Mourir, est-ce le naufrage appréhendé ?

23 02 2009

Ce texte a été publié, une première fois, le 16 mars 2007

Une population vieillissante

Le vieillissement de la population est le résultat d’un succès, le succès de l’humanité dans son projet de contrôler le nombre d’êtres humains. Il faut maintenant que des changements de société puissent permettre aux populations de bénéficier pleinement d’une vie plus longue et de vivre mieux. « La population mondiale continue de vieillir et dépassera les 9 milliards d’habitants d’ici à 2050 », confirme un rapport de la Division de la population de l’Organisation des Nations Unies, intitulé « Révision 2006 ». « La moitié de la croissance démographique mondiale sera attribuable à la longévité ou à l’augmentation du nombre de personnes de plus de 60 ans, entre 2005 et 2050. Ainsi, dans les régions plus développées, la population âgée de 60 ans et plus devrait presque doubler, atteignant 406 millions en 2050, contre 245 millions en 2005. Le Canada qui compte actuellement 31,7 millions de personnes aura 39,1 millions d’habitants en 2050, selon les prévisions de l’ONU. Sa croissance démographique sera inférieure à la moyenne mondiale avec un taux de 23,34 % ».

Les projections montrent qu’en 2031, les aînés constitueront entre 23 % et 25 % de la population canadienne (Bélanger et autres, 2005). Le vieillissement des baby-boomers, le faible taux de fécondité et l’augmentation de l’espérance de vie contribueront tous à la multiplication par deux prévue de la proportion des aînés au cours des 25 prochaines années.

« La vieillesse est comparable à l’ascension d’une montagne. Plus vous montez, plus vous êtes fatigué et hors d’haleine, mais combien votre vision s’est élargie ! » Ingmar Bergman

Toute personne âgée ou toute personne handicapée a droit d’être protégée contre toute forme d’exploitation. Toute personne a aussi droit à la protection et à la sécurité que doivent lui apporter sa famille ou les personnes qui en tiennent lieu. Article 48 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec (L.R.Q. c. C-12)

Selon le ministère de la Justice du Canada, il n’est pas possible de connaître toute l’étendue de la violence commise à l’égard des personnes âgées. Il est assez largement reconnu qu’il existe trois formes principales de violence à l’égard des personnes âgées :

  • la violence commise à l’égard des personnes âgées qui vivent seules ou avec des membres de leur famille ou d’autres personnes dans des maisons privées (notamment les personnes âgées recevant des soins à domicile ou des soins communautaires);
  • la violence commise en milieu institutionnel;
  • la négligence de soi.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a fait sienne la définition adoptée par le Réseau international pour la prévention des maltraitances aux personnes âgées : « On entend par maltraitance des personnes âgées un acte isolé ou répété, ou l’absence d’intervention appropriée, qui se produit dans toute relation de confiance et cause un préjudice ou une détresse chez la personne âgée ».

Les études démographiques démontrent qu’un Québécois sur huit est actuellement âgé de 65 ans et plus. Cette proportion passera d’ailleurs à une personne sur quatre dans près de 20 ans (Statistiques Canada, 2001).

Malgré un taux de victimisation inférieur à celui de la population en général, la peur du crime chez les aînés est bien réelle. Bien que diverses mesures de protection visant à en atténuer les effets ont été mise en place, les aînés n’échappent pas aux phénomènes de violence et d’abus, non plus qu’aux situations qui compromettent leur sécurité.

« Les pleurs des vieillards sont aussi terribles que ceux des enfants sont naturels » Honoré de Balzac

Statistiques Canada vient de publier un rapport plutôt rassurant selon lequel les aînés subissent les niveaux les plus faibles de crimes avec violence et de crimes contre les biens comparativement aux personnes plus jeunes. Il est important de rappeler que les aînés constituent, au Canada, l’un des groupes de population dont la croissance est la plus rapide au Canada. Le recensement de 2001 a révélé qu’il y avait près de 4 millions d’aînés âgés de 65 ans et plus, ce qui représente 13 % de la population de la nation. Cela est particulièrement vrai dans le cas des aînés âgés de 80 ans et plus, soit le groupe d’âge qui augmente au rythme le plus rapide. De 1991 à 2001, le nombre de membres de ce groupe d’âge a bondi de 41 %, passant d’environ 660.000 à 932.000. On estime qu’en 2011, le nombre d’aînés plus âgés au Canada atteindra 1,3 million.

Les aînés du Canada (c.-à-d. les personnes âgées de 65 ans et plus) seraient donc moins susceptibles d’être victimes de crimes avec violence et de crimes contre les biens que les personnes plus jeunes. Près de la moitié des personnes aînées, qui ont été victimes de violence, l’ont été par un membre de la famille, comparativement à 39 % pour les victimes plus jeunes. Un peu plus du tiers (35 %) des auteurs de cette violence familiale, contre les aînés, étaient des enfants adultes et 31 % étaient le fait de conjoints actuels ou d’anciens conjoints. Dans la plupart des cas où il y a eu des blessures, celles-ci étaient mineures et ne nécessitaient aucuns soins médicaux ou nécessitaient uniquement des premiers soins de base. Seulement 2 % des cas de violence sur des personnes aînées et des victimes plus jeunes ont causé des blessures majeures.

Sur le plan de la sécurité personnelle, la satisfaction des aînés s’est améliorée légèrement au cours de la période allant de 1999 à 2004. En 2004, la vaste majorité (92 %) des personnes aînées ont déclaré être satisfaites de leur niveau global de sécurité par rapport à la criminalité comparativement à 89 % en 1999. Cette augmentation élimine l’écart entre les aînés et les Canadiens plus jeunes, ce qui donne lieu à des niveaux de satisfaction relativement comparables à l’égard de la sécurité personnelle (92 % comparativement à 94 %).

« […] Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’oeil du vieillard on voit de la lumière
 » […]

Victor Hugo, Booz endormi

Les formes de violence

Le ministère de la Justice du Canada souligne que les personnes âgées, victimes d’une violence, peuvent ne pas vouloir — ou ne pas pouvoir — signaler les actes commis à leur égard pour les raisons suivantes :

  • déficience cognitive, notamment démence ou maladie d’Alzheimer
  • fragilité physique ou invalidité
  • difficultés à s’exprimer ou barrières culturelles empêchant l’accès à de l’information, à des ressources et à du soutien
  • isolement social ou géographique
  • dépendance par rapport à l’agresseur (émotive, physique ou économique)
  • crainte de représailles ou d’abandon
  • crainte d’être placées en établissement
  • crainte d’une intervention extérieure (perte d’indépendance et contrôle)
  • crainte de ne pas être crues
  • honte ou stigmates
  • croyances au sujet de l’importance du mariage et de la famille
  • pressions visant à maintenir la réputation de la famille ou de la collectivité.

Tout acte verbal ou non verbal qui réduit la confiance en soi ou la dignité d’une personne âgée, en résidence ou sous la responsabilité d’un membre de sa famille, et qui menace son intégrité psychologique et émotive constitue de la violence, par exemple :

  • menacer d’employer la violence
  • menacer d’abandonner la personne âgée
  • lui faire peur intentionnellement
  • lui faire croire qu’elle ne recevra pas la nourriture ou les soins dont elle a besoin
  • lui mentir
  • ne pas se préoccuper des actes de violence qui auraient été commis contre elle
  • l’insulter, blasphémer ou proférer des injures
  • faire des remarques désobligeantes ou tenir des propos calomnieux à d’autres personnes à son sujet
  • l’isoler ou l’empêcher de recevoir des visiteurs
  • cacher des renseignements importants qu’elle a le droit de connaître
  • l’humilier à cause de sa façon de parler
  • mal interpréter intentionnellement ses pratiques traditionnelles
  • parler constamment de la mort avec elle
  • lui dire qu’elle cause beaucoup trop de problèmes
  • l’ignorer ou la critiquer de manière excessive
  • se montrer trop familier avec elle et manquer de respect envers elle
  • lui donner des ordres de façon déraisonnable
  • la traiter comme une servante
  • la traiter comme un enfant.

Le ministère de la Justice du Canada identifie les signes suivants, entre autres, qui peuvent indiquer qu’une personne âgée est victime de violence :

  • dépression, crainte, anxiété, passivité
  • blessures inexpliquées
  • déshydratation, malnutrition ou manque de nourriture
  • hygiène négligée, rougeurs, plaies de lit
  • sédation excessive

Une personne est susceptible d’être victime de violence à pratiquement toutes les étapes de sa vie — enfance, adolescence, début de l’âge adulte, âge moyen, vieillesse —, mais la nature et les conséquences de cette violence peuvent varier en fonction de sa situation. La violence commise à l’égard des personnes âgées reste encore un domaine négligé et trop peu exploré. Vieillir est un droit, la maltraitance est un crime. La tolérance n’a plus sa place dans une société dite civilisée.

Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux

Même riches ils sont pauvres, ils n’ont plus d’illusions et n’ont qu’un cœur pour deux.

Chez eux ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d’antan

Que l’on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps

Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier

Et d’avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières

Et s’ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d’argent

Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends.

Jacques Brel, les vieux

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7 responses

23 02 2009
Gilles

Pierre,

La violence à l’école, le harcèlement en milieu de travail, le vieillissement et la violence envers les gens âgés… serais-tu dans une phase où tu vois tout en noir ? Personnellement, bien que je sois conscient de toutes ces questions, je préfère ne pas les aborder sur mon blog, car les solutions proposées par les experts me semblent inadéquates et je n’en ai pas à proposer qui auraient une valeur générale. De toutes manières, les autorités ne lisent pas les Carnets !
 
(Ceci n’est pas un jugement ni une critique négative, mais simplement une question. Si tu la trouves indiscrète, supprimer mon commentaire et je comprendrai.)
 

23 02 2009
Pierre Chantelois

Gilles

Je vous rassure. Ma vie va bien. À l’exception de cette petite côte fracturée qui me crée bien des soucis, surtout dans mes marches quotidiennes.

J’avais rédigé ces trois articles un peu épars à des périodes distinctes au cours de 2007. J’ai cru utile de les rappeler pour mémoire. Depuis sa publication, sur le réseau du quotidien Le Monde, à l’époque, ce seul article, publié aujourd’hui, selon les statistiques de WordPress, a été lu par 2 984 lecteurs. Cette donnée statistique appelle deux commentaires : la modestie de ce blogue et le fait que près de 3000 personnes ont fait une recherche sur le suicide et sont tombées, par hasard, sur cet article, depuis 2007. Cela en valait-il l’effort de rédaction ? Oui. À l’exception de janvier 2009, j’avais atteint en mars 2008 les 10206 lecteurs, plus haut score de visites mensuelles. Je vais dépasser cette donnée puisque 10205 lecteurs ont, à ce jour, visité ce blogue. Dans les moments de grande fatigue, cela m’est un encouragement pour poursuivre mon travail.

Trop souvent on occulte la violence dans la société. Surtout lorsqu’elle se termine par des suicides. Selon les données du Bureau du coroner en chef, parmi les 63 personnes qui se sont enlevées la vie en Outaouais en 2005, le tiers (21) étaient âgées de 50 ans et plus. En 2003, 54% des personnes âgées de 50 ans et plus qui se sont suicidées avaient consulté un médecin au moins deux semaines avant leur mort. La proportion s’élève à 93% si l’on remonte aux six mois précédant leur décès.

Pour ma part, je viens de boucler la boucle. Aux trois âges de la vie, le suicide est là présent, et guette. En parler ne me crée aucune gêne. Et nous devrions le faire plus fréquemment, à mon avis.

La Police japonaise vient de révéler les statistiques concernant le nombre de suicides pour la seule année 2008. 32.194 personnes. Nous pouvons rappeler ici, que depuis 11 ans le Japon dépasse le seuil des 30000 suicides par an… En France on a à peu près 12000 suicides par an. Près de 59 000 suicides ont lieu chaque année dans l’Union européenne parmi lesquels 90% sont dus à des troubles mentaux, prévenait plus tôt Evangelia Tzampazi, députée européenne. La dépression est l’ennemi invisible de l’Union européenne étant donné qu’elle fait davantage de victimes que, par exemple, les accidents de la route, déclarait la députée.

« Or, on confond souvent les symptômes de la dépression avec ceux de la crise d’adolescence puisque dans les deux cas, il y a de la tristesse, du désespoir et de l’irritabilité », expliquait le responsable de la Clinique des troubles de l’humeur de l’Hôpital Rivière-des-Prairies, le Dr Jean-Jacques Breton.

En 2006, 1136 personnes sont décédées par suicide au Québec, soit 883 hommes et 253 femmes. En 2007, 1100 personnes se sont suicidées, ce qui représente au moins trois suicides par jour. Le taux de suicide chez les personnes âgées de 65 ans et plus a augmenté de 85,4% entre 1977 et 1999. Toutefois, la moyenne provinciale est de 14 suicides pour 100 000 habitants et est en baisse de 4 % par année, en moyenne, depuis 1999. « Selon les derniers chiffres, les taux de suicide ont diminué dans tous les groupes d’âge sauf chez les 50 ans et plus où l’on a constaté 400 décès dans la dernière année », déplorait Luc Vallerand, directeur général de l’association québécoise des retraités des secteurs publics et parapublics (AQRP).

La Docteure Johanne Blais écrivait, sur son blogue : il faut en parler beaucoup, il faut pouvoir aider et soutenir les gens qui sont aux prises avec ce problème afin d’éviter qu’ils choisissent la solution finale et sans retour.

Il faut lire également cette belle réflexion d’Emmanuelle Lepine, psychologue clinicien expert (Technologia), et de Jean-Claude Delgenes, directeur de Technologia, sur La Tribune de Suisse.

Pierre R.

23 02 2009
clusiau

Allô Pierre. J’allais t’écrire comme Gilles : My God qu’est-ce qui s’passe avec tes sujets ? Seriez-vous vous -mêmes violenté ?

Mais je vois qu’il n’en est rien, tant mieux. Car comme vous le savez, mon bat est prête hîhîhî.

Pierre, pour naître il faut déjà se faire violence. C’est là que tout commence. Ensuite, ça va comme c’est m’né, comme on dit au Mexique.

Merci quand même pour tous ces liens et cette analyse vôtre. Bonne journée. Moi je pars à la plage violenter ma peau. Salut et bonne récupération.

23 02 2009
Pièce détachée

Une côte à gravir (celle de Bergman), une côte fracturée (celle de Pierre).

Un site que j’aime bien, sur les vieux — je les appelle comme le fait Jacques Brel, en laissant aux technocrates leurs «aînés», leurs «seniors», leurs crèmes de beauté pour «peaux matures» (en français : «vieilles peaux») :

http://www.jerpel.fr/

L’auteur, Jérôme Pellissier, se présente comme «chercheur en psycho-gérontologie», et très ami avec les Shadoks.

En exergue de sa page d’accueil : «Si nous nous obstinons à concevoir notre monde en termes utilitaires, des masses de gens en seront constamment réduites à devenir superflues». — Hannah Arendt.

Voilà de quoi gravir et réparer les côtes !

23 02 2009
Gilles

Pierre a écrit :
Trop souvent on occulte la violence dans la société. Surtout lorsqu’elle se termine par des suicides.

C’est comme si nous refusions de voir que nous sommes une espèce violente et notre violence est décuplée par notre technologie, quoique le bon vieux massacre à la machette soit toujours pratiqué… Il y a la violence dont tu parles dans tes billets, mais aussi la guerre permanente — il y a toujours une guerre ou un massacre dans une région ou une autre de notre planète. Bref, je pense qu’il ne sert à rien de nier cette violence, mieux vaudrait la canaliser.
 

23 02 2009
Pierre Chantelois

Clusiau

C’est nous faire violence que de nous annoncer ainsi que vous allez vers le soleil mexicain. Malgré cela, je vous souhaite très sincèrement de la chaleur, du soleil, de la chaleur, du soleil et beaucoup de bonheur.

Pièce

Belle analogie entre les côtes de Bergman et la mienne. Bergman a atteint le sommet et je ne suis pas sûr d’y parvenir 🙂

Merci pour le lien sur les vieux de Pellissier. C’est sympathique comme tout et je crois que je vais m’y plaire. Première visite furtive, aujourd’hui, deuxième visite en profondeur, demain. Très belle pensée d’Hannah Arendt. Merci.

Gilles

Nous sommes d’accord. Il y a la violence et la guerre. Et je reviens à la citation que j’aime bien de Mitterrand, reproduite dans le premier volet de ce triptyque : « Laissez la tyrannie régner sur un mètre carré, elle gagnera bientôt la surface de la terre ».

Pierre R.

24 02 2009
clusiau

Merci de vos bons souhaits Pierre.

Le suicide n’est pas plus violent que l’acharnement thérapeutique !

Il faut savoir mourir, il faut savoir partir, quitter dignement. Nous avons pour ça toute la vie qui n’est en fait qu’une préparation, qu’un entraînement à la mort. Bonsoir.

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