Ingrid Betancourt, je ne vous crois plus. Je tourne la page

21 09 2010

Cet article a été publié le 9 juillet 2008. Madame Betancourt vient de publier un livre : Même le silence a une fin. Je publie à nouveau ce texte de 2008 sans en changer un iota. Je n’ai plus la foi.

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Je pourrais être votre père. Vous pourriez être ma fille. Depuis votre retour, tout n’est que liesse et bonheur. Autour de vous. En vous. Cette liesse n’est pas unique. Elle est partagée. Ce bonheur ne se mesure pas. Des pages et des pages tentent, tant bien que mal, d’en définir les contours. Comment en effet exprimer le bonheur lorsque la joie est à son comble.

Des mots pour le dire. Des mots pour le manifester. Dès que vous avez foulé le tarmac de Bogota, l’humanité a retenu son souffle. Votre sourire, le premier, est apparu au monde entier. Comment une femme qui vient de sortir de six années de captivité indescriptible peut-elle offrir au monde entier son plus beau sourire? Nous étions inquiets. Dans quel état alliez-vous vous présenter à votre mère, à vos parents, à vos amis, à toutes ces personnes qui n’ont eu de cesse d’espérer votre libération?

Votre sourire a été le geste que personne ne pouvait espérer de plus beau. Et l’éclat de vos yeux a encore laissé entrevoir cette flamme qui a tant animé votre vie d’avant votre captivité. Il suffit de vous revoir en photo ou dans ces innombrables vidéos que vous aviez laissées derrière vous pour nous en convaincre. Au cours de votre captivité, leur diffusion nous donnait la douce illusion de nous rapprocher davantage de vous et de porter sur nos épaules une infime partie de votre souffrance et de votre solitude.

Modestement, chère Ingrid, saviez-vous que l’Assemblée nationale du Québec avait voté, le mercredi 5 juin 2002, une motion exigeant la libération immédiate et sans condition de la sénatrice colombienne Ingrid Betancourt ? Cette motion résultait d’un engagement pris à Mexico par les membres de la Confédération parlementaire des Amériques (COPA), dont fait toujours partie l’Assemblée nationale québécoise. C’est dire tout l’intérêt que nous vous portions.

Je ne m’attendais pas à vous voir descendre de cet avion en grabataire. Je m’attendais à percevoir cependant de quelconques signes de gravité qui m’auraient fait prendre conscience de l’ampleur incommensurable de la tragédie qui fut la vôtre depuis six ans. Les événements ont gommé cette minute de vérité. Happée. Je cherche mes mots. Vous avez été happée par l’actualité. Cruauté des médias. Cruauté de la politique. Vous avez été entraînée dans la spirale médiatique et vous n’en êtes point sortie.

Je vous disais au début de cette lettre que j’aurais pu être votre père. Vous auriez pu être ma fille. Devant la situation que je constate aujourd’hui, je vous aurais invité à partager avec moi quelques instants de promenade, dans un lieu inconnu de toutes et de tous, et je me serais réservé quelques minutes de conversation. Conversation est un bien grand mot. Je devrais dire quelques minutes de silence, loin du tumulte des médias et surtout très loin des légendes urbaines qui commencent à circuler.

Si l’intensité des retrouvailles me l’avait permis, je vous aurais glissé à l’oreille, dans le calme de la nature, que vous connaissez certainement, ces quelques mots : « Ingrid, arrête. Tout va trop loin. Arrête. Il n’est pas nécessaire de te mettre en scène dans cette mascarade médiatique. Laisse au temps le temps de réagir. Donne au temps le temps d’apprivoiser ton retour. Donne au temps le temps de soigner des plaies, de cicatriser des souffrances, de remettre le bonheur au bon endroit entre toi et ta famille immédiate. Ingrid, il est temps de faire une pause. Il est temps d’arrêter ». Rappelle-toi ces mots de Ghandi : « il vaut mieux mettre son coeur dans la prière sans trouver de paroles que de trouver de beaux mots sans y mettre son coeur ».

Je ne sais trop comment exprimer mon malaise. Tout va si vite. Tout n’est que contradiction, spéculation, récupération. Vous vous transformez en icône. Vous êtes l’icône de tout ce qui bouge. Est-ce bien cela que vous souhaitiez pour vos premiers jours de liberté ?

Mon inquiétude est profonde, Ingrid. Le capital de sympathie s’estompe. Dans le tournis de vos tournées médiatiques, il ne vous est probablement pas donné de vous imposer un temps d’arrêt pour lire l’opinion des gens simples, sans histoire, sans gloire, qui placent ou qui ont placé en vous une admiration sans borne. Je sens bien que s’étiole cette passion que nous avons éprouvée dès la première minute de votre libération. Comment ne pas nous attrister lorsque, de l’allégresse manifestée sur les forums citoyens ou sur les blogues francophones, nous lisons maintenant un profond désenchantement.

Sur Le Soir, quotidien belge, raannemari écrit, en date du 5 juillet 2008 : « L’ex otage des Farcs veut écrire plusieurs livres, pense aussi à une pièce de théâtre, souhaite se rendre à Lourdes et rencontrer le pape. Quelle santé pour quelqu’un qu’on nous disait à l’article de la mort il n’y a pas si longtemps ». Flanker39 écrivait également en date du 5 juillet sur France-Info : « Les gens en ont ras le bol ! Les médias, en général, finissent par nous dégouter de tout. Heureux de la libération d’Ingrid Bétancourt, nous passons en une seule journée au stade de l’overdose !! Trop c’est trop. Sarko va une fois de plus réussir un coup médiatique pour essayer de se replacer dans les sondages. La descente de l’avion restera, à cet égard, un grand moment. C’est vraiment n’importe quoi ! Il faudrait que vous, les médias, vous rendiez compte que la France d’en bas sature de plus en plus ! »

De ces réactions, je pourrais maintenant vous en citer des centaines. De la même eau. Quelle tristesse. J’ai cessé de les lire car les mots dépassent la raison. Que dire de celle-ci, chère Ingrid : « Je voudrais parler théologie avec lui. Il y a beaucoup de choses que je voudrais qu’il m’explique. […] Je me sens catholique, mais il y a des choses qui me gênent dans cette religion ». Cette phrase vient de vous et elle concerne le Pape.

Un observateur politique me rappelle pourtant à l’ordre lorsqu’il écrit : « Ingrid Betancourt sort de cet épisode profondément transformée. Bien entendu, sur le plan psychologique, mais au point de vue politique aussi. Au-delà de l’émotion, la captivité de madame Betancourt lui aura procuré un important capital politique, tant à l’échelle colombienne qu’au niveau international. Il va sans dire qu’Ingrid Betancourt est la grande gagnante de l’opération de libération menée par les Forces armées colombiennes le 2 juillet dernier ».

Vous voyez, je reste lucide. Mais profondément déçu. Car je ne vous crois plus, Ingrid. À peine libérée de votre captivité, il m’a semblé que vous avez semé des indices, dans certaines de vos déclarations, suivant lesquels vous préparez une prochaine campagne électorale en Colombie. Une extraordinaire machine s’est mise en marche autour de vous. En assumez-vous le contrôle ? Je ne sais pas. Mais vous n’êtes pas sans l’ignorer.

Vous comprendrez bien que je ne souhaite pas relever, en exégèse, toutes les contradictions qui circulent sur vous et autour de vous. Comme il n’est pas de mon propos de vous accabler pour les choix que vous avez privilégiés depuis votre retour. Je tente d’interpréter ce que fut votre souffrance, votre longue agonie, vos périodes de profonde lassitude et de découragement, en lisant attentivement le témoignage simple, mais combien touchant, de William Perez, celui que vous avez qualifié affectueusement de « mon frère, l’homme qui m’a sauvée ». Ce sous-officier de 33 ans vous a demandé de continuer à vivre pour ceux qui vous aiment. Il vous donne du courage. Et ça marche. C’était deux mois avant la diffusion du fameux cliché. « Tout le monde a été scandalisé par la photo, mais à ce moment-là elle allait déjà beaucoup mieux », a affirmé William Perez. Et quel beau témoignage il a livré en quelques mots seulement : « Quand elle ne pouvait plus monter les collines, qu’elle n’avait vraiment plus aucune force, je la portais ».

Je reste profondément touché par cette grande humanité, racontée sans fard, par cet humble compagnon de la jungle : « Elle faisait semblant d’accepter la nourriture de nos geôliers mais, en fait, elle la jetait en douce. Parfois, elle gardait les biscuits mais c’était loin d’être suffisant. Alors, j’ai fait comme avec les enfants, je lui ai donné la becquée. Je lui disais : « une cuillère pour maman, une cuillère pour Mélanie et une cuillère pour Lorenzo ».

Accueilli en héros, le soldat, William Perez, a suivi des examens de santé dans l’hôpital où il a été formé avant de rentrer chez lui. Il vient d’être nommé sergent. Il a promis d’aider les centaines de Colombiens toujours aux mains d’une guérilla d’un autre âge.

Consuelo Gonzalez avait, le 11 janvier dernier, déclaré qu’elle n’avait pas été torturée physiquement. Mais elle avait eu ce mot terrible : « le seul fait de priver quelqu’un de sa liberté contre sa volonté, de l’isoler de sa famille, du monde, est en soi, de tout point de vue, condamnable et peut être considéré comme une espèce de torture ». Et l’écrivain Marek Halter avait lancé, plein d’espoir, que si Consuelo est là, c’est parce que nous avons crié « Ingrid, Ingrid ». « Si vous parlez d’un otage ou d’un prisonnier politique, vous le protégez, c’est comme ça. On tue à l’aube, en pleine lumière on ne tue pas », avait déclaré Marek Halter.

Permettez-moi maintenant Ingrid de me tourner vers le silence de la jungle pour me faire une idée plus exacte de ce que fut votre enfer là-bas, entre les mains de vos geôliers, les FARC. Il y a nettement trop de bruits autour de vous.

Permettez-moi d’avoir une pensée très affectueuse pour William Perez : comme vous le savez sans doute, le père du soldat Perez est décédé pendant sa détention. Et apprenant la nouvelle de sa libération, le grand-père de William est mort d’émotion. Tout cela loin du bruit et de la fureur. Sans ostentation. Le soldat Perez n’aura pas la Légion d’honneur et ne sera pas élevé au rang de Prix Nobel de la Paix. Mais je le crois, et c’est le principal atout que je respecte en lui.

Permettez-moi de me tourner vers les dix autres officiers de l’armée et de la police, pour la plupart otages des Farc pendant plus de dix ans, qui portent, comme l’indique l’agence France-Presse, tous les stigmates d’une vie pénible et rude d’otages dans la jungle, souffrant de paludisme et de leishmaniose. « Nous sommes très malades mais nous sommes sur pied car nous reprenons vie. Je veux que nos compagnons qui sont restés dans la jungle, sachent que leur tour va venir, que nous les attendons et travaillons à leur libération », a déclaré le sous-lieutenant Raimundo Malagon, enlevé en août 1998.

Je pourrais être votre père. Vous pourriez être ma fille. Cela n’a plus d’intérêt. Vous êtes maintenant une icône internationale qui appartient aux grands de ce monde. Je tourne la page. Je vous laisse une dernière réflexion. Celle d’Antoine Blondin : « Dans cet univers plein de bruit et de fureur, c’est le bruit des uns qui provoque la fureur des autres ».

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5 responses

21 09 2010
RV

Tout est superbement dit. Bravo.

21 09 2010
chavelo velocha

Dans ce sens, le roman JEU DE DAMES, du regretté Rafael Humberto MORENO-DURAN devient prophétique, car, avec trente ans d’avance, il nous disséquait et classait les travers de cet infâme matriarcat qui sévit en Colombie…

21 09 2010
Pierre Chantelois

RV

Merci. Ce texte avait été un coup de coeur en 2008. Hélas! De prémonitoire qu’il était, c’est devenu réalité.

Pierre R.

21 09 2010
Pierre Chantelois

Chavelo

Je n’irais pas aussi loin dans la qualification de madame Bétancourt mais je comprends qu’elle a suscité et qu’elle suscite encore beaucoup de déceptions.

Pierre R.

23 09 2010
chavelo velocha

Je n’en suis pas du tout déçu, car je ne l’ai jamais cru!!!

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