Les États-Unis devaient repenser leur stratégie en Afghanistan, déclare Stephen Harper

5 03 2009

Le Premier ministre canadien, Stephen Harper, ne fait rien comme tout le monde. Il se distingue. Il s’éloigne des créneaux de la communication pour fuir les critiques négatives dont il est fréquemment l’objet au Canada. Il dispose de l’information et en retour, il indispose la population qui l’a élu.

En tournée médiatique aux États-Unis, M. Harper a dit tout haut ce qu’il n’a jamais admis au Canada : « il est impossible de vaincre les insurgés talibans ». Stephen Harper considère que l’objectif de la mission militaire en Afghanistan est d’aider le gouvernement d’Hamid Karzaï à mieux gérer cette insurrection. En bon historien qu’il est devenu, soudainement, Stephen Harper réalise que « l’Afghanistan a probablement toujours été aux prises avec une insurrection, selon ma lecture des événements ». Tout en ajoutant que la présence de forces étrangères en Afghanistan ne pouvait être éternelle.

Cette tournée aux États-Unis était d’abord prévue pour mettre en valeur les ressources naturelles du Canada et… pour faire la leçon aux voisins du Sud en matière économique. « La réglementation rigoureuse à laquelle est soumis le secteur financier canadien fait du Canada un bon endroit où investir », a soutenu le Premier ministre canadien. Kory Teneycke, le directeur des communications de M. Harper, a qualifié cette tournée comme la plus importante opération publicitaire jamais entreprise par un premier ministre du Canada auprès des médias américains. Fait particulier : le Premier ministre Harper a tout fait pour rencontrer les médias américains, sauf ceux du Canada. Il a donné des entrevues à quatre réseaux de télévision, en plus d’une au Wall Street Journal.

Pour rappel, un contingent de quelque 2.700 soldats canadiens a été déployé dans la région de Kandahar dont la mission doit s’achever en 2011. La France, avec 2.800 militaires, est le quatrième pays contributeur derrière les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Et que dit le Premier ministre canadien aux États-Unis, dans une interview à la chaîne américaine CNN : « Mon opinion, franchement, est que nous ne vaincrons jamais l’insurrection. Selon ma lecture de l’histoire de l’Afghanistan, il y a probablement toujours eu une insurrection en cours ».

Guy Roberge, le père de l’adjudant-chef Gaétan Roberge, tué en Afghanistan par un engin explosif, le 27 décembre dernier, n’a pas apprécié les dernières déclarations de Stephen Harper aux États-Unis. Et pendant que le Premier ministre canadien communique aux américains ses états d’âme, le sort s’acharne sur les troupes canadiennes postées en Afghanistan. Trois soldats canadiens ont été tués et deux autres blessés mardi par l’explosion d’un engin artisanal en Afghanistan, portant à 111 le bilan des pertes militaires canadiennes.

Dans une entrevue accordée par Stephen Harper au Wall Street Journal, le premier ministre explique que l’Afghanistan était un sérieux test pour l’OTAN. « Les États-Unis devaient repenser leur stratégie en Afghanistan afin d’aider les Afghans à s’occuper eux-mêmes des rebellions pour mettre en place un gouvernement qui ira dans la bonne direction. Ce n’est pas l’OTAN qui battra les rebelles », a déclaré Stephen Harper. Un échec mettrait en péril l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Au moment même où la France entend revenir dans les rangs de l’Organisation internationale, Harper croit que cette dernière doit se prendre en main, sinon elle ne pourra plus s’engager dans de nouvelles missions d’envergure. Pour le premier ministre canadien, si l’on ne peut plus se fier sur l’OTAN, cela pourrait avoir des répercussions négatives pour le Canada.

Pour Stephen Harper, une paix en Afghanistan découlerait plus « de la mise en place d’un gouvernement afghan capable de gérer l’insurrection et d’améliorer sa propre gouvernance ». Virage important dans la vision du Premier ministre canadien qui correspond au changement de gouvernement chez nos voisins du Sud. Comme le rappelle Le Devoir, en octobre 2006, Harper affirmait devant le Woodrow Wilson International Center que « le Canada et ses alliés se sont joints à la mission des Nations unies pour neutraliser les talibans à la source et les éliminer une fois pour toutes ». Le mois précédent cette déclaration, devant l’assemblée générale des Nations Unies, il disait que l’objectif des soldats de l’OTAN était entre autres d’« éliminer une fois pour toutes les dernières traces du régime taliban ». Déclaration belliqueuse qui satisfaisait pleinement l’occupant de la Maison Blanche de l’époque, Georges W. Bush.

Il y a un parallèle à tracer entre Stephen Harper et Nicolas Sarkozy. Tous deux montrent le peu de respect dans lequel ils tiennent les institutions parlementaires. Tout se fait en dehors de la Chambre des communes et de l’Hémicycle. Dresser des bilans auprès de leurs populations respectives est un exercice auquel se refusent ces deux chefs d’État. Au Canada, en janvier 2008, le rapport Manley, sur la mission afghane, recommandait une plus grande transparence sur la présence des troupes canadiennes en Afghanistan.

Le Premier ministre devait s’engager à faire état plus fréquemment de la situation en Afghanistan devant le Parlement, comme le recommandait la résolution bipartisane, adoptée à la Chambre des communes, le 13 mars 2008 : « La Chambre reconnaît que le but de la politique canadienne est de laisser l’Afghanistan aux Afghans, au sein d’un pays mieux gouverné, en paix et plus sécuritaire, et de créer l’espace et les conditions voulues pour que les Afghans réussissent eux-mêmes à trouver une solution politique au conflit ». Elle ajoutait «  que le gouvernement informe plus franchement et plus fréquemment la population sur ce qui se passe en Afghanistan, qu’il lui présente plus de bilans sur le rôle du Canada […] et que pour une plus grande clarté, le gouvernement présente au Parlement des rapports trimestriels détaillés sur les progrès de la mission » (Le Devoir).

Pendant que le Premier ministre canadien s’épanche sur un pessimisme marqué face à la situation en Afghanistan, la France marque-t-elle un excès d’optimisme ? « Il est normal que nous soyons à même de copiloter la stratégie internationale en Afghanistan. Il ne faut pas retomber dans les dérives de l’unilatéralisme américain de la précédente administration Bush qui a provoqué une profonde cassure entre les Etats-Unis et ses alliés au sein de l’OTAN », déclarait, au quotidien Le Monde, Pierre Lellouche, représentant spécial de la France pour l’Afghanistan et le Pakistan au ministère des affaires étrangères.

Le mandat du député de l’UMP, tel que confié par le Président Sarkozy est de « renforcer le rôle de la France dans la définition et la mise en œuvre de l’engagement international ». Pierre Lellouche sera l’interlocuteur français de Richard Holbrooke, l’émissaire du président américain Barack Obama dans la région. Ce qui pourrait expliquer son optimisme : « La partie n’est pas perdue, les études montrent que, s’il y a un problème d’adhésion au gouvernement du président Karzaï, la population ne souhaite pas pour autant le retour au pouvoir des talibans ». Selon Pierre Lellouche : « Il y a des risques d’enlisement et un vrai problème de sécurité qui obère la reconstruction en Afghanistan. Ce qu’on a fait en Bosnie, au Kosovo, a fonctionné. Cela n’a pas fonctionné en Afghanistan parce qu’on n’y a pas mis l’effort et la coordination nécessaires », a souligné le député.

L’objectif du président Nicolas Sarkozy en confiant ce mandat à Pierre Lellouche est clairement expliqué dans la lettre de mission : « La crise afghane et l’instabilité pakistanaise forment désormais un même problème. La poursuite de cette situation est lourde de menaces pour la sécurité internationale. Notre priorité est d’empêcher le rétablissement en Afghanistan d’un régime radical, la déstabilisation du Pakistan, et de réduire la menace terroriste dont cette région est devenue l’épicentre ». Avant sa tournée qui, après le Pakistan et l’Afghanistan, devait le conduire en Inde, Richard Holbrooke avait estimé que gagner la guerre en Afghanistan serait « beaucoup plus dur » qu’en Irak.

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6 responses

5 03 2009
Gaston M.

Bonjour,

Je suis toujours intéressé par votre observation du monde et les analyses que vous proposez. Vu de France, petit pays prétentieux où l’ensemble de la presse est incarcérée dans un nombrilisme pathétique, votre regard est instructif.

J’ai cependant une observation à faire; à propos de l’autre nation qui se prend pour le centre du monde: les États Unis d’Amérique. Comme beaucoup de gens, je suis indisposé par cette habitude très ancrée qui consiste à les désigner comme étant l’Amérique. Et par conséquent ses habitants seraient Les Américains.

Que cette nation n’ait pas de nom ne l’autorise nullement à chaparder celui du continent où elle loge avec tant d’autres nations autant et sinon plus américaines qu’elle.

A chaque fois que j’entends parler des « Américains », je me demande de quel pays il s’agit et surtout je m’offusque du fait qu’on ampute les Chiliens, les Canadiens, les Argentins, les Mexicains, les Boliviens …, d’une de leurs qualités identitaires.

En attendant que les « Ricains » comme on disait ici se trouvent un gentilé, pourquoi ne pas recourir au plus simple et au plus juste: « étasuniens ». Et pour leur pays: E.U.A pour États Unis d’Amérique ?

Gaston M.

5 03 2009
Pierre Chantelois

Gaston

Vous avez raison sur l’appellation abusive que l’on donne aux États-Unis en les nommant trop fréquemment l’Amérique. Et je m’efforce dans la mesure du possible de toujours référer, lorsqu’il s’agit de nos voisins du Sud, aux États-Unis d’Amérique. Des oublis se glissent parfois tant l’habitude est fortement ancrée. Merci de votre remarque fort pertinente.

Pierre R.

5 03 2009
Françoise

Pierre,

En dehors de toute autre considération, je me félicite qu’au moins un des alliés de l’OTAN ait dit que la guerre d’Afghanistan n’était pas gagnable. Il faudrait, que cette lueur de bon sens vienne éclairer ceux qui en France croient toujours à la grande victoire…

5 03 2009
Gilles

Les Afghans semblent préférer vivre dans un monde archaïque, patriarcal et tribal ; ceux parmi eux qui veulent évoluer vers les Lumières pourront sans doute transformer leur société de l’intérieur, mais il ne faut pas oublier que l’Europe y est parvenue après trois siècles d’efforts. Ce n’est certainement pas en les bombardant et en les provoquant dans leurs croyances — et par notre présence non-sollicitée chez eux — que nous les y amèneront !
 
De toutes manières, je pense que tous ces bons sentiments, la construction d’écoles pour les filles, les tentatives de substituer la culture des tomates à la culture du pavot, etc., sont une façade : la Coalition est en Afghanistan pour contrecarrer les projets gaziers russes, voilà tout.
 

5 03 2009
Gilles

@ Gaston M.,

Dans les questions de langue, l’usage prend toujours le pas sur la logique. Bien sûr les Québécois et les Mexicains et les Canadians sont américains dans le sens où ils vivent en Amérique du Nord, mais les États-Unis ont bien un nom : United States of America, et c’est par abréviation qu’ils utilisent America pour désigner leur pays.

Si quelqu’un te dit : « Je suis Américain » tu penseras qu’il est citoyen des États-Unis et non de la Bolivie ou du Mexique, n’est-il pas ?
 

6 03 2009
Pierre Chantelois

Françoise

Le réalisme brutal de Stephen Harper, dont certains observateurs ont reproché le ton pessimiste de sa déclaration, n’est pas mauvais en soi. Ce qui est regrettable, encore une fois, est le fait que ses déclarations soient faites à l’extérieur du pays alors que la population canadienne n’a jamais pu obtenir un commentaire posé et sensé du Premier ministre sur la même question.

Gilles

Je partage votre avis. Au point de départ, plusieurs inclinent à penser que jamais l’OTAN n’aurait dû accepter un tel mandat. La preuve en est que plusieurs de ses membres rebiffent à l’idée d’envoyer des troupes en Afghanistan, voire même à les augmenter. Et l’OTAN n’a pas su démontrer une coordination efficace dès le début de sa présence parce que les États-Unis ont mis tous leurs efforts en Irak et non en Afghanistan. L’Irak c’était le pays du pétrole.

Relativement à la question soulevée par Gaston, reconnaissons que lorsqu’il est question des sud-américains ou latino-américains, cela ne n’identifie pas les Brésiliens plus que les Vénézuéliens ou Colombiens. Les Nord-Américains ne devraient pas plus être exclusifs aux États-Unis qu’au Mexique ou au Canada.

Pierre R.

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