Le dilemme de Barack Obama : économie ou élections

1 09 2010

Pour quiconque s’intéresse à l’Amérique, plus particulièrement aux États-Unis d’Amérique, il est de plus en plus difficile de comprendre ce qui motive la population à vouloir réélire un gouvernement républicain. Barack Obama a échoué en très peu de temps à maintenir haute sa cote de popularité. La conjoncture économique ne s’améliore pas. Les derniers indicateurs économiques sont au rouge avec un taux de chômage à 9,5% de la population active et un nombre record de plus d’un million de saisies immobilières cette année. L’économie nuit dramatiquement aux démocrates. Les Républicains (The Grand Old Party) viennent de franchir le cap des 51% des intentions de vote aux prochaines élections parlementaires de mi-mandat du 2 novembre prochain contre 41% pour les démocrates.

Il existe également une autre réalité qui sévit aux États-Unis : le mouvement ultra-conservateur du Tea Party. L’extrême-droite se radicalise davantage, en opposition au plan de relance économique américain. Il s’organise principalement par l’entremise d’Internet et refuse de se lier aux dirigeants du parti républicain (GOP). Son financement est assuré par trois milliardaires : Rupert Murdoch et les frères David et Charles Koch. Le chiffre d’affaires de Koch Industries (pétrole, chimie…) est estimé aujourd’hui à 90 milliards de dollars. Les frères Koch occupent les neuvième et dixième rangs de l’échelle des milliardaires américains. Le mouvement a pour porte-étendard nulle autre que l’ex-candidate à la vice-présidence, Sarah Palin. Le printemps dernier, les sondages leur accordaient 23% des intentions de vote des Américains contre 36% pour les démocrates et 18% pour les républicains.

La devise du Tea Party est simple : Restoring Honor. Les Tea Party Patriots ne donnent pas dans la dentelle. Le mouvement est né il y a un an. Les Tea Party Patriots s’opposent notamment au fait que l’État fédéral « subventionne les prêts immobiliers des losers ». Les partisans de ce groupe sont sans pitié. Ils n’ont de cesse de dénoncer les déficits du gouvernement fédéral creusés, selon eux, pour faire face à la crise économique, sauver les banques, et financer la réforme de l’assurance maladie de Barack Obama. Un autre principe qu’avance le Tea Party consiste à dire : « Le gouvernement ne peut me forcer à être charitable ».

La colère des Tea Party Patriots s’inspire de celle des colons des Treize Colonies anglaises d’Amérique du nord qui, en 1764, se plaignaient d’être soumis à des taxes nouvelles par le Parlement de Westminster. Les habitants de Boston lancent un puissant mouvement de boycott des marchandises anglaises. Le résultat se fait sentir : en deux ans, les importations concernées diminuent de moitié. Le 5 mars 1770, une échauffourée se solde à Boston par la mort de 5 manifestants. En 1773, les coloniaux américains se révoltent contre la décision du Parlement britannique d’imposer la consommation du thé (dont ils assurent le monopole). Les colons s’habillent en costumes indiens, prennent d’assaut, la nuit, plusieurs vaisseaux commerciaux britanniques, et déversent le contenu de centaines de coffres de thé dans le port de Boston.

En janvier 2009, le président Barack Obama annonce son plan relance (stimulus). Rush Limbaugh, le célèbre animateur de talk-radio conservateur, lance contre le gouvernement fédéral une violente attaque. Des groupuscules se forment pour appuyer les attaques de Limbaugh. Quelque 750 réunions ont lieu un peu partout dans le pays le 15 avril, date-limite avant laquelle les Américains doivent payer leurs impôts. La chaine conservatrice Fox leur consacre une journée entière de reportages.

Il ne faut surtout pas sous-estimer l’ampleur de ce mouvement. 52 % des Américains ont maintenant de la sympathie pour le mouvement Tea Party. Au Kentucky, le néophyte Rand Paul a ravi la nomination sénatoriale à Trey Greyson, le favori de l’establishment républicain. Lors des élections de de mi-mandat du 2 novembre, le candidat démocrate Jack Conway se retrouvera nez à nez avec Rand Paul. Au Nevada, le Tea Party a appuyé la candidate républicaine Sharron Angle en raison tout particulièrement de ses prises de position. Elle est en faveur de l’abolition du département de l’Éducation. Le leader démocrate du Sénat, Harry Reid, se retrouve à égalité dans les sondages avec Sharron Angle.

En Arizona, le Tea Party n’a pas fait de gain. En effet, le candidat républicain défait à la présidentielle américaine de 2008, John McCain, a remporté la primaire de son parti. S’il gagne son pari en conversant son siège à la chambre haute en novembre, John McCain, 73 ans, serait réélu pour un cinquième mandat. Il a dépensé 20 millions de dollars pour battre son adversaire J.D Hayworth.

Samedi dernier, à Washington, Glenn Beck, animateur ultra conservateur et populiste sur la chaîne Fox News, et un des hommes politiques les plus provocateurs des États-Unis, n’a pas hésité à organiser un rassemblement ultraconservateur des Tea Party Patriots sur les lieux mêmes du célèbre discours de Martin Luther King, le Lincoln Memorial. Jonathan Mann, correspondant de CNN international, trace de Glenn Beck un portrait peu flatteur : dans ses shows radio et télé, il parle, sermonne et pleure. Il gesticule, passe de l’idiotie à la solennité, se montre passionné ou professoral. Cela a fait de lui un homme riche. Ses programmes, ses livres, ses apparitions en public, ses sites Internet lui ont rapporté plus de 32 millions de dollars l’an dernier. Le nationalisme était au cœur de ce rassemblement. Sarah Palin, qui songeait l’an dernier à se présenter à la prochaine présidentielle avec Glenn Beck comme candidat à la vice-présidence, était au rendez-vous. 300 000 personnes ont également répondu à l’appel de Glenn Beck. Toutefois, selon une estimation basée sur des photos aériennes pour la chaîne CBS News, les manifestants des Tea Party étaient environ 90 000. Glenn Beck a revendiqué la présence de 300 000 à 500 000 personnes.

Glenn Beck a invité ses partisans à un renouveau religieux, comme l’indique le correspondant de Cyberpresse, Richard Hétu : « Nous devons extirper le poison de la haine qui est en nous, quels que soient les calomnies ou les mensonges qui nous sont adressés. Nous devons nous tourner vers Dieu et vers l’amour. Nous devons défendre ceux avec lesquels nous sommes en désaccord ». C’est ce même Glenn Beck qui avait comparé l’Amérique de Barack Obama à la Planète des singes et qui accuse Obama de racisme anti-blancs. Et Sarah Palin n’a pu résister à la tentation de formuler une critique voilée du président, qui a promis de « transformer fondamentalement » les États-Unis.

Sous la signature de Mario Roy, le Blogue de l’édito du quotidien La Presse rappelle le titre d’un essai paru en 2009 (notre traduction) : L’Amérique idiote / Comment la stupidité est devenue une vertu au pays de la liberté, du journaliste Charlie Pierce, qui décrit magnifiquement cette sorte de droite « crackpot » que l’on a vue, samedi, à Washington (le genre à fréquenter le Musée de la création, au Kentucky, dédié au créationnisme, où on voit des dinosaures avec des selles, puisqu’ils ont cohabité avec l’homme !). Et il conclut que les États-Unis « constituent le pays par excellence pour les hurluberlus (cranks) publics. Aucune nation n’est aussi fervente dans sa conviction que, non seulement les gens ont le droit d’avoir des idées complètement marteaux, mais aussi qu’ils doivent cultiver ces idées, les polir, les vénérer et les exhiber fièrement ! ».

Paul Krugman, prix Nobel d’économie, économiste américain et chroniqueur du New York Times, invitait, lors d’une entrevue à CNBC, Barack Obama à adopter un nouveau plan de relance de 800 milliards de dollars américain, si ce dernier ne veut pas perdre le contrôle du Congrès aux élections de mi-mandat en novembre. Comment voulez-vous régler votre problème d’endettement si l’économie ne reprend pas, s’interrogeait l’économiste? Krugman prévient qu’une nouvelle récession guette les États-Unis. Selon les économistes de Natixis, cités par le quotidien Le Monde, les dettes cumulées des États-Unis, du Japon, de la zone euro et du Royaume-Uni ont gonflé de 11 233 milliards de dollars entre 2007 et 2010.

Paul Krugman dénonce du même coup les réductions d’impôt de Georges W. Bush dont ont bénéficié et bénéficient toujours les riches. Ces niches fiscales pour les 1% ou 2% des Américains les plus riches sont un gâchis éhonté d’argent public. Ces niches priveraient l’État d’une somme de 70 milliards de dollars par année. « Il est difficile d’imaginer une manière moins efficace d’aider l’économie que de donner de l’argent à des gens qui en ont déjà beaucoup, et qui n’ont aucune chance de dépenser cette manne ». La Réserve fédérale et le gouvernement peuvent-ils et doivent-ils faire plus qu’ils n’ont déjà fait pour aider à relancer l’économie? Le président Barack Obama a déjà laissé entendre qu’il adopterait de nouvelles mesures de relance, dont une aide aux PME, la promotion des exportations, davantage de réductions d’impôt pour la classe moyenne et des investissements dans les énergies propres. Ben Bernanke, président de la Fed, a lui aussi ajouté que la banque centrale était prête, si nécessaire, à réutiliser des mesures de stimulation économique déjà employées durant la crise, telles que l’achat massif de titres financiers pour faire baisser les taux d’intérêt à long terme.

La dette américaine a atteint un sommet historique : 13.000 milliards de dollars. Le prix Nobel d’Economie Joseph Stiglitz estime que le coût réel de la guerre en Irak et en Afghanistan est plus proche de 3.000 milliards de dollars si l’on prend en compte l’ensemble de l’économie, de la prise en charge des morts et des blessés jusqu’à la hausse du prix du pétrole. Barack Obama évoque le chiffre de 1.000 milliards de dollars. Selon le Congressional Research Service, les coûts associés à la guerre en général pourraient se situer entre 274 et 588 milliards de dollars sur les 10 prochaines années, et les deux conflits auront coûté au total entre 1.560 et 1.880 milliards de dollars aux Etats-Unis (Information AFP).

Un autre sondage indiquait, la semaine dernière, qu’une majorité d’Américains désapprouvait la politique du président, soit 50 %, contre 45 % en sa faveur. C’est une première chute brutale pour Barack Obama depuis son élection. Avec l’annonce de ces nouvelles mesures, tant souhaitées par Paul Krugman, Barack Obama devra choisir l’intérêt de l’État ou des pertes importantes lors des prochaines élections de mi-mandat en novembre prochain. Un lourd dilemme. Le Tea Party, un grass-roots movement, sortira-t-il vainqueur de cette lutte qui se joue sur l’économie des États-Unis? Pour gagner, les Tea Party Patriots devront imposer à l’Amérique leur crédo qui se résume à : « lutter contre les dépenses et les taxations excessives du gouvernement » et les trois principes qui gouvernent leur lutte contre le gouvernement : « la responsabilité fiscale, un gouvernement limité et l’économie de marché » ?


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2 responses

3 09 2010
rvjeanney

Un portrait effrayant de ce grand pays faisant naufrage par l’emprise de la plus crasse des bêtises, ce qui ne va pas sans rappeler un autre soi-disant « grand pays », la France…

3 09 2010
Pierre Chantelois

RV

Bonjour. Oui assez effrayant. Tous les gouvernements de droite ou d’extrême-droite, qui mêlent religion et politique, laissent des séquelles parfois très profondes.

Pierre R.

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