Force est d’admettre que monsieur Mikheïl Saakachvili ne manque pas d’aplomb. Du haut de sa confiance d’airain, il déclare : « Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que la Géorgie n’est plus seule, parce le monde entier se tient derrière nous ». La réalité est pourtant toute autre.

Purs et durs s’affrontent contre les modérés. Les États-Unis et l’Otan étant jugés trop impartiaux par Moscou pour s’impliquer dans le règlement du conflit, la tâche incombe donc aux 27 de l’UE de chercher une issue diplomatique à cet incroyable imbroglio.

Lundi, les 27 pays de l’Union européenne ont discuté de la Géorgie. Plus précisément, devrais-je dire, de la Russie. Les représentants de ces pays avaient bien en tête un fait économique indéniable : la Russie fournit 40 % du gaz européen. En 2030, ce chiffre pourrait atteindre les 54% des besoins gaziers européens. Cette réalité tempère les velléités des uns d’isoler Moscou et justifie la modération des autres qui voudraient maintenir un dialogue. La chancelière Angela Merkel avait prévenu que : « la position allemande est que nous ne devrions pas rompre le dialogue avec la Russie ». Gazprom, les entreprises allemandes E-ON et BASF, et la société néerlandaise Gasunie ont un intérêt commun qui n’est pas le moindre : le projet de gazoduc russo-allemand « Nord Stream ». Et en retour, Moscou compte bien sur ce gazoduc pour exporter son gaz. Réciprocité impose. Dépendance également.

Poutine avait menacé en termes non voilés les Européens : « Si les États européens veulent servir les intérêts de politique étrangère des États-Unis, ils n’y gagneront rien ». L’Europe a beaucoup à perdre, soit « le pétrole, le gaz, la pétrochimie, le bois, divers métaux, les engrais chimiques (…) ».

Mais, diable, qui veut la déstabilisation des Balkans et de l’Eurasie centrale ? Il y a peut-être bien l’Open Society Institute (OSI) de l’américain d’adoption et hongrois d’origine, Georges Soros, dont l’objectif affiché est de promouvoir le développement des sociétés démocratiques et ouvertes. Sauf que…

Selon Géostratégie : « Mikhaïl Saakachvili a fait ses études aux États-Unis grâce à une bourse du Département d’État avant de travailler à New York, à partir de 1995, au sein du cabinet néoconservateur Patterson Belknapp Webb & Tyler. Son Premier ministre, Vladimir « Lado » Gurtgenidze, a travaillé à Londres de 1998 à 2003 pour le géant bancaire anglo-hollandais ABN-Amro. Le chef du Conseil national de la sécurité, Alexander « Kakha » Lomaia, a été en 2003/04 le directeur exécutif de l’Open Society Georgia Foundation de George Soros. Le ministre de la Réintégration Temur Yakobashvili est un lobbyiste pro-israélien, tout comme le ministre de la Défense, Davit Kezerashvili, qui possède lui-même la nationalité israélienne. Quant à l’armée géorgienne, elle a depuis 2001 été principalement équipée par Israël et ses forces entraînées par des instructeurs israéliens ».

Si Georges Soros soutient inconditionnellement la Géorgie, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui a succédé au regroupement Le Mécanisme des Cinq de Shanghaï, le 15 juin 2001, et qui regroupe la Chine, la Russie et quatre des cinq ex-républiques soviétiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan), a donné, à Dushanbe, la capitale tadjike, un appui mitigé à Moscou. Cette organisation est le plus important regroupement régional du monde. Ses pays membres couvrent un territoire supérieur à 30 millions de km2, avec une population de 1,46 milliard d’habitants.

« Les leaders de l’organisation ont approuvé dans leurs dires les actes de Moscou, mais dans leur déclaration finale ils se sont prononcés pour le respect de l’intégrité territoriale et contre l’usage de la force dans les affaires internationales », notait le quotidien d’opposition Kommersant et comme le rapporte le quotidien Le Monde. « Avec retenue, sans reconnaître l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, ils ont toutefois soutenu leur partenaire », écrit Rossiïskaïa Gazeta. L’OCS n’a pas voulu s’engager, il va sans dire, dans une alliance stratégique qui apparaîtrait comme concurrente de l’OTAN côté occidental.

La Chine n’est pas pour autant satisfaite de la présente conjoncture politique dans la région. Elle n’a manqué, malgré la résolution de l’OCS, d’exprimer sa « préoccupation au sujet des derniers développements de la situation en Ossétie du Sud et en Abkhazie », par la voix du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Qin Gang. La Chine na cache pas ses réserves et montre clairement qu’elle n’entend pas se mêler des affaires de séparatisme à l’étranger. Elle en a plein les bras avec le Tibet et la région ouïgoure à majorité musulmane du Xinjiang, dans l’ouest du pays.

Le scénario du pire, l’isolement, aurait des conséquences économiques catastrophiques. Le cours du gaz grimperait inéluctablement vers des sommets dont ne se plaindrait pas trop le pourvoyeur. La Grande-Bretagne, la Pologne, la Lettonie insistent pour un réexamen complet des relations entre l’UE et la Russie. L’Allemagne et la France préfèrent tenir un dialogue avec la Russie, le principal fournisseur d’énergie et important partenaire commercial de l’UE.

Et la valse des petits pas reprend de plus bel. MM. Barroso et Sarkozy, accompagnés du diplomate en chef de l’UE, Javier Solana, se rendront le lundi 8 septembre à Moscou et Tbilissi pour tenter de progresser vers un règlement du conflit, et tenter notamment d’obtenir un retrait des troupes russes de Géorgie. C’est un peu pour cette raison que le sommet extraordinaire d’une demi-journée, qui s’est tenu lundi, n’a pas accouché de sanctions contre la Russie. La Pologne et les Pays baltes militent même pour une force d’interposition européenne. On ne mord pas la main de celui qu’on veut visiter.

Tenguiz Khatsarava, cité par France Presse, est un simple citoyen. Son opinion a-t-elle une quelconque importance ? Toujours est-il qu’il fait une moue pessimiste en formulant cette remarque toute simple mais lourde de sens : « Les Russes connaissent les faiblesses des Français et des Allemands, les seuls qui peuvent nous aider sont les Américains, car ils n’ont pas besoin du gaz russe ». Moscou se dit persuadé que les États-Unis ont fourni des armes à la Géorgie. Le cercle infernal.

« L’Union restera vigilante », annonce un document qui circule dans les milieux diplomatiques de Bruxelles. En attendant un réexamen plus complet des relations UE-Russie, le porte-parole du Premier ministre britannique, Gordon Brown, avait formulé le commentaire selon lequel l’UE devrait suspendre, tant que les forces russes seront en Géorgie, les négociations sur un nouvel accord de partenariat et de coopération. C’est fait. « Tant que le retrait des troupes sur les positions antérieures au 7 août n’aura pas été réalisé, toutes les réunions en vue de la négociation de l’accord de partenariat sont reportées », a annoncé le président de la Commission européenne José Manuel Barroso.

Remarque assassine de France Info : « Cette mesurette de rétorsion était la seule envisagée par les Européens pour accompagner leur condamnation verbale de l’intervention russe en Géorgie début août et de la reconnaissance mardi dernier par Moscou de l’indépendance des régions séparatistes géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud ». Le président Sarkozy a levé le doigt et déclaré : « Yalta, c’est fini », « le retour des sphères d’influence n’est pas à l’ordre du jour ». La France aurait-elle vraiment quitté l’Afrique francophone ?

(Sources : AFP, France-Info, Le Monde, Le Temps (Suisse), Libération)