 2009
gaetanpelletier

Posuto,

Voilà! l’avantage du vrai journalisme. Avoir le temps de… Nous sommes reconnaissant, puisque nous savons que cela exige des recherches, de la rédaction, etc.

J’aime bien tes termes «exhaustif, incisif, humaniste»… Cela décrit très bien le style de Pierre.

13 01 2009
unevilleunpoeme

Je ne savais pas qu’Obama gouvernait l’Amérique !

14 01 2009
Pierre Chantelois

Unevilleunpoeme

Il n’est jamais trop tard pour prendre au vol une information si capitale 🙂

Je me suis rendu sur votre blogue. Très intéressant. Bravo pour cette idée de promouvoir les nouveaux talents. Je viendrai vous visiter fréquemment.

Pierre R.

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