La rue arabe cherche un nouvel héros

17 01 2009

La rue arabe est-elle à la recherche d’un héros  ? D’un leader à la voix forte qui montre une détermination à la défendre contre ce qu’elle considère être des injustices à son égard  ? Il semblerait que oui. La rue arabe a un nouvel héros. Il n’est pas arabe. Il est latino-américain. Il s’appelle Hugo Chavez. Hugo Chavez, le vénézuélien.

Chavez ne joue pas sur les mots. Il dit tout haut ce que beaucoup d’occidentaux pensent tout bas. Sa rhétorique parfois fait rire. Parfois elle porte des coups. Hugo Chavez vient de porter un coup qui défie en soi le monde arabe. Il a osé rompre les relations diplomatiques de son pays avec Israël. En raison « des persécutions inhumaines du peuple palestinien ». Ce geste, hautement symbolique, n’est pas sans conséquences sur l’État hébreu. Et plus particulièrement sur le monde arabe.

Avant cette rupture, il y a eu les déclarations gravissimes d’Hugo Chavez contre le gouvernement d’Israël. Les mots d’assassin et de génocidaire ont été évoqués par le chef du gouvernement vénézuélien. Il avait même lancé au monde entier un cri de ralliement : « Nous devrions tous nous prononcer et exiger comme le fait le Venezuela (…) l’arrêt de l’invasion de la bande de Gaza et l’assassinat de milliers d’innocents ». Chavez n’a pas hésité à déclarer que l’incursion israélienne dans la Bande de Gaza était un vrai massacre, mettant Israël dans la peau d’un bras armé des États-Unis.

Il ne faut pas ignorer que le bras droit du président Luiz Inacio Lula da Silva, du Brésil, Marco Aurelio Garcia, avait aussi condamné en termes non équivoques le « terrorisme d’État d’Israël ». Lula avait lui-même reproché à l’ONU son inertie et rappelé le ridicule de comparer Israël et les Palestiniens comme deux forces équivalentes : « d’un côté, on a les bombes, de l’autre, les allumettes » À ce propos, Michael Warschawski, qui dirige à Jérusalem le Centre d’information alternative, déclarait au journal en ligne Mediapart, que « toute prise de position critique envers la politique israélienne, certainement quand elle vient d’une puissance comme le Brésil, a son impact sur la classe politique israélienne, même si souvent c’est un impact différé. Contrairement à ce que laisse entendre le discours public fanfaron des dirigeants politiques et des medias, Israël est extrêmement sensible aux déclarations des composantes de la communauté internationale. Personne n’aime être traite de voyou par les autres ».

Passant de la parole aux actes, le gouvernement vénézuélien a expulsé l’ambassadeur d’Israël, Shlomo Cohen, en signe de solidarité avec le peuple palestinien. Par la suite, Hugo Chavez a expédié 12,5 tonnes de médicaments vers Gaza, via le Caire, et 80 tonnes de vivres.

Guillaume Borrione, dans une analyse pour l’agence de presse francophone d’Israël et du Moyen-Orient, Guysen International News, constate que la rhétorique d’Hugo Chavez n’a pas laissé insensible le monde arabe. Mohammed al-Lahham, un parlementaire du Fatah a par exemple indiqué récemment que M. Chavez était « un symbole du combat pour la liberté, comme Che Guevara ». Et toujours selon Guillaume Borrione, la ville de Bireh, située à 45 kilomètres au nord de Tripoli au Liban, a même donné le nom du président vénézuélien à l’une de ses rues. La ville de 17 000 habitants est d’ailleurs pavée de portraits d’Hugo Chavez qui sont placardés partout. Comme l’indique l’analyste, enthousiasme qui n’a d’égal que le sentiment d’abandon de la part des leaders du monde arabe. Iyad, un commerçant arabe de Bethleem explique sans l’ombre d’une hésitation que « Chavez est le meilleur président. Il soutient toujours les Palestiniens ».

Après Hugo Chavez, le président bolivien Evo Morales a emboîté le pas : « La Bolivie entretenait des relations diplomatiques avec Israël, mais, face à ces actes graves attentant à des vies humaines, à l’humanité, le pays rompt ses relations avec l’État hébreu ». Selon La Prensa, Evo Morales entend déposer une plainte devant la Cour pénale internationale : « Nous lançons un appel à de nombreux États et organismes internationaux, en particulier à ceux qui défendent la vie, pour nous mettre dès maintenant au travail » (Courrier international).

Du côté arabe, ces décisions ont également fait l’objet d’analyses. Peu flatteuses pour les dirigeants des pays arabes. Ghada Hamrouche, de La Tribune Online (Algérie), écrit : « Chavez a fustigé l’offensive terrestre dans la bande de Ghaza, qualifiant l’entité sioniste d’assassin et de génocidaire. Une position qui fait pâlir de jalousie les peuples arabes assistant, pour la première fois de leur histoire, à une indécente léthargie de leurs régimes frôlant la traîtrise. Après le Premier ministre turc qui a âprement condamné les sionistes et leurs crimes de guerre à Ghaza, les peuples arabes sont réduits aujourd’hui à admirer M. Chavez ».

Sur un ton impitoyable, Ghada Hamrouche dénonce cette décision de ne pas convoquer un sommet arabe sur la situation à Gaza : « Décidés à ne pas convoquer une réunion au sommet ni à prendre des décisions d’urgence, les régimes arabes restent dans une expectative consternante. Leur silence accompagne les cercueils des enfants de Ghaza et renforce la volonté sioniste à aller au bout de sa sale besogne, achevant vite et bien les Palestiniens de ce bout de terre assiégé et livré à son triste sort depuis plus de 18 mois. […] De l’Atlantique au Golfe, aucun régime n’a réussi à donner à son peuple la fierté d’appartenir à cette nation ».

Nasser Hannachi, du quotidien algérien La Tribune, fait état de la coalition gouvernementale qui est sortie jeudi dernier dans les rues constantinoises pour « dénoncer le massacre perpétré contre le peuple palestinien de Ghaza ». Le journaliste écrit : « Par cette sortie, les Constantinois, à l’image des autres citoyens du pays, multiplient leur expression du ras-le-bol face à l’omerta politique internationale qui entoure l’épuration ethnique que subit la population de Ghaza sous les attaques de l’armée israélienne. Un silence partagé, hélas, par le laxisme de certains dirigeants arabes ou du reste du monde qui prennent tout leur temps pour accoucher d’une décision unilatérale dont la portée et l’impact quant à l’arrêt des bombardements israéliens sont plus que douteux. La décision des présidents du Venezuela et de la Bolivie, Hugo Chavez et Evo Moralès, de rompre leurs relations avec Israël ne semble pas avoir fait autant d’émules dans les rangs des dirigeants, notamment arabes, les plus concernés par le drame palestinien ».

Fait absolument singulier dans le monde arabe : le Maroc vient de rappeler son ambassadeur de Caracas en soutien à Israël. Toutefois, dans le langage diplomatique, il faut comprendre que la fermeture de l’ambassade du Maroc au Venezuela a pour prétexte officiel le soutien du gouvernement d’Hugo Chavez au Polisario, qui veut l’indépendance du Sahara occidental. Il s’agit d’une fermeture de l’ambassade et non d’une rupture des relations diplomatiques avec le Venezuela. « Quoi qu’il en soit », comme le souligne Alter Info, « plus que la décision en elle-même, c’est le moment auquel elle a été prise qui pose question ». Alter Info poursuit : « Le Maroc s’efforce actuellement d’accentuer les différends qui opposent les membres de la Ligue arabe alors que les circonstances actuelles demanderaient au contraire une union efficace contre un ennemi commun ». Sa Majesté considère que : « la simple idée de tenir un sommet arabe extraordinaire suscite des conflits et des surenchères qui se transforment parfois en litiges interarabes ».

Jawad Kerdoudi est Consultant Économiste et Président de l’Institut Marocain des Relations Internationales. Il écrit, sur Infomaroc, « les États arabes ont été incapables de réunir un Sommet extraordinaire, réclamé à deux reprises par Qatar dès les premiers jours de l’agression israélienne. D’ailleurs un membre du « Conseil de la Chourra », l’Assemblée Consultative saoudienne a déclaré, « Pourquoi un Sommet : y-a-t-il quelqu’un prêt à combattre Israël  ? ». Ceci traduit l’incapacité actuelle des États arabes à opter pour l’option militaire. Seule la voie diplomatique est possible […] ».

En conclusion, si Israël est de plus en plus isolé sur la poursuite de sa guerre au sol dans la bande de Gaza, cela n’est pas le fait des pressions du monde arabe. Mais bien de la rue arabe. De l’opinion publique mondiale. Et d’une certaine lassitude manifestée, depuis l’adoption de la résolution 1860, par les États-Unis qui n’a pas opposé son véto. Les opinions internationales dénoncent maintenant ouvertement la poursuite des combats.

Les États-Unis viennent de conclure un accord de coopération nucléaire avec les Émirats arabes unis (EAU) qui prévoit le transfert de composants et de matières nucléaires entre les deux pays, malgré des préoccupations du Congrès. À l’occasion de la cérémonie de signature avec le ministre émirati des Affaires étrangères, Abdullah bin Zayed al Nahyan, Condoleeza Rice a qualifié cet accord de : « modèle puissant et opportun pour la région » et il ne fait aucun doute qu’il aidera les Émirats arabes unis (EAU) à devenir le premier pays arabe à développer une industrie d’énergie nucléaire. « Nous pensons que c’est bon pour les États-Unis, bon pour les Émirats arabes unis et bon pour le régime de non-prolifération », a déclaré l e porte-parole du département d’État, Sean McCormack.

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16 responses

18 01 2009
Françoise

Bonjour Pierre, contente de vous retrouver avec cet excellent billet.

Il serait temps en effet que plus de dirigeants politiques aient le courage de Mr Chavez. Il serait temps qu’on applique à Israël la politique qu’on a faite avec l’Afrique du Sud pour que cesse l’apartheid.

Mais que voyons-nous ? On se félicite de la grandeur d’âme d’un « cessez-le-feu unilatéral » — sans doute décidé pour ne pas gêner la belle parade d’investiture du president elect — où les troupes israéliennes resteront dans Gaza, où les États-Unis, la Grande-Bretagne, a France apporteront leur concours pour renforcer le blocus maritime au prétexte d’empêcher la contrebande d’armes, où l’Égypte « surveillera » sa frontière… Et tout cela sans qu’à aucun moment ne soit évoqués les droits des Palestiniens. On referme les grilles de la prison-mouroir.

La paix n’est pas pour demain.

18 01 2009
Françoise

P.S. J’oubliais de dire que l’Allemagne a également proposé ses bons offices pour la « surveillance » côtière.

18 01 2009
Pierre Chantelois

Bonjour Françoise

Merci pour ces bons mots. Puis-je vous recommander un commentaire particulièrement intéressant de Rony Brauman est médecin, diplômé en épidémiologie et médecine tropicale. Il a été président de Médecins sans Frontière jusqu’en 1994. Vous le connaissez sans doute mieux que moi. Il écrit notamment :

« Boucherie. Le mot fâche les “amis” d’Israël qui rappellent volontiers qu’on n’a pas vu tant de manifestants ni de protestations pour d’autres conflits (Tchétchénie, Darfour, Congo, Tibet parmi les plus cités) ayant provoqué beaucoup plus de morts et que la compassion pour les victimes de l’armée israélienne est suspecte à force d’être sélective. Selon eux, la solidarité envers les Palestiniens ne serait qu’un prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leur État. On ne contestera pas qu’il s’agit là d’un registre bien établi dont témoignent notamment Dieudonné et ses émules. L’antisémitisme peut se travestir en antisionisme, l’affaire est entendue, mais prenons également acte que les principaux mouvements de solidarité avec les Palestiniens veillent attentivement au grain. Reste que la mortalité des quinze jours d’offensive sur Gaza se situe au niveau le plus haut constaté lors des différents conflits évoqués plus haut, dépassée seulement par les bombardements de Grozny, capitale de la Tchétchénie, en 1999. Et l’on reste pantois en entendant que l’armée israélienne attend d’être félicitée pour avoir averti par tract et par téléphone des dizaines de milliers de personnes de l’imminence de bombardements sur leur quartier. Les destinataires de ces appels “humanitaires” n’avaient bien entendu aucune possibilité de fuir pour s’abriter et ils ne pouvaient en déduire qu’une chose : restant sur place, ils devenaient des cibles légitimes, puisqu’informées. Trois cents enfants ont été tués en moins de deux semaines. Que cette tuerie soit comparable, par son intensité, à des violences extrêmes observées ailleurs, et qu’elle soit insidieusement ou activement justifiée par certains au nom du caractère démocratique d’Israël et de son droit »

Je ne crois pas qu’Israël va se sortir glorieux de ce fait d’armes qui n’est qu’un désastre au plan humanitaire. D’autre part, en plus de l’Allemagne, Gordon Brown s’est également offert pour surveiller les passages de contrebande maritimes.

Pierre R.

18 01 2009
Françoise

Pierre,

Merci pour cet extrait de l’article de Rony Broman avec qui, si on a le moindre bon sens, on ne peut qu’être d’accord.

Israël n’a jamais recherché la paix, et je me demande s’il la souhaite vraiment. Quand Israël a été créé il y aurait pu avoir une cohabitation pacifique des Palestiniens et des Juifs. Mais il est évident que ce n’était pas et que ce n’est toujours pas le but des Sionistes.

Je vous recommande la lecture du dernier article  de Juan Cole qui pointe bien le problème : […] Israeli Prime Minister Ehud Olmert’s brand of Zionism is a form of ethnic nationalism. Ethnic nationalism differs in important ways from civic nationalism. Civic nationalism is based not on ethnicity but on national ideals. […]

Il est à déplorer que ce « nationalisme ethnique » ait aussi été celui de la plupart des dirigeants israéliens depuis 1948.

Israël n’en sortira pas glorieux en effet, et je dirais qu’à chaque guerre il est le vaincu, car jamais il n’y aura de paix possible au Moyen-Orient et a fortiori pour Israël, tant qu’Israël voudra dénier tous droits à ceux qui ont légitimement le droit d’habiter, eux aussi, la Palestine. Et si la paix ne revient pas au Moyen-Orient c’est aussi l’Occident qui en paiera le prix.

18 01 2009
clusiau

Viva Chavez !

18 01 2009
Pierre Chantelois

Françoise

Très intéressant cet article de Juan Cole. J’en retiens surtout le fait qu’Israël ne représente peut-être pas tous ses citoyens dans ses politiques de guerre contre les pays voisins : If Israel is to flourish, it must recognize itself as a multi-ethnic, civic state. It already has 1.4 million Palestinian-Israelis, and at least 300,000 non-Jewish Russians, according to the 2008 census.

État laïc et multi-ethnique. Cela dans les statistiques. Mais est-ce bien le cas dans la conduite de l’État ?

Clusiau

Court, bref, clair. 🙂

Pierre R

18 01 2009
Yves GQ

Bonjour,
Je voulais vous mettre une jolie photo de Chaver avec la Keffieh mais je n’arrive pas à la coller dans les commentaires ! Vous la trouverez sur ce lien http://cpa.hypotheses.org/230
J’ai vu aussi quelque part qu’un village libanais a donné le nom du président Chavez à une de ses rues…
Amicalement

YGQ

18 01 2009
djino

n’oublions pas la Bolivie, Maurice, le Quatar et la Mauritanie qui si je ne me trompe ont rompu leur relations diplomatiques…
La Bolivie allant jusqu’à demander des sanctions via la CPI ou autre organisme de l’ONU
pas le temps de transmettre les sources désolé
1ère visite
A +
Djino

18 01 2009
djino

«Nous voulons prendre l’opinion à témoin pour démontrer que ce qui se passe à Gaza n’est pas une guerre mais un crime de guerre.»
Près de 400 associations se sont manifestées à travers le monde dans le but d’utiliser les voies que leur offre la procédure pour saisir la Cour Pénale Internationale contre l’Etat d’Israël. Témoignage de Maître Gilles Devers qui explique leur determination sur http://www.rfi.fr/actufr/articles/109/article_77465.asp

Djino

18 01 2009
Françoise

 » Mais est-ce bien le cas dans la conduite de l’État ? »

Non, de toute évidence ce n’est pas le but de la politique suivie depuis soixante ans.

19 01 2009
khalid

Bonjour, je suis marocain et j’ai honte …

Comme les palestiniens, les marocains subissent l’oppression des colons –> le roi sa cours et ses adeptes.

Comme les palestiniens, ceux qui construisent la résistance sont des terroristes islamistes.

Pas comme les palestiniens, les marocains n’ont pas le courage d’affronter l’oppresseur.

Je vit depuis 10 ans en France et j’ai voté Chavez au 2nd tour, car Sarko ou Royal travaille pour la même boîte : Lagardere, veolia, bouygues etc …

19 01 2009
Maroc/Venezuela: Honni soit qui mal y pense « Ibn Kafka’s obiter dicta - divagations d’un juriste marocain en liberté surveillée

[…] voulez-vous avec ça réfuter de manière crédible l’assertion – exprimée ici et là, et bien évidemment du côté de l’inénarrable presse officieuse algérienne – selon […]

19 01 2009
B. Samson

Juste un détail : le terme « rue arabe » me paraît déplacé. Pourquoi pas « opinion publique arabe »?

19 01 2009
thdoree

Un nouveau héros plutôt, non ?

20 01 2009
Domenico

chouette article — seul un détail me pose problème : on écrit « nouveau héros » et non « nouvel héros »…

23 01 2009

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