Le Canada est-il inféodé à l’Islam ?

19 10 2010

Le plus haut tribunal de la province de l’Ontario, au Canada, vient de rendre une décision lourde de conséquences : la Cour d’appel de l’Ontario a déclaré que les femmes qui portent le voile intégral peuvent le conserver lorsqu’elles passent en cour. L’affaire est troublante. Une femme accuse deux membres de sa famille de l’avoir agressée sexuellement lorsqu’elle était enfant. Cette femme allègue que son oncle et un cousin l’ont agressée sexuellement. L’audition de la cause a dû être retardée parce que madame veut témoigner avec son niqab lors du procès.

Le magistrat qui entend la cause a refusé la requête de madame qui invoquait, pour des questions de religion, ce droit de ne pas se dévoiler devant la cour. Les avocats de madame ont donc fait appel de cette décision auprès d’un tribunal de première instance. Selon l’avocat de la plaignante, David Butt, le fait de ne voir que les yeux d’un témoin dans une cour de justice n’empêche pas de sonder l’âme de la personne interrogée. Les défendeurs ont riposté que le droit des accusés à une défense pleine et entière requiert de voir tout le visage du témoin. Entre ces deux positions, le Congrès musulman canadien ne veut sous aucune considération que madame témoigne le visage entièrement voilé. Pour le congrès musulman canadien, le fait de permettre à la femme de garder son voile tourne le système judiciaire en ridicule et viole la valeur fondamentale qu’est l’égalité des sexes.

Un tribunal de première instance statue que madame devra retirer son voile pour témoigner, donnant ainsi raison au magistrat. Un tribunal supérieur rejette la décision de première instance et permet que madame témoigne avec son niqab si elle parvient, notamment, à convaincre un juge de la sincérité de ses sentiments religieux. C’est l’impasse. Il est important de noter que madame avait déjà montré son visage à des policiers, à des agents douaniers et à des fonctionnaires pour l’obtention de son permis de conduire. La Justice ontarienne est face à deux droits fondamentaux qui s’affrontent: le droit de la plaignante à la liberté de religion et le droit de l’accusé de faire face à celle qui l’accuse.

Par décision unanime, les trois juges de la Cour suprême de l’Ontario ont rendu une décision toute en nuance : à certaines conditions, la Cour autorise une femme à garder son niqab pendant qu’elle témoigne, à moins que cela n’empêche la tenue d’un procès juste et équitable. En clair, la Cour a refusé de trancher. Selon le jugement de la Cour suprême de l’Ontario, il appartiendra au juge qui entend la cause d’ordonner le retrait du voile s’il estime que le droit de l’accusé à un procès juste et équitable n’est possible que lorsque la victime témoigne à visage découvert. « Si un témoin est capable d’établir que le port du niqab fait partie de sa liberté de religion, il en revient à la défense de faire la preuve que ce droit constitutionnel compromet son droit constitutionnel d’avoir une défense pleine et entière », ont expliqué les honorables juges. Les droits constitutionnels d’une femme d’afficher ses croyances religieuses en cour, et le droit de l’accusé de confronter son accusateur, devront être déterminés au cas par cas.

En conséquence, la Cour a, par sa décision, annulé l’ordonnance qui contraignait madame à témoigner à visage découvert parce que le juge de première instance n’a pas pris soin de bien évaluer l’impact de l’ordonnance sur les droits de la plaignante. Toutefois, une femme pourrait devoir témoigner sans niqab, si le fait de voir son visage est un élément important pour la recherche de la vérité. Cette décision fait débat, il va sans dire. Les voiles intégraux sont interdits en Égypte, dans les officines gouvernementales ainsi qu’en Syrie, dans les universités. Mais en Ontario, ils sont permis devant les tribunaux.

Un lecteur de Cyberpresse pose la question suivante : « Une femme catholique pourrait-elle se présenter devant un tribunal islamique sans se couvrir » ? Un autre lecteur, singulièrement en furie, réagit en ces termes : « Le multiculturalisme et le jugement de la Cour d’appel sont fondés sur un mépris total, voire totalitaire, de la majorité. C’est la valorisation politiquement correcte du droit des minorités et de tous les « persécutés », réels ou imaginaires. Puisqu’il est question des «persécutés», réels ou putatifs, il est clair que beaucoup de musulmans et de curés de la « correctitude » politique voient partout de l’islmamophobie, c’est-à-dire de la haine ou de la méfiance extrême, exercée à l’endroit des musulmans.  Eh bien, je pense, quant à moi, que les vertuistes soi-disant ouverts et antiracistes et les juges de la Cour d’appel sont ceux qui, entre autres, alimentent et favorisent l’islamophobie! »

Yves Boisvert, journaliste de Cyberpresse, spécialisé dans les questions de justice, définit très bien le malaise qui prévaut sur les questions d’accommodements raisonnables tant au Canada qu’au Québec : « Jugement nuancé, insiste-t-on. Sans doute l’est-il. Il est aussi, surtout, l’expression de la mentalité juridique canadienne contemporaine. Écartelée entre tous ses bons sentiments, elle n’ose plus choisir. Elle ne sait plus où donner de l’ouverture d’esprit. Les femmes, les minorités, les accusés… Ça donne le vertige constitutionnel. […] la Cour nous dit que le fait de permettre le témoignage avec le niqab est une reconnaissance du témoin « en tant que personne » et de sa situation vulnérable. C’est un paternalisme judiciaire qui n’est justifié que pour des raisons de rectitude politique. Notre droit a évolué pour protéger les victimes d’agression sexuelle de plusieurs manières. Mais le voile ne devrait jamais être une option ».

 





Dans l’Algérie de Bouteflika ce n’est pas à Dieu qu’il faut rendre compte mais à la justice des hommes

13 09 2010

Intolérance et inquisition. Deux mots qui font peur. Deux mots qui caractérisent maintenant l’Algérie.

« Le gouvernement doit rappeler fermement aux agents de l’ordre et aux magistrats que leur rôle n’est pas de pourchasser les citoyens pour « délit religieux », mais de protéger l’exercice des libertés fondamentales, garanties par la Constitution et les Pactes internationaux ratifiés par l’Algérie ». […] « Dans l’espace public, tous les citoyens doivent jouir des mêmes droits et du même respect ». C’est le message que lançait le Collectif SOS Libertés de l’Algérie. Le message n’a pas été entendu. L’article 35 de la Constitution algérienne stipule que « la liberté de conscience et la liberté d’opinion sont inviolables ». Même si l’islam est proclamé religion d’État, en Algérie, le gouvernement peut-il ignorer sa Constitution? Bouabdallah Ghlamallah, ministre des Affaires religieuses et du Waqf, a une toute autre interprétation de la Constitution. Selon lui, les Algériens ne jouissent pas du droit d’être différents en religion. C’est nier l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ».

C’est la fin du Ramadan. En Algérie, une chasse aux tricheurs a marqué âprement cette fête musulmane. El-Watan écrit : « On aurait certainement aimé finir ce mois sacré du Ramadhan dans un esprit de mansuétude, dans un élan de générosité, et par-dessus tout, dans une ambiance festive. […]  Ce qui s’est passé à Aïn El Hammam, à Ouzellaguen et à Tébessa donne assurément une piètre image de notre État, réduit à traquer les non-jeûneurs à défaut de chasser ces squatters de parkings sauvages qui règnent sur nos cités ».

En dehors des cercles que fréquentent les observateurs de l’actualité internationale, il fut très peu question dans la presse mondiale des événements qui ont marqué ce mois de Ramadan qui s’est malheureusement caractérisé par des atteintes flagrantes aux droits élémentaires de l’Algérie en tant que citoyen et personne humaine. Maître Fetta Sadat est le Secrétaire national aux droits de l’Homme de l’Algérie. Il dénonce le comportement abusif et inacceptable de la police algérienne : « s’érigeant en censeurs, moralisateurs et prétendus gardiens de la moralité publique, les services de police ont procédé à des arrestations musclées de “non-jeûneurs” les déférant à parquet. Ces interpellations, véritables opérations coup-de-poing opérées dans les wilayas de Tizi Ouzou et de Béjaïa rappellent douloureusement les mêmes descentes policières effectuées durant les mois de Ramadhan des années précédentes dans les autres wilayas du pays à l’instar d’Alger, Tiaret, Biskra et autres ». Selon Maître Fetta Sadat, « ces arrestations sont dénuées de tout fondement légal, la Constitution algérienne, texte suprême consacrant clairement la liberté de culte, la liberté de conscience et la liberté d’opinion ».

Pour comprendre ce qui s’est passé en Algérie, il me faut vous citer La-Kabylie : « si vous déjeunez tranquillement chez vous, que l’on sente seulement une odeur de café ou autre qui émane de chez vous pendant le Ramadan, ne soyez pas surpris de voir débarquer illico la police. Cette même police qui devrait plutôt s’occuper à assurer la sécurité et le bien-être du citoyen. Dans les villes algériennes c’est la pagaille qui règne. Malgré une omniprésence des policiers, les agressions, les vols sont monnaies courantes. Des milliers de personnes squattent les trottoirs avec leurs étals, obligeant les piétons à emprunter les voies réservées aux véhicules ». La-Kabylie dénonce vertement ce qu’est devenue l’Algérie d’aujourd’hui : « Dans l’Algérie de Bouteflika ce n’est pas à Dieu qu’il faut rendre compte, question foi, mais à la justice des hommes ».

La question se pose: tous les Algériens qui ne font pas la prière, sont-ils tous des hors-la-loi ? L’Algérie sombre dans le totalitarisme religieux le plus complet. Onze personnes d’Ouzeleguen ont été arrêtées alors qu’elles ont été surprises en train de manger dans une gargote près du marché pendant ce mois de ramadhan. Le propriétaire des lieux est en liberté provisoire et il est mis en cause pour « atteinte aux valeurs et aux préceptes de l’islam » conformément à l’article 144 bis 2 du code pénal en Algérie. Au nom de l’Islam, la primauté du droit à la liberté de conscience et à la liberté individuelle est encore une fois complètement bafouée.

Slate cite Aziz, un enseignant, effaré par le pouvoir croissant des islamistes dans son pays. « En Algérie, Abdelaziz Bouteflika a fait un deal avec les islamistes. Il leur a dit : vous nous laissez le pouvoir politique et nous, on vous laisse le contrôle de la société civile ». Slate cite également le journaliste algérien Akram Belkaïd qui prend aussi la plume pour défendre le droit des non jeûneurs : « La religion est une affaire individuelle et chacun est libre de respecter ou pas les commandements divins. On ne peut obliger les gens à être de “bons musulmans” et, d’ailleurs, quel prix pourrait-on accorder à des jeûnes imposés par la coercition? Ne pas jeûner, ce n’est pas insulter l’Islam ou les musulmans. C’est faire un choix qui ne regarde personne d’autre que l’individu lui-même. D’ailleurs, la logique policière qui veut que l’on fasse la chasse aux non jeûneurs est quelque peu spécieuse. Pourquoi alors ne pas embastiller celles et ceux qui ne prient pas, la prière étant aussi l’un des cinq piliers de l’Islam? »

A la veille du mois de Ramadan, le Collectif SOS Libertés avait lancé aux autorités politiques algériennes un appel au respect de la liberté de conscience : « Le collectif SOS Libertés appelle les autorités à respecter les lois de la République, en mettant un terme au détournement des institutions au service d’une idéologie intolérante et liberticide. Le gouvernement doit rappeler fermement aux agents de l’ordre et aux magistrats que leur rôle n’est pas de pourchasser les citoyens pour ‘délit religieux’, mais de protéger l’exercice des libertés fondamentales, garanties par la Constitution et les Pactes internationaux ratifiés par l’Algérie ». Le Collectif SOS Libertés exigeait de plus que « des lieux de consommation (cafés et restaurants) doivent être autorisés à ouvrir pour répondre aux besoins de ceux qui, pratiquant une religion autre que l’Islam ou n’en pratiquant aucune, ont choisi de ne pas jeûner ». En mars 2008, le Collectif SOS Libertés était à l’origine d’une pétition pour le respect des libertés démocratiques en Algérie.

Est-ce mieux au Maroc? Au Maroc, tout Musulman qui rompt le jeûne du Ramadan dans un lieu public peut se voir puni par une amende et une peine de prison pouvant aller jusqu’à six mois. Manger en public est punissable en vertu de l’Article 222 du Code pénal marocain qui dit : « Celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l’emprisonnement d’un à six mois et d’une amende de 12 à 120 dirhams ». Pour la deuxième année consécutive, des jeunes Marocains ont lancé une initiative dont le but est de permettre aux gens qui ne veulent pas observer le jeûne de Ramadan de pouvoir manger en public sans être punis. Ils ont créé un groupe facebook qui s’appelle MALI pour : (M)ouvement (A)lternatif pour les (L)ibertés (I)ndividuelles. Il compte jusqu’à ce jour-ci 2262 membres. Le Conseil des oulémas de Mohammedia condamne bien évidemment ces agitateurs et leur dessein odieux. Pour le député et imam, Abdelbari Zemzemi, cité par Magharebia, « les opinions religieuses sur la question ne peuvent être plus claires : ceux qui rompent le jeûne chez eux durant le Ramadan ne sont pas concernés. Et il n’est pas légal de les espionner. Mais manger en public est un acte que les autorités sont dans l’obligation de punir ».





Le pasteur Terry Jones a-t-il le droit de brûler le Coran?

9 09 2010

Un grave dilemme s’abat sur l’Amérique. Peut-on brûler le Coran en terre d’Amérique, comme l’a anoncé un obscur pasteur de l’Amérique profonde, dans le cadre du neuvième anniversaire de Ground Zero ? L’Ambassadeur du Pakistan aux États-Unis, Husain Haqqani, a imploré, selon Huffington Post, l’animateur conservateur Glenn Beck, hybride de télé-prédicateur et d’amuseur public, d’intervenir pour qu’un tel geste ne soit pas posé sur le sol américain. C’est ce même individu qui invitait les « Tea Parties » à « restaurer l’honneur de l’Amérique » lors d’un meeting monstre au Lincoln Memorial à Washington. Glenn Beck comptait bien, par la même occasion, se placer dans la lignée des Martin Luther King. Et plus largement, l’Union des 20 000 églises chrétiennes protestantes d’Indonésie a envoyé une lettre au président américain Barack Obama pour l’exhorter à intervenir. Un tel ne doit pas être posé.

À lui seul, Terry Jones et les membres de son Église Dove World Outreach Center, groupe fondamentaliste chrétien basé en Floride, ont créé une onde de chocs d’une puissante magnitude sur la planète. Nous sommes à l’ère, il ne faut pas l’oublier, de la consommation de l’information instantanée et en volume gargantuesque. Technologies obligent, tout se répand à la vitesse de l’éclair, ne laissant plus de répit pour évaluer l’impact de l’information. Terry Jones, en plus d’occuper le poste de pasteur auprès d’une cinquantaine de fidèles, est l’auteur d’un ouvrage qu’il vient de publier : « Islam is of the devil » (« l’islam est  diabolique »). Et ce prochain samedi, à Gainesville, sera appelé Journée internationale pour brûler le Coran.

Le pasteur Terry Jones se dit conscient des répercussions qu’aura le geste de brûler un exemplaire du Coran. Mais il s’est dit fermement résolu à mener le projet à bien : « nous estimons que le message que nous essayons de faire passer est bien plus important que le fait que des gens soient offensés. Nous croyons qu’on ne peut pas reculer devant les dangers de l’islam ». Et le pasteur ajoute : « Nous sommes prêts à donner notre vie pour cela ». Jones aurait reçu « des centaines » de menaces de mort depuis une semaine. Il doit se déplacer sur les terrains de son église, armé.

Les réactions n’ont pas tardé à fuser dans le monde entier, au point où le général américain David Petraeus, commandant des forces internationales dans ce pays, s’est dit « très inquiet » à propos de ce projet qui servira la propagande des Talibans. Et il ne fait aucun doute que le risque de raviver le sentiment anti-américain, qu’avait réussi à atténuer Barack Obama, lors de son discours, au Caire, en direction du monde musulman, est fortement à craindre. Hillary Clinton a eu beau se montrer, lors d’un dîner de rupture du jeûne (I’ftar) organisé au département d’État, encouragée par la condamnation claire et sans équivoque de ce geste irrespectueux, qui est venue des chefs américains de toutes les religions (…) ainsi que des dirigeants américains laïques et des leaders d’opinion, il n’en demeure pas moins que nous sommes en Amérique, terre du Premier amendement dont se réclame sur tout et sur rien tout quidam qui entend poser un geste peu ordinaire.

L’archevêque catholique de Washington Theodore McCarrick, le Dr Michael Kinnamon, qui préside le Conseil national des Églises (protestantes), et le rabbin David Saperstein, de l’Union pour le judaïsme réformé, ces leaders religieux ont clairement dénoncé la menace du pasteur Jones de brûler le Coran. La chancelière allemande Angela Merkel a bien compris le paradoxe de l’Amérique en qualifiant d’« odieux » et « tout simplement une erreur » le fait pour une église américaine de vouloir brûler le Coran. Mais en même temps, elle a défendu la liberté d’opinion et de la presse à l’occasion de la remise d’un prix au caricaturiste danois Kurt Westergaard, menacé de mort par des extrémistes musulmans pour avoir publié un dessin de Mahomet portant une bombe pour turban.

Pour bien comprendre les enjeux, il faut examiner la position que tiennent certaines personnalités conservatrices dans ce débat féroce. The Huffington Post rappelle la position de Glenn Beck : « Beck earlier this week wrote in an Internet blog posting that burning the Quran is like burning the flag or the Bible – something people can do in the United States, but shouldn’t ». En résumé, le Pasteur Jones peut brûler le Coran sur la place publique mais il ne devrait pas le faire. Toujours selon le Huffington Post, pour madame Sarah Palin : « Book burning is antithetical to American ideals » (brûler le Coran est contraire aux idéaux américains). Mais elle ajoute : « People have a constitutional right to burn a Koran if they want to, but doing so is insensitive and an unnecessary provocation — much like building a mosque at Ground Zero » (Une personne jouit de la liberté (droit constitutionnel) de brûler le Coran si elle le désire mais cela constitue une provocation insensible et inutile, à l’exemple d’ériger une mosquée à Ground Zero). Le maire de New York, Michael Bloomberg, a dénoncé le projet de brûler des corans, qualifiant ce geste « de mauvais goût » Mais il a souligné que le pasteur avait le droit de le faire. « Je ne crois pas que nous devrions décider de faire appliquer le premier amendement de la Constitution seulement dans les causes avec lesquelles nous sommes en accord », a rappelé le maire Bloomberg (Cyberpresse). Le maire Bloomberg avait souligné, dans le dur débat sur la mosquée à Ground Zéro, qu’il était impératif de pratiquer aux États Unis « ce que nous prêchons à l’extérieur […]  car il y va de la sécurité de nos soldats et […] de notre sécurité nationale ».

Un paradoxe bien curieux que cette Amérique. Il faut défendre la liberté d’expression de tout un chacun mais s’opposer à l’érection d’une mosquée à Ground Zero. Le premier amendement de la constitution américaine  est inaliénable, aux yeux de la population. Il faut défendre la liberté de culte mais en même temps dire non à l’islamisation de l’Amérique. Autre fait à noter dans cette saga : le pasteur déplace le débat sur le projet de mosquée à Ground Zero alors que les républicains comptaient bien utiliser pour critiquer le président. La Maison-Blanche a condamné la démarche du pasteur mais ne peut l’interdire. Pour les associations musulmanes des États-Unis, cette démarche confirme l’augmentation de l’islamophobie en sol américain. L’Iran ne pouvait rater l’occasion d’intervenir sur cette question. Téhéran conseille aux pays occidentaux d’empêcher l’exploitation de la liberté d’expression pour insulter les livres saints, au risque de provoquer des réactions incontrôlables.

Sans savoir si le pasteur Jones mettra à exécution l’autodafé, des milliers de personnes se sont rassemblées dans une petite ville située au nord de Kaboul pour crier des slogans anti-américains et anti-chrétiens. Le département d’Etat a invité les ambassades américaines à évaluer la menace que pourrait représenter la polémique. En Grande-Bretagne, un islamiste radical d’origine pakistanaise, Anjem Choudary, a appelé à brûler le drapeau américain devant l’ambassade des États-Unis, samedi, à Londres. L’Inde, qui condamne également ce projet d’un petit groupe d’évangélistes américains de Floride, a appelé les médias indiens à ne pas diffuser les images de ces livres brûlés, si cela se produit. La consigne donnée aux musulmans des États-Unis par le Council on American Islamic Relations (CAIR) est la suivante : « Les musulmans devront être très patients, ils devront éviter les personnes ignorantes et les propos et gestes vains. En réalité, la meilleure façon de défendre le Coran, en suivant l’ensiegnement du Coran, est d’être patient, éviter les mauvaises pensées et avoir un haut niveau de tolérance face aux personnes ignorantes ». Pour le Parti démocratique progressiste (PDP) de Tunisie, les autorités américaines assument la responsabilité de cette menace puisqu’elles n’ont fait que prévenir de brûler le Coran (..) de peur que cela pourrait mettre en danger les soldats américains en Irak et en Afghanistan. Pour Staffan de Mistura, représentant spécial de l’ONU pour l’Afghanistan, l’exercice de la liberté d’expression ne devrait pas être confondue avec l’intention d’offusquer la religion et les croyances de millions de personnes. Tony Blair, représentant du Quartette pour le Proche-Orient, dans un communiqué, recommande aux gens, plutôt que brûler le Coran, de le lire.

Du côté de la presse arabe, El-Watan interprète ainsi les événements des derniers jours : « Les groupuscules fondamentalistes, à l’image de cette funeste église de Floride qui sonne, à sa manière, le glas de nouvelles croisades, sont bien évidemment encouragés dans leur activisme par cet accès de religiosité, dont l’ancien président Bush junior en avait fait son cheval de Troie ». […] « Le débat controversé ouvert en France et dans d’autres capitales occidentales sur la question du voile intégral, de la polygamie et, dernier sujet de polémique, sur la commercialisation de la viande hallal dans les grandes enseignes de la distribution et dans certains fast-food qui ont la cote, a mis en lumière le fossé qui se creuse de plus en plus entre les communautés issues d’origines et de cultures diverses qui cohabitent sous le même drapeau. Le moins que l’on puisse dire est que le pari de la diversité, ce miroir aux alouettes destiné juste à se donner bonne conscience du côté des gouvernants, est loin d’être gagné ».

Si le Pasteur n’exécutait pas son projet, quelle image auront donné au monde entier les musulmans en criant leur haine envers un geste qui n’aura jamais été commis ?





Toute vérité peut-elle ou doit-elle être dite ?

9 03 2007

L’Église catholique allemande au centre d’une polémique

L’exemple qui va suivre montre à quel point il est difficile d’émettre une opinion sur une situation politique lorsqu’elle est interprétée à travers le prisme d’un certain antagonisme religieux. L’Église allemande est au cœur d’une polémique. Des évêques allemands ont visité Israël et les territoires occupés. Ils sont revenus bouleversés. Ils ont émis des commentaires qui ont déclenché une salve de protestations. Voici les faits.

Les faits

Selon La Croix : « une polémique [vient] d’éclater en Allemagne entre la communauté juive, l’ambassadeur d’Israël à Berlin et des évêques catholiques de retour d’une visite, début mars, en Israël et dans les territoires palestiniens ». À leur retour, deux évêques allemands, Mgr Gregor Maria Hanke, évêque d’Eichstätt et le cardinal Joachim Meisner, archevêque de Cologne ont formulé des commentaires qui ont vraiment déplu à la communauté juive allemande. Selon la presse allemande, Mgr Hanke avait déploré les conditions de vie imposées aux Palestiniens dans les territoires autonomes, à l’issue d’une visite au mémorial de Yad Vashem, dédié aux victimes de l’Holocauste, qui concluait un séjour en Israël d’une semaine de 27 évêques catholiques allemands, conduits par le président de la conférence épiscopale, le cardinal-archevêque de Mayence (ouest), Karl Lehmann.

Archevêché de Berlin Mgr Gregor Maria Hanke a comparé les conditions de vie des Palestiniens de Cisjordanie à celles qui prévalaient lors du ghetto de Varsovie pendant la guerre : « Le matin, nous avons vu des photos du ghetto inhumain de Varsovie, le soir nous avons traversé le ghetto de Ramallah. C’est insupportable », avait-il déclaré. De son côté, le cardinal Joachim Meisner, archevêque de Cologne, avait comparé, selon le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, le « mur de protection » érigé par Israël au mur de Berlin : « Je ne pensais pas revoir quelque chose de ce genre au cours de ma vie. Ce mur tombera comme le Mur de Berlin avant lui ». Mgr Walter Mixa, évêque d’Augsburg, avait aussi dénoncé « une situation de ghetto », fondée sur une situation « de racisme ou presque ».

L’ambassadeur d’Israël en Allemagne, Shimon Stein, a réagi vivement et a critiqué les déclarations des évêques catholiques allemands, se disant « choqué » et « déçu » : « On peut avoir des opinions divergentes sur la politique d’Israël, on peut critiquer ce pays, mais cela dépend du choix des mots, des termes et des comparaisons historiques utilisées ». Pour Shimon Stein, les évêques allemands ont « diabolisé » l’État hébreu. L’ambassadeur a dit regretter que les évêques n’aient pas « contribué à la réconciliation et la paix » ainsi qu’au dialogue serein entre catholiques et juifs.

De son côté, dans un communiqué, le Conseil central des juifs en Allemagne, par la voix de sa présidente, Charlotte Knobloch, s’est déclaré « indigné et déçu » : « la visite des évêques catholiques en Israël avait initialement nettement dépassé les espérances et maintenant elle se termine par de tels dérapages », a déclaré Charlotte Knobloch. Dans une lettre adressée au président de la conférence épiscopale, Avne Shalev, président de Yad Vashem, a souligné que « les actions d’Israël n’avaient rien à voir avec celles des nazis ». S’il est légitime, selon lui, de critiquer les politiques du gouvernement israélien, « ces comparaisons injurieuses et injustifiées conduisent à affaiblir le souvenir de l’Holocauste et à apaiser la conscience de ceux qui voudraient amoindrir la responsabilité de l’Europe dans les crimes nazis ». Le vice-président du Conseil central, Dieter Graumann, dans une déclaration au quotidien Kölner Stadt-Anzeiger, a estimé que « celui qui compare la situation des Palestiniens aux souffrances endurées par les juifs dans les ghettos instaurés par les nazis n’a rien appris de l’histoire. Une telle déclaration a un caractère antisémite ».

La conférence des évêques catholiques a rejeté les accusations de « diabolisation » de l’ambassadeur. Selon Le Monde, le cardinal Karl Lehmann, président de la conférence épiscopale, a tenté d’apaiser les esprits : « On ne saurait comparer, de quelque manière que ce soit, des situations de crise et d’injustice actuelles avec l’assassinat massif de juifs par le national-socialisme ». Il a assuré qu’aucun évêque allemand n’avait eu pour objectif de « blesser les sentiments des survivants de la Shoah ou de la population juive d’Israël ». Il a souligné que tous les évêques soutenaient le droit à l’existence d’Israël et ne remettaient pas en cause la menace que fait peser le terrorisme sur Israël.

Recensement des réactions de la presse allemande

La Deutsche Welle a recensé quelques commentaires de la presse allemande au lendemain de cette polémique. Voici quelques unes de ces réactions qui éclairent sur les réflexions qu’impose cet incident.

La Deutsche Welle commente en ces termes l’incident diplomatique : « Ce voyage des évêques allemands en Israël devait être un pas de plus vers la réconciliation. Malheureusement, face à la misère des territoires autonomes, certains des dignitaires religieux allemands se sont laissé aller à une comparaison malheureuse avec le génocide juif perpétré par les nazis ».

Pour la Tageszeitung : « c’est indiscutable : il s’agit là d’une grave maladresse. Toutefois, l’indignation de l’ambassadeur israélien n’a d’autre ambition que de cacher le fait qu’il aurait préféré une absence totale de critique envers son pays. Mais qu’aurait donc du dire le groupe de visiteurs allemands face à ce mur monstrueux qui enclave la ville de Bethléem ? Les louanges sont faciles lorsque l’on ne voit que la vitrine de l’état hébreu. Il en va tout autrement lorsqu’on regarde l’envers du décor ».

La Frankfurter Allgemeine Zeitung aussi relève le caractère très déplacé des propos des dignitaires catholiques. Seulement, il ne faut pas non plus en surestimer la gravité. Et le quotidien de s’interroger : « Qui, sinon les évêques allemands, ne pourrait dire, avec le Souverain Pontife, que les Israéliens ont le droit de vivre en paix dans leur pays et les Palestiniens, celui de disposer d’une patrie libre et souveraine ».

Les Églises chrétiennes ont eu besoin de plusieurs siècles pour abandonner leurs réserves face aux Juifs, souligne Die Welt : « Le peuple juif ayant été, pour les catholiques comme pour les protestants, responsable de la mort de Jésus. Et bien que de nombreux catholiques aient rejeté les nazis, leur Église, à quelques exceptions près, a pourtant bien peu fait en termes de résistance à la barbarie. Le rapprochement dangereux entre les actes actuels des Israéliens et le génocide des Juifs d’Europe entretient un honteux désir d’auto-absolution, transformant la victime d’hier en bourreau d’aujourd’hui. Les évêques allemands n’ont pas le droit de faire une telle erreur ».

A-t-on le droit de qualifier de ghettos les villes de Nazareth et de Ramallah ? interroge la Süddeutsche Zeitung : « Non, car le mot ghetto est un terme central de l’histoire des souffrances du peuple juif. Les Allemands n’ont-ils alors pas le droit de critiquer les Israéliens ? Bien sûr que si. Mais il n’empêche que le Mur de la Honte découpe les territoires palestiniens en zones incapables de survivre et assure à Israël une absence quasi totale d’attentats-suicides. Pour autant, ce mur tue et il ne pourra jamais apporter de paix durable. Et un évêque allemand a le droit de dire cela, même si cela déplaît au Conseil Central des Juifs d’Allemagne », conclut le quotidien.

La tolérance

Le 16 novembre 1995, date du cinquantième anniversaire de l’Organisation, les États membres de l’UNESCO ont adopté une Déclaration de principes sur la tolérance. Ils y affirment notamment que : « la tolérance n’est ni complaisance ni indifférence. C’est le respect et l’appréciation de la richesse et de la diversité des cultures de notre monde, de nos modes d’expression et de nos manières d’exprimer notre qualité d’êtres humains. La tolérance est la reconnaissance des droits universels de la personne humaine et des libertés fondamentales d’autrui. Les peuples se caractérisent naturellement par leur diversité; seule la tolérance peut assurer la survie de communautés mixtes dans chaque région du globe. Tout comme l’injustice et la violence caractérisées, la discrimination et la marginalisation sont des formes courantes d’intolérance. L’éducation à la tolérance doit viser à contrecarrer les influences qui conduisent à la peur et à l’exclusion de l’autre, et doit aider les jeunes à développer leur capacité d’exercer un jugement autonome, de mener une réflexion critique et de raisonner en termes éthiques. La diversité des nombreuses religions, langues, cultures et caractéristiques ethniques qui existent sur notre planète ne doit pas être un prétexte à conflit; elle est au contraire un trésor qui nous enrichit tous ».

 

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Questions :

 

  • Comparer le mur israélien, qui encercle le territoire palestinien, à un ghetto, était-ce une erreur ?
  • Quel est le seuil de tolérance qui aurait été acceptable dans les déclarations des évêques allemands ?
  • Que peut-on dire et jusqu’où peut-on critiquer la situation géopolitique dans la région israélo-palestinienne ?

 

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De retour le lundi 12 mars 2007